La blanche Iselle

Nouvelles chroniques francomtoises

Le thane de Fife avait une femme :Où est-elle maintenant ?

Shakespeare. Macbeth.

La Blanche Iselle.

Il est peu de provinces de France où se trouvent en plus grand nombre qu'en Franche-Comté ces ruines féodales, monumens d'un temps plus malheureux peut-être que le nôtre, je n'en sais rien, mais, à coup sûr, plus poétique. La plupart des collines et des montagnes, dont le pays est coupé, sont couronnées par les débris de quelques vieux manoirs auxquels se rattachent toujours des traditions plus ou moins merveilleuses. Malheureusement, la mémoire s’en perd chaque jour davantage ; et l’on ne rencontre que bien rarement, aujourd’hui, des vieillards instruits qui, à propos de la noire tourelle, du grand portail encore debout, content de belles histoires comme celle que je vais vous conter, et que j’ai apprise d’une bonne femme, fort réputée dans le pays pour son érudition en ce genre.

« Il y a cent ans, deux cents ans, trois cents ans, peut-être ; disait la vieille Véronique (c’est son nom), que le château et les terres de Présilly appartenaient aux seigneurs de Faverges. Le dernier de ces seigneurs, nommé Raoul, était un vaillant chevalier, mais adonné à beaucoup de vices, et ne prenant pour guide de sa conduite que ses passions et ses caprices. Les femmes et les filles de ses vassaux devaient soigneusement éviter sa rencontre ! il savait des paroles (Dieu sait mieux que moi où il les avait apprises !) des paroles avec lesquelles il troublait leur raison, au point que l’on voyait des jeunes femmes quitter leurs maris, des jeunes filles leurs fiancés, pour le suivre dans son château, d’où il ne tardait pas à les renvoyer être la risée de leurs compagnes. Mais l’exemple n’en corrigeait point. Heureusement, de fréquens voyages et des guerres en pays étranger l’éloignaient fréquemment de ses domaines, et l’on profitait de ses absences pour conclure les mariages, afin de n’avoir point à lui présenter la fiancée, selon l’usage, en demandant sa permission ; on préférait s’adresser pour cela au vieux bailli qui le représentait.

« Un jour, qu’au retour d’un de ses voyages, il visitait les hameaux de ses terres, accompagné de quelques amis, ils entendirent des chants joyeux partir de la maison d’un vassal. Le vassal célébrait son mariage avec une très-belle fille, la blanche Iselle. Les seigneurs entrèrent dans la maison, où on les reçut avec tout le respect qu’on leur devait ; ils consentirent à prendre part au festin des noces, et le sire Raoul s’assit à côté de la mariée, qu’il entretint de doux propos. (On dit qu’elle s’était plusieurs fois raillée du pouvoir qu’on leur attribuait, en assurant qu’elle n’en redoutait rien.) La jeunesse fut de tout temps présomptueuse ! Après s’être entretenu quelque temps avec la jeune femme, le seigneur s’emporta contre les assistans, et se prit tout-à-coup à dire avec colère, qu’il s’étonnait fort que l’on eût ainsi disposé sans son aveu de la plus belle fille de ses terres. On lui représenta que la permission de conclure ce mariage avait été donnée par son représentant. Mais, sans tenir compte de l’excuse, le seigneur continua ses reproches jusqu’à ce qu’enfin il en vint à défendre au nouveau marié d’habiter sous le même toit que sa femme. Le jeune homme et ses amis, un peu échauffés par la boisson, répondirent arrogamment. Les seigneurs se mirent en devoir de les châtier. Ils se défendirent ; mais l’avantage demeura aux chevaliers, comme on devait s’y attendre ; et la blanche Iselle fut emportée, au milieu du tumulte, dans le château du sire de Faverges. Là, le seigneur, quoique animé encore par la colère, retrouva cependant son langage séducteur.

