Catilina (Ibsen)
Traducido por Colleville; F. de Zepelin
PERSONNAGES
Lucius CATILINA, patricien romain.AURÉLIA, sa femme.FURIA, vestale.CURIUS, jeune parent de Catilina.MANLIUS, vieux guerrier.
Un vieillard.Prêtresses et suivantes du temple de Vesta.Gladiateurs.Guerriers.Le spectre de Sylla.
Le premier et le deuxième actes se passent près de Rome ou à Rome, le troisième dans l’Etrurie.
CATILINA
ACTE PREMIER
La scène représente la campagne romaine. Près de la voie Flaminienne, se dresse un petit monticule parsemé d’arbres. Au fond, apparaît Rome avec ses murailles et ses collines. C’est le soir.
Scène I
CATILINADebout sur le monticule, au milieu des arbres, s’appuie contre l’un d’eux.CATILINAIl le faut ! Il le faut ! J’entends au fond de mon être une voix qui l’ordonne, j’obéirai !N’ai-je plus d’énergie, plus de volonté pour atteindre ce grand et noble but et sortir de ma misérable existence ?
Oh ! honteux et vulgaires plaisirs ! Certes, vous ne me suffisez pas ! Mais je suis fou ! Non, non, c’est le repos qui me convient, tout espoir est mort. Ma vie désormais sans issue.
(Une pause.)Rêves de jeunesse, qu’êtes-vous devenus ?Disparus comme les nuages rapides de l’été, ne laissant que chagrins et désillusions, m’enlevant toute espérance virile.(Il se frappe le front)Honte sur toi ! Honte sur toi, Catilina !De généreux instincts sont en ton âme et pourtant tu ne désires que la satisfaction de tes plus bas désirs
(Plus calme.)Cependant parfois comme aujourd’huiDe secrètes aspirations gonflent ma poitrine,Et quand je contemple là-bas la cité orgueilleuse,L’opulente Rome, la décadence dans laquelleDepuis longtemps elle est tombée,Frappe mes yeux avec la clarté du soleilEt une voix intérieure me crie :Réveille-toi, Catilina ! Réveille-toi ! sois un homme.
(S’interrompant)
Hélas ! rêves insensés !Visions, cauchemars enfantés par le sommeil et la solitudeQui au moindre contact avec la réalitéVous évanouissez dans les profondeurs de mon âme silencieuse ?
Scène II
AMBIORIX, ALLOVICOAmbassadeurs gaulois, arrivent sur la route sans voir Catilina.AMBIORIXVoici la fin de notre long voyage ! Là-bas, ce sont les murailles de Rome.Et c’est la cime altière du Capitule qui se dresse vers le ciel.
ALLOVICOQuoi ! c’est là Rome ? La maîtresse de l’Italie,Qui commandera demain aux Germains et peut-être aussi aux Gaulois !
AMBIORIXOui, hélas ! il viendra ce jour de malheur où nous serons vaincus,Et Rome victorieuse est sans pitié.Elle écrase cruellement l’ennemi qu’elle a terrassé.Aujourd’hui nous allons savoir le sort qu’elle réserve à notre peuple,Si elle fait droit à nos justes réclamationsEt si elle nous accorde la paix et la justice !
ALLOVICOCe n’est que trop vrai !
AMBIORIXJ’espère une solution heureuseMais je n’ai point de certitude.
ALLOVICOTu me semblés inquiet ?
AMBIORIXJ’ai des raisons pour cela !Rome ne fut-elle pas toujours jalouse de sa puissance ?Souviens-toi donc, ami, que cette grande citéN’est pas gouvernée par des chefs comme les nôtres.
Chez nous c’est le vieillard et le guerrier qui commandent,Celui qui est le plus expérimentéComme celui qui est le plus brave,C’est le chef suprême que nous choisissonsPour nous juger et nous conduire au combat,Tandis qu’ici, à Rome…
CATALINA, criant du haut de la colline.A Rome c’est l’égoïsme et l’arbitraire qui règnent.Par la ruse et l’intrigue seules,On devient le chef qui commande à la ville.
ALLOVICONous sommes trahis, malheur à nous !
AMBIORIXEh quoi ! les nobles romains surprennent-ils les conversations intimes !Chez nous ce sont coutumes de femmes !
CATALINA, descendant vers la route.Soyez sans inquiétude, je ne suis pas un espion.Le hasard seul m’a livré vos paroles.Vous venez du pays des AllobrogesEt vous pensez trouver la justice et l’équité dans la ville de Rome ?
Vous feriez mieux de revenir sur vos pas et de rentrer dans votre patrie.Ici, c’est le pays de la tyrannieEt l’injustice y est souveraine.L’Etat se qualifie de RépubliqueMais chaque citoyen n’est qu’un esclave enchaîné.Ecrasé par les impôts et les dettes,Il dépend d’un Sénat, qui se vend lui-même.L’ancien esprit de solidarité entre les Romains a disparuEt disparues aussi sont les nobles idées de libertéQui jadis firent la force de la ville.Les sénateurs tiennent en leurs mainsLa vie et la propriété de tous ;Et de cette vie et de cette propriété on n’en peut jouirQu’au prix de l’or.La force règne ici et non la justice,Et l’homme véritablement noble,Gémit écrasé sous le poids de la force brutale.
AMBIORIXMais qui es-tu donc, toi ?Toi qui arraches de nos cœurs,La confiance et l’espérance !
CATILINAJe suis l’homme dont le cœur bat uniquement pour la liberté,
L’ennemi déclaré de toute injustice,L’ami des opprimés et des faibles,L’homme enfin qui brûle du désir insatiableDe renverser les puissants du jour.
AMBIORIXQuoi ! le noble peuple romain ?… Réponds-nous donc,N’abuse pas plus longtemps de la crédulité des étrangers que nous sommes !Rome n’est-elle plus ce qu’elle fut jadis :La terreur des puissants et la protectrice des faibles ?
CATALINA, désignant Rome.Gaulois ! voyez-vous là-haut sur la colline,L’orgueilleux et puissant Capitole ?Voyez comme sous les rayons suprêmes du soleil couchant,Il étincelle et brilleD’une flamme rougeâtre.Eh bien ! c’est l’image du dernier éclat dont brille Rome,Car déjà la liberté s’évanouit dans l’ombre de la tyrannie !Cependant un nouveau soleil apparaîtra bientôt dans son ciel lumineuxEt de ses purs rayons il dispersera la nuit sinistre.
(Il s’éloigne.)
Scène III
La scène représente maintenant un portique à Rome avec des colonnes.LENTULUS, STATILIUS et CETHEGUSEntrent en causant vivement entre eux.
Puis, MANLIUSCAPARUSTu as raison, cela va de mal en pis,Et je ne sais comment tout cela finira !
CETHEGUSA moi l’idée n’est jamais venue
De songer à la fin. Je profite du présent,Je vide chaque coupe de joie et le reste,Ah ! je m’en moque un peu !
LENTULUSHeureux qui peut agir ainsi !Pour moi, il m’est impossibleDe prévoir avec indifférence le jourOù il ne restera plus rien,Oui, le jour où nous serons absolument sans ressources !
STATILIUSEt sans espoir d’un avenir meilleur,Il est vrai qu’avec la vie que nous menons…
CETHEGUSLaissons cela !
LENTULUSLe dernier héritage que je viens de faireFut employé à éteindre mes dettes.
CETHEGUSLoin des plaintes et des regrets !
Suivez-moi, mes amis, venez largement boireEt noyer ainsi nos chagrins.
CAPARIUSC’est entendu ! Allons gaîment…
LENTULUSUn moment ! J’aperçois là-bas le vieux Manlius.J’imagine que selon son habitudeC’est nous qu’il cherche.
MANLIUS, sur un ton élevé dénotant une grande irritation.Maudits soient ces chiens misérables !Ils ne savent plus ce qu’est la justice.
LENTULUSQu’est-ce donc ? Pourquoi tant de colère
STATILIUSLes usuriers te poursuivent-ils, toi aussi ?
MANLIUSNon ! mais écoutez-moi. — Vous me connaissez tous,Vous savez que j’ai lutté glorieusement parmi les soldats de Sylla
Et que pour récompense je reçus un lopin de terre.La guerre terminée, j’ai vécuDe cette terre qui me nourrissait à peine,Maintenant on vient de m’enlever mon bien.Vous savez la formule, on reprend les terres appartenant à l’Etat,Pour les partager également entre les citoyens.C’est un vol, pas autre chose.Le gouvernement cherche seulementA satisfaire les appétits des siens.
CAPARIUSC’est ainsi qu’ils tiennent compte de nos états de service.Les hommes du pouvoir osent tout !
CETHEGUS, gaîmentJe te plains, Manlius. — Mais ce qui m’arrive est pire.Ecoute-moi !La charmante Livie, ma belle maîtresse,M’a lâchement abandonnéAu moment même où pour elleJe venais de dépenser mon dernier as !
STATILIUSTon amour du luxe t’a conduit à ta perte.
CETHEGUSLa raison m’est indifférente,Je ne suis pas disposé à résister à mes désirs,Je compte au contraire les satisfaireAutant qu’il me sera possible.
MANLIUSMoi qui ai vaillamment luttéPour gagner cette victoireA qui les puissants du jour doivent tout !Ah ! si je pouvais !… Si mes compagnons d’armesEtaient encore ici !Mais non, beaucoup sont mortsEt les autres sont maintenant dispersésAux quatre coins du monde.— Quant à vous, jeunes gens, qu’êtes-vous à côté de ces braves,Vous vous inclinez jusqu’à terreDevant les hommes du pouvoir,Et vous n’avez pas l’énergie de secouer vos chaînes ;Lâchement vous supportezCette existence digne des esclaves.
LENTULUSPar les Immortels ! ces paroles sont blessantes,
Mais ce qu’il vient de dire est assez vrai pourtant.
CETHEGUSEvidemment, il a raison !Mais que faire ? Là est la difficulté.
LENTULUSSans doute. Il y a trop longtempsQue nous supportons le joug ! Et le moment est venuDe briser les liens dont la tyrannieEt l’injustice ont ligotté nos membres.
STATILIUSOui, je t’entends, Lentulus.Mais pour faire réussir cette entreprise,Un chef énergique, intelligent et habileNous est nécessaire, où le trouver, dis-moi ?
LENTULUSJ’en sais un digne de nous commander !
MANLIUSC’est de Catilina que tu veux parler.
LENTULUSOui, c’est de lui !
CETHEGUSCatilina serait peut-être l’homme qu’il nous faudrait.
MANLIUSJe le connais ! J’étais l’ami de son père, nous avonsCombattu côte à côte dans bien des bataillesEt son fils l’accompagnait à la guerre.L’enfant déjà se montrait courageux,Sauvage et indomptable.On devinait chez lui les dons les plus rares de la nature,Son âme était fièreSon courage était inébranlable.
LENTULUSJe le crois de cœur avec nous.Hier au soir son front était bien sombre.Il doit préparer quelque complot,Car depuis longtemps il mûrit de hardis desseins.
STATILIUSOh ! depuis longtemps il brigue le consulat.
LENTULUSSon élection n’est pas possible. Il a été attaqué violemment
Par ses adversaires qui l’ont fort malmené.C’est dans un état de fureur terribleQu’il a quitté le forum en jurant de se venger.
STATILIUSOh ! alors, nous pouvons compter sur lui.
LENTULUSOui, je l’espère ! Mais d’abord concertons-nousPour l’élaboration de notre plan, profitons du moment !
(Ils sortent.)
Scène IV
La scène représente le temple de Vesta à Rome.Sur un autel au fond brûle la lampe sacrée qui jamais ne s’éteint.CATILINA suivi de CURIUSEntre et se dissimule derrière les colonnes.
acteursCURIUSComment, Catilina, tu oses me conduire ici,Dans le temple sacré de Vesta !
CATILINA, riantParfaitement, comme tu peux le voir !
CURIUSDieux immortels, quelle imprudence !… Aujourd’hui encoreCicéron au Sénat a vitupéré contre ton impiétéEt après cela tu oses…
CATILINABah ! cela importe peu !
CURIUSTu es en péril, et sans t’en soucierTu cours aveuglément à de nouveaux dangers.
CATILINA, joyeusement.Il faut bien changer, c’est ce qui fait mon bonheur.Je n’ai jamais été aimé par une vestale.Oh ! cet amour défendu !…Tiens, je suis venu dans ce temple pour tenter de goûter cette félicité.
CURIUSQue dis-tu ? C’est impossible ! Tu veux rire ?
CATILINARire ! Je n’ai jamais pris l’amour tant au sérieux !
Quand tu m’auras entendu, tu verrasCombien mon dessein est grave, au contraire !Au dernier spectacle comme défilaientNoblement les vestales,Mon regard s’arrêta par hasard sur une d’ellesEt son regard à elle rapidement croisa le mien.Il me sembla que mon âme en était traverséeAh ! l’expression de cet œil noir,Jamais chez une autre femme je ne vis rien de semblable !
CURIUSBien ! Mais… après ?
CATILINAAprès ?… J’ai réussi à pénétrer dans le temple,Je l’ai revue maintes fois,Je lui ai parlé.Oh ! combien différente est cette femmeDe mon Aurélia chérie !
CURIUSLes aimerais-tu toutes deux à la fois ?Vraiment je n’y comprends plus rien.
CATILINAEn effet c’est singulier et je n’y comprends rien moi-même.Oui, je les aime toutes les deux.Mais combien différents sont ces deux amours.Aurélia est douce et elle calme la fureurDe mon âme avec sa tendresse ;Tandis que Furia… Assez, éloigne-toi,Quelqu’un vient !…
(Ils se cachent derrière les colonnes, Furia entre du côté opposé).FURIATemple maudit ! Témoins de ma douleur,Murs effroyables qui devez enfermer mon éternelle souffrance,Tout espoir charmant, toute pensée vivifianteEst bannie de mon pauvre cœur, de mon pauvre cœurParfois glacé et mort, parfois aussiPlus chaud, plus brûlantQue cette flamme qui vacille sur l’autel.Oh ! destin cruel ! Quel fut donc mon crimePour m’emprisonner dans ce templeOù je fus sevrée de toutes les joies de la jeunesse,De tous les innocents plaisirs du printemps ?Non, aucune larme ne mouille tes yeux !
Que la vengeance et la haine seulesFassent palpiter ta poitrine !
CATILINA, s'avançant.Eh quoi ! n’auras-tu pour moi un sentiment plus doux,O ma Furia ?
FURIAGrands Dieux ! Imprudent ! encore ici ?Tu ne redoutes donc rien… ?
CATILINAJe ne connais pas la peur,Mon plaisir est de jouer avec le danger.
FURIAOui, c’est une belle chose ! C’est mon plaisir aussi à moi,Je hais précisément ce temple,Parce que j’y vis dans une sûreté absolueEt qu’aucun danger ne me guette derrière ces murailles.Hélas ! cette existence morne et vide,Ce mince filet de vie est aussi faible que le suprême vacillementD’une lampe qui va s’éteindre,Et avec mes larges rêves,Mes désirs si ardents.