» — Je vous aime, Iselle ! lui disait-il, je vous aime d’amour ! Certes, si mon autorité n’eût point été méprisée, jamais vous n’auriez appartenu à un homme de basse extraction ! le misérable !… Mais je veux tout oublier, je veux encore vous élever jusqu’à moi. Et toi, Iselle, ne le veux-tu pas ? ne veux-tu pas régner sur ton seigneur comme il règne sur ses vassaux ? Oui, tu seras ma souveraine ; je te montrerai avec orgueil à mes amis et à mes voisins. Tous essaieront de te plaire et de me bannir de ta pensée ; mais toi, ma blanche Iselle, tu les repousseras, car nul d’entre eux ne saurait t’apporter un cœur aussi tendre que le mien ! Je t’aime, Iselle ! je t’aime d’amour ! »

» Le seigneur était jeune et beau ; sa vaillance était renommée partout ; et la jeune femme, en dépit de son chagrin, ne voyait pas sans un peu d’orgueil ce lion soumis à ses pieds. Elle résista toutefois à ses sollicitations, et, tant que durèrent ses refus, elle eut un grand empire sur l’esprit du seigneur de Faverges. Mais elle se laissa toucher enfin, et lui permit de demander à notre saint père le Pape la dissolution de son mariage, afin de pouvoir devenir sa femme ; puis, en attendant que le chevalier pût obtenir le titre d’époux, il en obtint les droits. Alors sa conduite et son langage changèrent entièrement ; il devint maître dédaigneux, d’esclave soumis qu’il était ; la froideur et le mépris succédèrent à ses empressemens. Il ne la traitait plus en souveraine, maintenant ! et loin de la montrer avec orgueil à ses amis et à ses voisins, il lui défendait de paraître lorsqu’il les rassemblait chez lui ; et la triste Iselle, délaissée et solitaire dans ce château, eut bien sujet de regretter la cabane où elle eût vécu joyeuse, et l’époux qui l’eut toujours chérie !

» Un lien puissant l’unissait encore au baron toutefois ; elle allait le rendre père, et il promettait d’en faire sa femme, si elle lui donnait un fils, afin de légitimer la naissance de cet héritier.

» En effet, lorsqu’elle eut accouché d’un beau garçon, ma foi ! le sire Raoul, qu’elle n’avait pas vu depuis long-temps, la vint trouver et lui dit :

« — J’ai promis d’être votre époux si vous me donniez un fils ! la parole d’un chevalier est sacrée, et je tiendrai la mienne. Mais je pense que les titres de femme légitime d’un sire de Faverges et de mère de son héritier suffisent à votre ambition, et qu’elle ne va pas jusqu’à prétendre aux honneurs et aux droits attachés à ce rang ? vous continuerez de vivre ici modeste et retirée, sans aucune autorité sur mon fils, qui sera élevé loin de vous, et que vous ne verrez qu’avec ma permission : je ne veux pas que vous soyez à même de lui inspirer les sentimens peu élevés que vous devez à votre naissance.

» La pauvre femme, en apprenant qu’on la séparait de son fils, se livra à une vive douleur ; mais le seigneur n’en fut point touché, et les choses allèrent comme il l’avait résolu. Au retour de la chapelle où venait de se célébrer son triste mariage, la blanche Iselle fut reconduite dans son humble réduit, éprouva de nouveau les dédains de tous les habitans du château ; car les serviteurs imitaient leur maître, et ne lui témoignaient que mépris ; son fils fut élevé loin de ses yeux, et elle ne le vit qu’à de longs intervalles. Ce sort était triste ; cependant, la pauvre mère finit par y trouver de la douceur : la vue de son enfant était pour elle un si grand bien, que le seul espoir d’en jouir suffisait pour charmer les instans pendant lesquels elle en était privée. Elle chantait doucement en s’occupant des petits ouvrages qu’elle lui destinait ; et si le bruit des festins et des fêtes donnés au château parvenait jusqu’à son oreille, il la réjouissait, parce qu’il était la preuve que nul danger ne menaçait son fils : le sire de Faverges n’aurait certainement pas permis qu’on se livrât chez lui à la joie, s’il eût craint pour son héritier.