Combien étroitement mesurée me paraît la place qui m’est faite !Tout s’étiole entre ces mursOù l’on est enseveli vivant,Où sans espoir les jours s’écoulent uniformément,Où la pensée ne peut concevoirAucune tentative audacieuse.
CATILINAAh ! Furia, combien troublantes me semblent tes paroles !Elles sont l’écho qui répond à mes penséesEt en traits de feu tu viens de peindreLes brûlantes aspirations de mon âme.La douleur déchire aussi mon cœur,Et la haine l’a trempé et durci comme l’acier ;A moi comme à toi on arracha l’espéranceEt ma vie comme la tienne est sans but,Mais moi je dissimule et je souffre en silence,Et personne ne sait de quel feu je brûle.Mes misérables concitoyens me raillent et me méprisent,Parce qu’ils ignorent combien vite mon cœur batPour la justice et la liberté et pour tout ce quiJadis fit grande l’âme romaine.
FURIAJ’en étais sûre ! C’est pour moi,
Pour moi seule que ton âme a été créée ! J’entends une voix,Une voix qui ne trompe jamais, qui me le crie.Viens, viens donc ! écoutons les ordres de cette voix.
CATILINAQue veux-tu dire dans ta noble exaltation ?
FURIAViens ! Partons, cherchons loin d’iciUne nouvelle patrie.Ici, une âme noble et hardie ne peut pas vivre,L’étincelle brillante ne deviendra jamaisLa flamme joyeuse, elle s’éteint.Viens ! fuyons, l’être libreTrouve sa patrie partout.
CATILINAOh ! combien tu me tentes !
FURIAProfitons de l’instant.Par delà les monts et les mers,Quand nous serons bien loin de Rome, alors seulement nous nous arrêterons.
Bon nombre de tes amis t’accompagneront.Alors dans ces pays lointains, nous nous fixeronsEt nous régnerons comme des maîtres. Alors on verraQue deux cœurs ne battirent jamais aussi fort que les nôtres.
CATILINABeau rêve ! Mais pourquoi fuir ?Ici on peut s’enflammer au feu de la liberté,Ici se trouve un champ pour l’actionAussi vaste que ton âme le désire.
FURIAComment ? ici ? dans cette misérable RomeOù ne sont que vils esclavesEt odieux tyrans !Ah ! Lucius, es-tu donc de ces hommesQui songent au passé de Rome sans rougir ?Qui commandait autrefois ? Qui commande aujourd’hui ?Jadis une foule de héros. Aujourd’hui une bandeD’esclaves conduit une autre troupe de serfs.
CATILINARaille-moi, toi aussi !Mais sache bien que, pour rendre la liberté à Rome,
Pour voir revivre sa grandeur abolie,Joyeusement comme CurtiusJe me précipiterais dans l’abîme.
FURIAJ’ai foi en toi, mais en toi seul !Ton œil luit, je sens que tu dis vrai,Pars vite ; maintenant, les prêtresses vont venir,C’est l’heure.
CATILINASi je m’en vais, ce n’est que pour revenir.Un lien secret m’attache à ta personne,Jamais je n’ai contemplé un être plus noble que toi !
FURIA, avec un rire sauvage.Alors fais-moi une promesse solennelleEt jure-moi de la tenir !Le veux-tu, Lucius ?
CATILINAOui, ma Furia, je veux tout ce que tu désires.Que dois-je promettre ?… Ordonne !
FURIAEcoute-moi. Bisn que je sois prisonnière,Il est pour moi à Rome un hommeA qui j’ai juré une mortelle haine,Une haine qui ne s’éteindra même pas au royaume sombrePar delà la tombe.
CATILINAEh bien ?
FURIAJure-moi que mon ennemi sera aussi le tienJusqu’à ta mort. Le veux-tu, mon Lucius ?
CATILINAJe le jure sur les dieux immortels !Sur le nom de mon père !Sur le souvenir de ma mère !Mais, Furia, qu’as-tu donc ?Ton œil étincelle d’une fureur sauvage,Ton visage est blanc comme un marbre.Tu es pâle comme la mort.
FURIAJe ne sais !… Mais mon sang
Roule du feu dans mes veines.Continue, achève ton serment !
CATILINADieux puissants, que votre colère s’appesantisse sur mon front !Que la foudre me frappeSi je trahis mon serment !Oui, comme un démon je jure de poursuivre l’ennemi de Furia.
FURIACela suffit, j’ai foi en toi ! Ma poitrine respire librement,Maintenant ma vengeance est entre tes mains.
CATILINAEt ta vengeance s’accomplira ! Maintenant dis-moiQuel est ton ennemi et quel fut son crime.
FURIAAu bord du Tibre, loin des bruits de la cité,Fut mon berceau. C’est là que notre paisible demeure s’élevait.Je grandis avec une sœur bien-aimée qui était destinée au temple.Un misérable, qui visitait notre villa,Trouva seule la future vestale…
CATILINA, surpris.Achève, prêtresse !
FURIAIl la déshonora !Et elle chercha la mort dans le Tibre.
CATILINA, inquiet.Tu connais cet homme ?
FURIANon, je ne l'ai jamais vu !Tout était terminé quand on m’apportaLa nouvelle du malheur.Mais maintenant je sais son nom !
CATILINADis-moi…
FURIASon nom est fameux. Il s’appelle Catilina !
CATILINA, se reculant.Qu’as-tu dit, Furia ! Quelle horreur !
FURIAQu’as-tu ? Mais tu pâlis,Lucius ! Cet homme est-il ton ami ?
CATILINAMon ami ? Non, Furia, il n’est plus mon ami !Voici que je me suis maudit moi-même,Voici que je me suis juré à moi-mêmeUne éternelle haine !
FURIAÀ toi-même ?… Ah !… tu es Catilina ?
CATILINAOui ! oui ! c’est moi !
FURIAC’est toi qui as déshonoré ma sœur Silvia ?Ah ! alors Némésis a répondu enfin à mes appels.C’est toi même qui appelas la vengeance divine sur ta tête,Malheur à toi, misérable. Malheur à toi !
CATILINAOh ! ton œil brille étrangement,Comme tu me regardes ! Tu ressembles à Silvia,
Es-tu son ombre qui s’agite à la pâle clarté de la lampe sacrée ?
(Il sort très vite, la lampe sacrée s’éteint. Une pause.)FURIAJe comprends tout maintenant.Le bandeau est arraché de mes yeuxEt la lumière se fait dans ma nuit.Ce fut la haine qui s’empara de moiLa première fois que le je vis.Sentiment étrange qui m’enflamma tout entière !Il va sentir ce qu’une haine comme la mienne,Terrible et insatiable,Peut enfanter de catastrophes et de misères.
(Une vestale entre.)LA VESTALERetire-toi, Furia, ta garde est terminée,C’est mon tour… Mais, que vois-je,O Sainte Déesse ! Malheur à toi,Malheur à toi, le feu est éteint !
FURIA, en délire.Eteint, dis-tu ! Non, jamais il ne brûla d’un semblable éclatEt toujours il brûlera ainsi !
LA VESTALEDieu ! que signifient ces paroles ?
FURIANon, le volcan et la haine ne s’éteignent pasAussi facilement !L’amour brûle, se consume et meurt dans un instant,Mais la haine, la terrible haine !!!
LA VESTALEDieux immortels !Elle est folle.
(Criant.)Accourez. Au secours ! Au secours !
(Les Vestales et les serviteurs du temple arrivent en courant.)DES VOIXQu’est-ce donc ?
D'AUTRES VOIXLe feu de Vesta est éteint.
FURIAMais la haine brûleEt illumine tout de sa flamme.
LES VESTALESEmparons-nous de Furia et punissons-la.
(Elles se jettent sur elle et l’emmènent.)CURIUS, sortant de sa cachette.On la mène en prison, et de là elle ira à la mort.Par les Dieux ! cela ne sera pas !Faut-il que la plus exquise des femmesPérisse d’une mort infâme, soit enterrée vivante !Jamais je ne fus ému comme aujourd’hui.Serait-ce de l’amour ! Je le crois.Je veux la sauver. — Mais Catilina ?Elle va le poursuivre de sa vengeance et de sa haine.N’a-t-il pas assez d’ennemis ? faut-il en augmenter le nombre ?Il fut pour moi un frère aîné.La reconnaissance me commande de le défendre.Mais l’amour ? Qu’ordonne l’amour ?Du reste, Catilina, le courageux Catilina,A-t-il à redouter les intrigues d’une femme irritée ? — Non !Sauvons-la donc sans perdre un instant.Ne crains rien, Furia, je te ramènerai du tombeauA la lumière… Dussé-je y perdre la vie !…
(Il sort rapidement.)
Scène V
La scène représente une salle dans la maison de Catilina.CATILINAEntre. Il est visiblement très agité.
Puis, AURELIA.CATILINA« Alors, Némésis a répondu enfin à mes appels !« C’est toi-même qui appelas la vengeance divine sur ta tête. »C’est ainsi qu’elle parlait dans son délire.Peut-être cet étrange langage est-il un présage,Un avertissement de ce que me ménage l’avenir.Et par un affreux serment j’ai juré
D’être le vengeur de mon propre crime.Ah ! Furia, il me semble voir encoreTon regard enflammé et sauvage,Comme celui d’une Erinnye ;Et tes paroles résonnent sinistrement encore à mes oreilles.Non ! jamais je n’oublierai cela.
(Aurélia entre et s’approche de Catilina sans que celui-ci s’en aperçoive.)CATILINAMais qu’importe ! C’est absurde de penser plus longtemps à ces folies,Car ce ne sont que folies.Ma pensée doit se fixer sur des sujets plus graves.De grandes entreprises sollicitent mon énergie.Je suis indispensable aux temps présents,Il faut bien me pénétrer de cette idée !Et ne point me laisser agiter tour à tour par l’espérance et le doute,Comme une mer par l’orage.
AURELIA, saisissant la main de Catilina.Eh quoi, ton Aurélia ne doit-elle pas connaître la cause de ton trouble ?Doit-elle ignorer les tourments de ton âmeEt ses luttes intérieures ?Ne pourra-t-elle offrir à l’époux la consolation de la tendre épouse,Et chasser ainsi l’ombre de ton front ?
CATILINAMa douce et tendre Aurélia,Pourquoi assombrirais-je ta vieEn ce faisant partager mon chagrin ?Par moi tu as déjà trop souffert,Et, désormais, j’entends garder pour moi seulTout ce que le destin me réserve de mauvais.N’est-ce pas assez malheureuxDe posséder une âme énergique,Envieuse de faire une œuvre puissante,Alors que la pauvreté rend le succès impossible ?Faudra-t-il donc que toi aussiTu boives à la coupe amère de mon destin ?
AURELIAConsoler est le lot de l’épouse.Si à elle il n’est pas permis comme à toiDe former des rêves ambitieux,Quand l’époux lutte pour l’idéal,Et que sa récompenseEst faite de désillusions et de chagrins,La voix de l’épouse doit se faire tendre et compatissante.Elle doit doucement endormir sa souffrance,Afin qu’il comprenne qu’une existence paisible et calme
Comporte des joiesQui manquent au tumulte de la vie publique.
CATILINATu as raison, je le sens.Et pourtant je ne saurais m’arracher à cette existence ;Mon cœur bat trop vite dans ma poitrine.La lutte seule lui apporte quelque calme.
AURELIAEt ton Aurélia n’est-elle pas là ?Ne peut-elle contenir les aspirations de ton âme ?Ouvre-moi ton cœur par une parole de bontéEt mes lèvres d’épouse t’apporteront la consolation,Si je ne puis assouvir tes désirs ardents,Si je ne puis suivre ta penséeEnvolée trop haut pour moi,Du moins je saurai partager ta souffranceEt j’aurai assez de force et de couragePour te rendre moins lourd le fardeau de la vie.
CATILINASache donc alors, ma chère Aurélia,La cause actuelle de mon affliction.
J’aspirais, tu le sais, au consulat,J’ai échoué. Et tu n’ignores pasQue pour acheter des suffragesJ’ai compromis…
AURELIAAssez… mon ami,Tu me fais vraiment de la peine.
CATILINAToi aussi tu me blâmes ?Mais comment pouvais-je agir autrement ?Et pourtant j’ai vainement gaspillé mon bienSans trouver d’autre récompense que le mépris et le déshonneur.Tantôt même au Sénat mon ennemi,L’astucieux Cicéron, m’a couvert de boue.Il a parlé de ma vie en termes si violentsQue j’en tremblais moi-même.Dans le regard de tous je lisais la haine et la terreurEt l’on ne prononce plus qu’avec exécrationLe nom de Catilina !Oui, ce nom pour la postéritéSera le synonymeDe la bassesse, de la licenceEt du mépris pour tout ce qui est sacré,
Et si aucune belle action ne vient le releverEt détruire ces abominables calomnies,C’en est fait, ce honteux renom restera vivant dans l’esprit de tous.
AURELIAMais non, je ne pense pasQue l’opinion te condamneEt qu’on déverse l’injure et la honte sur ta tête.Quant à moi, personnellement, je sais qu’en toiEst une semence qui doit produire des fleurs et des fruits,Mais à Rome elle ne saurait fructifier,La mauvaise herbe l’étoufferait certainement.Quittons donc ce pays funeste.Qui t’attache à Rome ? Pourquoi y rester ?
CATILINAFuir devant l’ennemi ! Partir,Abandonner mes grands desseins ?L’homme qui se noie s’attache sans espoirA l’épave brisée ;Si celle-ci est engloutie par la mer,Il se cramponnera dans un suprême effortA la dernière branche d’arbre qu’il pourra embrasser et serrer contre luiJusqu’à ce qu’il sombre avec elle.
AURELIAOui, mais si au naufragé sourit une rive hospitalière,S’il nage vers des bords couverts de vertes forêts,L’espoir renaît en son cœur,Et il lutte éperdûment pour gagner le verdoyant rivageOù règne la paix, où doucement la vague baise le sable.Alors c’est là qu’il reposera ses membres si lasEt que la brise du soir rafraîchira son front,Dissipera ses cruels souvenirsEt rendra la paix bénie à son cœur,Et c’est là qu’il vivra désormais dans le reposEt dans l’oubli du triste passé,Et si un écho lointain des bruits de la citéParvient jusqu’à sa tranquille demeure,Son âme n’en sera pas troublée,Au contraire plus calme et plus joyeuxEn songeant aux désillusions et aux douleurs disparues,Il appréciera davantage la paix d’une existenceQu’il ne changerait plus contre toute la gloire que peut donner Rome.
CATILINAOui, cela est vrai !Mais si je te suivais loin du tumulte de la cité
En quel endroit pourrions-nous doncTrouver le calme et la paix absolue ?
AURELIA, joyeusement.Tu consens, Catilina ? Quelle joie indicible,Quel bonheur trop grand pour mon cœur !Hâtons-nous. Cette nuit mêmeIl nous faut partir.