» La résignation d’Iselle n’empêchait pas son mari de porter impatiemment la chaîne qu’il s’était donnée. Il s’était épris d’amour pour une châtelaine des environs, une belle et riche dame, qui n’eût point dédaigné ses vœux s’il eût été libre de lui offrir sa main avec son cœur, mais qui le rebutait à cause des liens qu’il avait formés. Le pape refusa cette fois de rompre le mariage d’Iselle, dont le premier mari vivait encore, et lorsque le sire Raoul vit, dans sa malheureuse compagne, un obstacle à ses désirs, il la prit en telle aversion que les traitemens les plus barbares lui semblèrent justes à son égard. On l’enferma, sous un faux prétexte, dans un lieu obscur, en lui donnant pour surveillante une méchante femme qui se plaisait à l’effrayer et à la désoler par des menaces insolentes et par des confidences perfides. La vue de son enfant lui était non-seulement interdite, mais elle n’en recevait aucune nouvelle, et jamais ses questions à ce sujet n’obtenaient de réponse. Cette cruelle inquiétude, augmentée sans cesse par la malice de sa geôlière, contribua plus que toute autre souffrance à troubler sa raison ; elle perdit l’esprit, l’infortunée ! mais sa démence n’altérait point ses sentimens maternels ; elle parlait à chaque instant de son fils, et dans des termes qui fendaient le cœur ! Elle s’échappa un soir de son cachot et parvint jusqu’à la chambre où reposait l’enfant ; elle demandait avec des larmes la permission de l’embrasser, de l’envisager seulement ! Mais les deux femmes, chargées de veiller sur lui, la repoussèrent durement ; alors, elle leur annonça qu’un jour viendrait où elles seraient forcées de lui accorder ce qu’elles lui refusaient, et qu’à ce jour terrible, sa présence leur causerait autant d’effroi qu’elle semblait en cet instant leur inspirer de mépris. La menace eut son effet, comme vous l’allez voir.

» Cependant, le seigneur de Faverges n’était point satisfait par l’état malheureux où sa femme se trouvait réduite ; il voulait sa mort, puisque ce n’était qu’à ce prix qu’il pouvait espérer de s’unir à celle qui fixait pour un temps ses volages amours. Hélas ! quel malheur que les hommes soient tout puissans, quand ils n’écoutent pas la voix de la justice ! Le seigneur avait à son service un homme, l’effroi de la contrée ; il l’avait ramené des pays lointains ; et personne, excepté lui, ne comprenait le langage de cet étranger ; mais on devinait sa férocité à ses traits repoussans, à ses regards sinistres. Il ne reconnaissait qu’un devoir : l’obéissance à son maître ; et l’on savait que les plus grands forfaits ne lui coûteraient rien à commettre, lorsque le sire Raoul les lui commanderait. Ainsi, que ne dut-on pas imaginer, en voyant la malheureuse Iselle partir, accompagnée seulement de ce guide, pour un voyage dont la durée et le but n’étaient pas connus… ? Au bout de quelques jours, l’esclave revint seul. On ignore quels détails il donna à son maître dans la longue conférence qu’ils eurent ensemble à son retour ; mais personne n’ajouta foi aux explications du sire Raoul sur la disparition de sa femme. Il dit l’avoir envoyée dans un couvent voisin, dont une de ses parentes était abbesse ; et l’abbesse assura l’avoir reçue. Puis, peu après, elle déclara qu’Iselle, profitant de la liberté que lui méritait sa grande douceur, était parvenue à s’enfuir, et qu’elle avait péri misérablement. La mort de l’infortunée fut donc bien prouvée ; et le seigneur de Faverges songea à contracter un nouvel hymen.

» Comme il venait de partir pour se rendre au château de la dame qu’il aimait, son fils, l’enfant d’Iselle, fut attaqué d’un mal dangereux ; on s’empressa de l’avertir de ce malheur ; et, en attendant son retour, la consternation régnait parmi ses serviteurs, qui tous craignaient qu’il ne les rendit responsables du danger où se trouvait son héritier. La nourrice et la vieille gouvernante ; les deux femmes chargées de garder l’enfant lorsqu’Iselle s’était présentée pour l’embrasser, veillaient encore chaque nuit auprès de lui, et, pour abréger les heures, elles se contaient d’anciennes histoires. Tout-à-coup celle qui parlait s’interrompit en pâlissant : on entendait dans l’éloignement le tintement d’une cloche.

» — Hélas ! dit-elle, c’est la cloche de Saint-Saturnin !