CATILINAMais où aller ?Indique-moi le point du monde où dans la paixJe pourrai reposer ma tête.
AURELIATu le demandes ?Tu as donc oublié la petite villaOù s’écoula mon enfance et où si joyeusementAux premiers temps de notre amourNous vécûmes tant de jours heureux.Où le gazon fût-il jamais plus tendre,La forêt plus verdoyante et plus fraîche que là-bas ?Entre les arbres sombres la blanche maisonnetteInvite au doux repos.Nous irons et nous consacrerons désormais notre existence
A la vie rustique et aux joies tranquillesEt je t’aimerai tant que mes baisersFeront fuir tes noirs chagrins.
(En riant.)Et quand tu reviendras près de moi, ta reine !Les mains pleines de fleurs des champs,Oh ! mon prince fleuri, je crierai joyeusement ton nomEt je ceindrai ton front de laurier.Mais tu pâlis ! tu presses nerveusement ma mainEt tes yeux brillent d’une lueur étrange.
CATILINAMalheur à moi, Aurélia !Ton espérance joyeuse est vaine,Il ne dépend plus de moi de te conduire là-basEt je ne le pourrai plus jamais.
AURELIATu m’effraies !Tu plaisantes, n’est-ce pas, Catilina !
CATILINAPlût aux dieux que ce fût une plaisanterie !Vois-tu, chacune de tes paroles
Comme une flèche empoisonnéeTraverse cette poitrine endolorieA laquelle le destin ne donnera jamais le repos.
AURELIADieux, que veux-tu dire ?
CATILINARegarde :La voilà ta maison de campagne,Voilà tout ton espoir de bonheur !
(Il sort une bourse pleine d’or et la jette sur la table.)AURELIAAh ! tu l’as vendue…
CATILINAOui, j’ai tout vendu…Pour acheter des suffrages.
AURELIAN’y pensons plus, et n’en parlons plus,Cela ne servirait qu’à nous attrister.
CATILINATon inaltérable patience m’impressionne davantage
Que si un cri de douleur eût échappé à tes lèvres.
(Un vieux soldat entre et s’approche de Catilina.)LE SOLDATPardonne-moi, Seigneur, de venir si tard,Et sans être annoncé d’avoir franchi ton seuil.Ne t’irrite pas…
CATILINAQue me veux-tu ?
LE SOLDATT’adresser une humble prière !Que tu écouteras, je l’espère, d’une oreille bienveillante.Je suis très pauvre.Après avoir usé mes forces à la défense et à la gloire de Rome,Maintenant que je suis invalideEt que mes armes se rouillent à la maison,Je vis du travail de mon fils,Qui est l’espoir et le soutien de ma vieillesse.Hélas ! voici qu’il vient d’être traîné à la prison pour dettes,Et je suis désespéré.Viens à mon aide, Seigneur !
(Il se met à genoux.)
Donne-moi une obole… J’ai mendié de maison en maison,Toutes les portes étaient closes…
CATILINACela est bien digne d’eux.Voilà l’image de la misère générale !C’est ainsi qu’on récompense les vieux et braves soldats.La reconnaissance est ignorée des Romains de nos jours.Il fut un temps où, dans une juste colère,Je voulais les punir par le fer et par le feu,Mais de douces paroles ont touché mon cœur,Et mon âme est tendre comme celle d’un enfant.Si je ne veux plus punir,Je puis du moins soulager la douleur.Tiens, vieux soldat,Paye tes dettes avec cet or.
(Il lui jette la bourse.)LE SOLDAT, se levant.O généreux Seigneur !Est-ce bien possible, dois-je te croire ?
CATILINAOui, vieillard, fais libérer ton fils, l’espoir de ta vieillesse !
(Le soldat sort.)
N’est-ce pas vrai, Aurélia,Que je fais ainsi meilleur usage de cet or,Qu’en l’employant pour corrompre des suffrages ?Sans doute il est beau de détruire le pouvoir des tyrans,Mais consoler ceux qui souffrent,Vous donne une joie qui vous récompense du bienfait.
AURELIA, se jetant dans les bras de CatilinaTon âme vibre encore à ce qui est beau et noble ;Je te reconnais maintenant, mon bien-aimé.
Scène VI
La scène représente le fond d’un souterrain. Tout en haut sur la muraille on sistingue une ouverture récemment fermée. Une lampe brille faiblement.FURIAEnveloppée de longs voiles noirs, debout, semble écouter un bruit au lointain.
Puis, CURIUS.FURIAQuel est ce bruit sourd ? Il doit y avoir de l’orage là-haut,Et ce sont les roulements du tonnerre qui se font entendre jusqu’ici.Mais la tombe elle-même est si calme… si calme.Suis-je donc condamnée à l’éternel silence, à l’éternel repos,
Et ne pourrai-je plus courir sur la route comme je l’aimai ?Quelle étrange vie fut la mienne ! Quel singulier destin !Tout arriva et tout s’enfuit comme une étoile filante ;Catilina m’apparut,Et aussitôt une force secrète nous rapprocha l’un de l’autre.J’étais Némésis et lui ma victime,Mais la catastrophe suivit de près la vengeance.
(Une pause.)A présent il fait jour sans doute là-haut,Et doucement je descendsDe la lumière dans l’abîme,Je le souhaite ainsi. Je voudrais que ce passageAu tombeau ne fût qu’un essor, qu’une prise de volVers le pays des ténèbres,Et que bientôt je pusse m’approcher du large Styx.Là, les vagues lourdes comme le plombSe brisent avec force contre le rivage,Et silencieusement Caron prépare sa barque.Bientôt je serai là, et sans paroles,Je viendrai m’asseoir au point d’embarquement.Alors je demanderai à chaque âme errante,A chaque ombre vague arrivée du pays des vivantsQui s’approchera à pas légers du fleuve funèbre,Oui, je leur demanderai comment Catilina
Agit là-haut parmi les vivants,Je leur demanderai s’il a tenu ses serments,Et à la lumière bleueD’une torche de soufreJe regarderai dans les yeux éteints de chaque mortPour voir si ce ne sont pas ceux de Catilina.Enfin quand il arrivera lui-même je m’attacherai à ses pas,Ensemble nous traverserons le fleuve,Ensemble nous pénétrerons dansLe silencieux empire de Pluton ;Devenue ombre, je poursuivrai son ombre,Là où sera Catilina toujours on trouvera Furia.
(Après une pause, d’une voix plus faible.)L’air devient lourd et chaud,Je respire péniblement,Je m’approche donc des sombres maraisOù les fleuves infernaux s’écoulent lentement.
(Elle écoute, on entend un bruit sourd.)Quel est ce bruit ? On dirait le battement des rames.C’est le passeur des morts qui vient me chercher ;Je l’attends… Je l’attends ici.
(Les pierres de l’ouverture fraîchement marée tombent, Curius se montre dans l’ouverture et fait sigue à Furia.)
FURIASalut à toi, Caron. Te voilà prêtA mener ton invitée au pays des ombres,Je t’attends.
CURIUS, à voix basse.Silence ! Je viens te sauver !
Rideau.
ACTE II
La scène représente un salon de la maison de Catilina. Au fond une colonnade. Une lampe éclaire la salle.
Scène I
CATILINAMarche de long en large.LENTULUS et CETHEGUS
Causent avec lui.CATILINANon ! Non ! Je vous répète que vous ne comprenez pas vous-mêmesL’horreur de ce que vous voulez me faire accomplir.Eh quoi ! lâchement je fomenterais la guerre civile !Je tremperais mes mains dans le sang Romain ?
Jamais, entendez-vous bien !Dussiez-vous tous m’abandonner. Jamais !
LENTULUSTu refuses, Catilina
CATILINAJe refuse !
CETHEGUSN’as-tu donc pas de vengeance à exercer !N’est-il personne que tu désires punir ?
CATILINAVengez-vous si cela vous plaît, vous autres,Moi, je ne le veux pas.Crois-moi, Cethegus, le mépris silencieuxEst aussi une vengeance,Voilà la mienne.
CETHEGUSAh ! Ah !Nous venons à une heure mal choisie,Mais demain certainementTu auras changé d’idée.
CATILINAPourquoi demain ?
CETHEGUSDe singuliers bruits circulent.Dernièrement une vestale fut condamnée à mort !
CATILINA, surpris.Une vestale ! Comment ?
LENTULUSOui ! Oui ! Une vestaleEt l’on prétend…Que prétend-on ?
CETHEGUSQue tu n’es pas étrangerÀ cette mystérieuse affaire.
CATILINAOn me prête un rôle dans ce drame ?
LENTULUSHum ! On dit…Pour nous qui sommes tes amisPeu nous importe !Mais le peuple, Catilina ! sera plus sévère que nous.
CATILINA, pensif.Et elle est morte.
CETHEGUSSans doute !Une heure de réclusion dans le tombeau des vestales coupables,Cela suffit amplement.
LENTULUSTout cela n’est pas mon affaire !Et ce n’est pas pour parler d’elleQue je suis ici,Ecoute-moi, Catilina ! écoute-moi sérieusement !Tu as brigué le consulat,Et ton avenir était lié à ton faible espoir du succès,L’espoir évanoui, tout est fini pour toi.
CATILINA, pensant à Furia.« C’est toi-même qui appelas la vengeance divine sur ta tête. »
CETHEGUSLoin de toi ces vaines pensées !Sois un homme ! La bataille peut encore être gagnée ;Décide-toi hardiment !Tu as de nombreux amisQui te suivront au premier signe ;Cela ne te séduit-il pas ? Réponds-moi !
CATILINANon encore une fois !Pourquoi voulez-vous conspirer ?Dites-le franchement.Est-ce l’amour de la liberté qui vous guide ?Est-ce pour rendre à la patrie sa splendeurQue vous voulez tout détruire ?
LENTULUSDu tout !Mais l’intérêt et l’ambition de chacun de nous,N’est-ce pas un motif assez puissant, Catilina ?
CETHEGUSPosséder assez d’or, pour pouvoirJouir amplement de la vie
N’est pas chose à dédaigner,C’est mon unique but à moiQui ne suis pas ambitieux.
CATILINAJ’en étais sûr. Ce sont seulement ces considérations misérables,C’est votre intérêt seul qui vous pousse,Non, mes amis ! Mon dessein était plus noble !Sans doute pour obtenir le consulatJ’ai corrompu les suffrages, mais,Croyez-le, mon but était plus élevéQue pouvaient le laisser croire les moyens que j’employais.La liberté des citoyens et le bonheur de tousEtaient mon unique but,On a méconnu mes intentions. Les apparences étaient contre moi.Mon destin en décida ainsi,Je n’ai qu’à m’incliner devant le sort.
CETHEGUSSoit. Mais songe aussi à notre situation,Tu peux nous sauver d’un terrible désastre,Tu sais fort bien que bientôt notre existence désordonnéeNous va réduire à la mendicité.
CATILINAArrêtez-vous donc à temps !
Moi, j’ai résolu de le faire pour mon compte.
LENTULUSEh quoi ! Catilina, tu vas modifierTa façon de vivre. Non ! Tu plaisantes, n’est-ce pas !
CATILINAPar les Dieux immortels, je parle sérieusement.
CETHEGUSPlus rien à faire avec lui !Viens donc, Lentulus, allons porter aux amisCette réponse. Nous les trouveronsRéunis en joyeux festin, chez Bibulus.
CATILINAChez Bibulus ! Que de nuits agréablesNous avons passées ensemble chez Bibulus !Eh bien ! maintenant finie, cette vie oisive !A l’aube j’aurai quitté la ville.
LENTULUSQue dis-tu ?
CETHEGUSTu pars ?
CATILINACette nuit même, avec ma femme,Je laisserai Rome pour toujours.Je fixerai ma demeure dans les vallées de la Gaule,Et le champ que je cultiverai me nourrira.
CETHEGUSTu veux abandonner Rome ?
CATILINAIl le faut ! Cette vie abjecte m’étouffe,Je puis supporter la pauvreté !Mais lire dans le regard de chaque RomainLe mépris et la raillerie ! Non ! c’en est trop.En Gaule, caché et paisible,J’oublierai le passé,J’étoufferai mes rêves d’ambitionQui ne seront plus bientôtQu’un souvenir vague et lointain.
LENTULUSSois donc heureux et que la fortune te soit favorable.
CETHEGUSConserve notre amical souvenir, Catilina !
Comme nous garderons le tien.Maintenant nous allons aviser les frèresDe tes nouvelles résolutions.
CATILINAPorte-leur mon salut fraternel.
(Lentulus et Cethegus sortent.)
Scène II
CATILINA, AURELIAQui vient d’entrer de côté, mais s’arrête craintivement à la vue des deux hommes qui partent. Elle s’approche ensuite de Catilina.
Puis, FURIA.AURELIA, d’un ton de doux reproche.Je trouve encore ces faux amis chez toi,Catilina !
CATILINAC’est pour la dernière fois.J’ai pris congé d’eux, tout lien
Qui m’attachait à Rome est brisé maintenantEt à jamais.
AURELIAJ’ai réuni ce que nous possédons, cela est peu ;Mais suffira à notre vie modeste.
CATILINA, pensif.Ce sera beaucoup pour moi qui ai tout perdu.
AURELIANe songe plus à ce qui est irréparable :Oublie ce que tu…
CATILINAHeureux qui peut oublier,Qui peut arracher le souvenir de son âme,Et tous ses espoirs et tous ses désirs.Bien du temps s’écoulera avant qu’il en soit ainsi pour moi.Mais j’aurai du courage.
AURELIAJe te viendrai en aide,Je te ferai oublier le bien perdu, je te consolerai ;Mais il faut partir en toute hâte,
Car, ici, trop de choses te retiennent encore,N’est-ce pas, nous partons cette nuit ?
CATILINAOui, oui, cette nuit, Aurélia.
AURELIAJ’ai mis de côté une petite somme d’argent,Qui sera suffisante pour le voyage.
CATILINABien, je changerai mon épée contre une charrue.Hélas ! que ferais-je désormais d’un glaive.
AURELIATu défricheras la terre et je la cultiveraiEt bientôt, autour de notre demeure,Fleuriront des roses grimpantes et les doux myosotis.Ces fleurs t’enseigneront symboliquementQue les temps ne sont pas éloignésOù tu pourras, sans souffrance, te rappeler les joursDe ta jeunesse orageuse.
CATILINAJe crains, ma bien-aimée,
Que ce temps soit encore lointain,
(D’un ton plus léger.)Maintenant, femme, retire-toi, prends quelque repos,Car peu après minuit nous partirons.La ville alors sera plongée dans un profond sommeilEt tout le monde ignorera vers quel point nous dirigerons nos pas.Il faut qu’aux premières lueurs de l’aurore,Nous soyons loin, très loin d’ici,Sous ces lauriers, doucementNous allons reposer sur le doux tapis de l’herbe.