» Or, voici l’explication de l’effroi que causait cette cloche. Un prieur de l’abbaye de Saint-Saturnin ayant refusé, par orgueil, de sonner l’agonie d’un pauvre vassal de Présilly, était condamné, depuis sa mort, à rendre ce service à tous ceux d’entre eux qui mouraient ; en sorte que, lorsque l’un d’eux devait trépasser, le prieur ne manquait pas de sortir de sa tombe, et de sonner son agonie comme il y était condamné. Mais ce n’était pas en plein jour qu’il remplissait sa tâche, c’était la nuit, et lorsque l’église était déserte ; de façon que, si la cloche de Saint-Saturnin tintait pendant la nuit, on était toujours assuré de la mort de quelqu’un dans l’étendue des terres de Présilly. La cloche se fit longtemps entendre, et son triste présage fut long temps remarqué, avant que ce que je vous dis là ne se découvrît ; on l’apprit par un malfaiteur qui, s’étant caché la nuit dans l’église du couvent, afin d’en dérober les richesses, vit le prieur sortir de sa tombe, marcher lentement vers la cloche, qu’il agita à plusieurs reprises, après quoi il se recoucha dans son sépulcre. Le voleur, converti par cette aventure, avoua son crime et la cause de son repentir ; et dès-lors, l’inquiétude que causait habituellement la cloche de Saint-Saturnin fut encore augmentée. Dans la circonstance présente, l’augure en était trop fâcheux pour ne pas occasioner les plus vives alarmes ; la nourrice et la gouvernante se regardèrent tristement sans oser se communiquer leurs pensées. La cloche avait tinté pendant la nuit qui suivit le départ d’Iselle, elles se le rappelaient bien ; et tout en parlant de leur dame, les deux femmes se prirent à rire méchamment de la menace qu’elle leur avait faite, et à la répéter avec ironie. Au même instant, un coup violent fut frappé à la porte. Les gardes durent s’étonner, puisqu’elles se croyaient les seules personnes éveillées à cette heure dans le château, et qu’elles n’avaient entendu les pas d’aucun être vivant le long de la galerie qui aboutissait à la chambre. Elles ouvrirent cependant. Bonté divine ! la défunte elle-même ! Les deux femmes, pétrifiées par cette vue, demeurèrent immobiles ; tandis que la dame alla vers son enfant, le souleva de ses bras décharnés, l’embrassa de ses lèvres livides. Elle eût pu l’emporter sans que les gardes s’y opposassent ; car sa présence les laissait sans mouvement et sans voix ; ce ne fut qu’après en être délivrées qu’elles firent entendre leurs cris de détresse. On vint ; mais il ne restait aucunes traces du fantôme, et pendant plusieurs nuits il ne reparut pas.

» Le sire Raoul, à son retour, se mit en fureur au récit qu’on lui fit de cet événement, et, le traitant d’imposture, il annonça que lui seul désormais veillerait auprès de son fils ; en conséquence, il s’enferma le soir même avec l’enfant, et défendit qu’on osat le troubler…

» Mais la curiosité poussant quelques valets, ils se tinrent près de la chambre, à portée d’entendre ce qui s’y passait, et prêtèrent l’oreille avec attention. Ils n’entendirent d’abord que le bruit des pas du sire Raoul, marchant çà et là en se promenant ; puis il s’arrêta tout-à-coup, et le silence profond qui se fit autour de lui, permit aux curieux de distinguer les paroles que prononçait une voix faible et confuse, toute semblable au souffle du vent dans les roseaux d’un étang.

» — Raoul ! Raoul ! disait la voix, tu dois être avec moi toujours ! tu seras avec moi toujours.

» Et, par trois fois, la voix répéta ces mots d’un ton monotone et triste.

» Le chevalier poussa un cri sourd qui effraya les serviteurs ; ils frappèrent à la porte, mais elle ne s’ouvrit pas. Alors les valets, de plus en plus inquiets, se hasardèrent à pénétrer dans la chambre par une issue rarement pratiquée, et au mépris des ordres de leur maître, qu’ils trouvèrent privé de force et de sentiment.

» Que s’était-il passé ? on l’ignore : le sire de Faverges ne permit aucune question sur ce sujet. Quoiqu’il en soit, cette nuit changea ses résolutions : il ne se maria pas en secondes noces, et partit bientôt pour un pays éloigné, d’où il n’est pas revenu.

» L’enfant d’Iselle succomba à son mal. Il était bien à présumer que sa pauvre mère n’apparaissait pas ainsi pour lui annoncer de longs jours sur la terre !

» C’est avec lui qu’a fini la lignée des barons de Faverges, auxquels appartenait Présilly ; et le château avait passé en d’autres mains, lorsque les troupes du roi de France Louis XI s’en emparèrent, et le ruinèrent. Dès-lors on ne l’a pas relevé ; et vous voyez ce qu’il en reste. »

FIN.

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