AURELIAUne nouvelle vie va commencer pour nous,Plus joyeuse que celle qui se termine en ces lieux,Je te quitte maintenant.Une heure de repos suffira pour me donner des forces,Bonne nuit, mon cher Catilina.
(Elle l’embrasse et sort.)CATILINA, qui la suit des yeux.Partie ! Ah ! je respire de nouveau.Je puis enfin me débarrasser de ce masque si pesant.Je n’ai plus besoin de montrer cette insouciance légèreQu’en réalité, je suis loin de posséder.
Cette femme est mon bon génie et cela lui ferait tant de peineSi elle connaissait tous mes doutes.Je dois dissimuler ma souffrance ; cette heureCalme et silencieuse, je veux la consacrerA réfléchir sur mon existence manquée.Ah ! la lumière de la lampe distrait ma pensée,Il faut ici la nuit, la nuit comme en mon âme.
(Il éteint la lampe, mais les rayons de la lune pénètrent à travers la colonnade du fond.)Trop de lumière ! trop encore !Pourtant cette faible lueur lunaireConcorde assez bien avec le clair obscurQui toujours rendit ma route indécise,Oh ! Catilina ! ainsi ce jourEst ton dernier. DemainTu ne seras plus Catilina !…Loin, au milieu des solitudes de la Gaule,Ma vie va s’écouler, anonyme,Comme un ruisseau à travers une forêt.Me voici brusquement réveillé :Des rêves de grandeur, de pouvoir, de gestes superbesQui se sont évaporés, comme la rosée au soleil du matin,Rêves qui s’épanouissaient librement dans mon esprit,Jamais profane ne les a devinés !
Non, ce n’est pas ma future existence calme et inactive,Loin des bruits de ce monde, qui m’effraye ;Oh ! si seulement un court instant,Comme une étoile filante ! je pouvais briller, avant de disparaître !Oh ! si une seule fois, il m’était possible,Par quelque acte héroïque,De rendre immortel et légendaire le nom de Catilina !Avec joie, aussitôt après la victoire,J’abandonnerais tout. J’irais aux lointains rivagesOù j’enfoncerais un poignard dans mon cœur !Alors je disparaîtrais librement et joyeusement,Car j’aurais vraiment vécu.Maintenant, il me faut mourir sans avoir vécu !Est-ce possible ? Dois-je disparaître ?
(Il lève les bras en l’air.)Faites-moi donc un signe, grands Dieux irrités,Dites-moi si mon destin me condamneA disparaître de la vie, à être oublié,A ne laisser aucune trace glorieuse derrière moi ?
FURIA, du dehors, cachée derrière les colonnes.Non, non, ton destin, Catilina, est tout autre !
CATILINA, se reculant.Qui me parle ? d’où vient cette voix étrange ?
Est-ce un esprit des enfers qui me présage quelque malheur ?
FURIA, sort de sa cachette et est éclairée par la lune.Je suis ton ombre !
CATILINA, terrifié.Le fantôme de la vestale !
FURIAQu’est devenue ton audace,Si tu as peur de moi ?
CATILINAParle ! es-tu sortie du tombeau,Pour me poursuivre de ta haine et de ta vengeance ?
FURIATu dis poursuivre ? Je suis simplement ton ombre,Là où tu vas, il faut que je t’accompagne.
(Elle s’approche de Catilina.)CATILINAGrands Dieux ! elle vit. C’est elle-même,Et non une ombre.
FURIAOmbre ou non, qu’importe,Je t’accompagnerai.
CATILINAEt tu me hais ?
FURIALa haine s’éteint dans le tombeau,Comme l’amour et comme tous les instinctsQui remplissent la poitrine des mortels,Une seule chose demeure fixe dans la vie, comme après la mort ;Une seule chose demeure invariable.
CATILINALaquelle ? Dis-le ?
FURIATon destin, Catilina.
CATILINALes Dieux seuls connaissent l’avenir,Mais aucun être humain.
FURIAJe le connais ton destin,Je suis ton ombre ; d’énigmatiques attachesNous lient l’un à l’autre.
CATILINACe sont les liens de la haine.
FURIANon !Jamais aucun esprit n’est sorti des profondeursTerrifiantes du tombeau,Rempli des sentiments de haine et de vengeance.Ecoute-moi, Catilina :Dans les fleuves des enfersJ’ai noyé le terrestre feu qui brûlait ma poitrine,Telle que tu me vois, je ne suis plus Furia,La farouche et la haineuse Furia,Que jadis tu aimas…
CATILINATu ne me hais pas ?
FURIAJe ne te hais plus.
Quand je demeurais dans le tombeau,Lorsque sur ma route je chancelais entre la vie et la mort,Prête à descendre aux enfers,Alors un étrange frémissement m’agita.Je ne sais pas moi-même comment,Mais je subis une mystérieuse transformation,Ma haine, ma vengeance disparurent.Chaque souvenir et chaque aspiration terrestre s’enfuit.Seul le nom de Catilina demeura,Comme avant, en caractères de feuInscrit dans ma poitrine.
CATILINAEtrange ! qui que tu sois,Etre humain ou fantôme des royaumes ténébreux,Tes paroles et tes yeux noirsCachent quelque chose de terrible qui m’attire.
FURIATon âme est fortement trempée comme la mienneEt cependant tu te prépares, découragé et navré,A abandonner tout espoir de victoire,Et lâchement, tu vas fuirCe champ de bataille où tes secrets desseinsPourraient victorieusement s’accomplir en plein jour.
CATILINAIl le faut,L’impitoyable destin le veut ainsi.
FURIATon destin ? mais pourquoi possèdes-tu la force d’un hérosSi ce n’est pour lutter,Contre ce que tu nommes ton destin.
CATILINAAssez lutté ! Ma vie entièreN’a-t-elle pas été un combat sans trêve ?Quels sont les résultats de la bataille ?Le mépris et le déshonneur.
FURIATu es tombé bien bas,Tu aspires au sommet,Tu voudrais l’atteindre ;Mais le moindre obstacle te fait peur.
CATILINANon la peur n’y est pour rien.Le but que je me suis proposé est inabordable,Tout cela ne fut que le rêve d’un homme.
FURIAMon Catilina, tu te trompes toi-même.Ton indécision t’égare ;Ton âme est grande,Digne d’un maître de Rome :Tu as des amis… qu’attends-tu ?
CATILINA, pensif.Je devrais… que veux-tu dire ?Répandre le sang des citoyens ?
FURIAEs-tu un homme ?N’as-tu pas même le courage d’une femme ?As-tu oublié cette hardie RomaineQui chercha le trône par dessus le cadavre paternel ?Moi, je me sens forte comme Tullia… mais toi ?Méprise-toi, méprise-toi toi-même, Catilina.
CATILINADois-je me mépriser, parce que mon âmeN’est plus remplie d’indomptables ambitions ?
FURIATu te trouves entre deux voies,
Là-bas t’attend une vie inactive,Quelque chose entre la mort et le lourd sommeil ;Mais de l’autre côté,Tu peux apercevoir l’empire.Choisis, Catilina.
CATILINATu me leurres, tu me tentes pour mon malheur.
FURIAJette les dés ! et dans ta main définitivementSera l’avenir grandiose de Rome.Ton destin muet cache grandeur et pouvoir,Et pourtant tu hésites, tu n’oses agir !Tu veux t’en aller vers tes forêts,Où s’éteindront l’une après l’autreChaque espérance.Oh ! Catilina, ne reste-t-il donc plus traceD’ambition dans ton cœur ?Faut-il que cette âme souveraine,Créée pour la gloire,Disparaisse dans un lointain et ignoré désert ?Eh bien ! pars… mais sache que tout est absolument perdu,Tout ce que tu aurais, par un acte courageux,Pu facilement conquérir.
Continue, achève.
FURIA, avec terreur et en frémissant.La postérité se souviendrait de ton nom.Ta vie entière fut celle d’un débauché audacieux,Mais elle brillerait d’une lumière expiatoire,Serait chantée par les poètes, si d’une main puissanteTu te frayais un chemin à travers la vile multitude,Et si par ta volonté souveraine, le sombre nuage de l’esclavageSe muait en un soleil de libertéEt si…
CATILINAAssez ! tu as fait vibrer en moi la corde la plus sensible,Tes paroles sont venues comme un échoDe ce que mon cœurMe répète jour et nuit.
FURIAEnfin, je te reconnais, Catilina.
CATILINAJe ne partirai pas ! tu as rendu la vie
A mon courage juvénile,A mes fortes aspirations d’homme audacieux.Oui, je serai, au-dessus de Rome tombée, comme un point lumineux,Oui, je la frapperai d’effroi, comme à l’apparition d’une comète.Oh ! misérables pleins d’orgueil, vous saurezQue vous ne m’avez pas brisé,Fût-ce même à l’instantOù ma force était épuisée par la fatigue du combat !
FURIAEcoute-moi :Ce qu’exige le destin, ce que nous ordonnentLes fortes puissances des ténèbres,C’est l’obéissance !Eh bien ! ma haine n’est plus ;Le destin en a ainsi décidé.Tends-moi la main,Consacrons notre alliance éternelle.Pourquoi cette hésitation ?Tu ne veux pas ?
CATILINAJe veux. Je contemple tes yeux ;Ils brillent comme l’éclair dans la nuit obscure.
Tu as souri !Ah ! oui, c’est ainsi que je me suis toujoursReprésenté l’image de Némésis.
FURIATu veux voir cette image ?Regarde donc en toi-même !Aurais-tu oublié ton serment ?
CATILINAJe me le rappelle.Oui, tu me parais bien la personnification de la vengeance.
FURIAJe ne suis qu’une imageDe ton âme.
CATILINA, pensif.Tu dis ?Je devine faiblement ce que je ne pouvais comprendre.Je distingue vaguement des visions de rêve,Mais je ne vois pas clairement,Il fait trop nuit, ici.
FURIAIl doit faire nuit,
La nuit est notre royaume ;C’est au milieu des ténèbres que nous régnons.Viens, donne ta main pour scellerNotre alliance indissoluble.
CATILINA, farouche.Belle Némésis…Mon ombre… Image de mon âme !Voici ma main pour conclureNotre secrète et perpétuelle alliance !
(Il saisit d’un geste violent la main de Furia qui le regarde avec un sourire fixe et indéfinissable.)FURIADésormais, nous ne pouvons nous séparer.
CATILINAOh ! comme un feu ardentJ’ai senti ta main dans la mienne,Ce n’est plus du sang, mais des flammes dévorantesQui circulent dans mes veines,Ma poitrine me semble trop étroite ;Devant mes yeux il fait nuit,Les lueurs d’une immense mer de feuVont éclairer la ville de Rome.
(Il sort son glaive et l’agite en l’air.)
Scène III
La scène représente la salle d’une taverne faiblement éclairée.STATILIUS, GABINIUS, CŒPARIUSEt plusieurs jeunes Romains entrent.
Puis, CATILINA.STATILIUSIci, amis, nous pouvons joyeusement passer la nuit.Ici, nous sommes tranquilles,Personne ne pourra nous entendre.
GABINIUSCertes, à présent nous allons boire, fêter et jouir ;
Qui sait, hélas ! combien de temps encoreTout cela nous sera permis !
CŒPARIUSNon, attendons d’abord les nouvellesQue doivent nous apporter Lentulus et Cethegus.
GABINIUSQu’ils nous communiquent les nouvelles qu’ils voudront !Là, qu’on nous apporte du vin ;En attendant, goûtons-le.Et maintenant, frères, une gaie chanson.
(Des serviteurs arrivent avec des brocs et des gobelets. Lentulus et Cethegus entrent.)LENTULUSCessez vos chants joyeux !
STATILIUSComment ?Catilina n’est pas avec nous ?
GABINIUSMais il a bien consenti, j’espère ?
CŒPARIUSQu’a-t-il répondu ?Dis-le, conte-nous tout.
CETHEGUSSa réponse n’a pas été celleQue nous avions espérée.
GABINIUSEh bien ?
LENTULUSIl a repoussé nos offres,Et de nos conspirationsIl ne veut entendre parler.
STRATIUSEst-ce la vérité ?
CŒPARIUSPourquoi refuse-t-il ?
LENTULUSEn un mot ; il refuse, il nous abandonne,Laisse les amis… quitte Rome.
STATILIUSQuitte Rome ?
CETHEGUSCette nuit même ;Enfin, on ne peut l’en blâmer,Il a des raisons sérieuses.
LENTULUSLâcheté, voilà sa raison,Au moment du danger, il nous trahit.
GABINIUSAh ! voilà l’amitié de Catilina !
CŒPARIUSNon !Traître et lâche ne fut jamais Catilina.
LENTULUSPourtant, il s’en va.
STATILIUSAvec lui s’en va notre espoir,
Où trouver en ce momentL’homme capable de nous conduire ?
CŒPARIUSIl n’y en a point, faut-il renoncer à nos projets ?
LENTULUSPas encore, mes amis.Ecoutez bien d’abord ce que je pense de l’affaire.Qu’avons-nous résolu ?De saisir les armes à la mainCe qu’un destin injuste nous refuse.On nous tyrannise, c’est à nousDe gouverner.Nous sommes dans la détresse.Il nous faut être riches.
PLUSIEURS VOIXOui, pouvoir et richesses !C’est pouvoir et richesses que nous désirons.
LENTULUSEh bien !Comme chef nous avions choisi un ami,Nous pensions être sûrs de pouvoir compter sur lui.
Il a trompé notre confiance,A l’heure du danger, il se dérobe.Reprenons courage :Catilina apprendra que nous pouvonsRéussir sans lui. Que faut-il donc ?Rien qu’un homme énergique et courageuxQui se mette à notre tête.
QUELQUES VOIXOù est cet homme ?
LENTULUSSi je vous le nomme et s’il s’avance,Le choisirez-vous pour chef ?
PLUSIEURS VOIXOui, nous le choisirons.
ENCORE D’AUTRES VOIXOui, certainement oui.
LENTULUSEt si je suis cet homme ?
GABINIUSToi-même !
CŒPARIUSToi, Lentulus ?
PLUSIEURS HOMMES, sur un ton sceptique.Toi, tu veux nous guider !
LENTULUSOui, je le veux.
CETHEGUSLe peux-tu ?Pour cela, vois-tu, la force est indispensable,Et le sauvage courage d’un Catilina.
LENTULUSLe courage ne me fait pas défaut,La force non plus.La main à l’œuvre ! où voulez-vous vous retirer ?L’heure est venue,Maintenant ou jamais : tout fait prévoirUn heureux résultat.
STATILIUSBien,Nous te suivrons.
PLUSIEURS VOIXNous te suivrons.
GABINIUSPuisque Catilina nous quitte,Tu es peut-être le plus propreA prendre sa succession ?
LENTULUSEcoutez alors,Le plan que j’ai préparé,D’abord…
(Catilina entre vite dans la salle.)CATILINAMe voici, ami.
TOUSCatilina !
LENTULUS, à part.Lui !Maudit soit…
CATILINADites, qu’attendez-vous de moi ?Eh, bien ! non.
Je le sais,Je vous conduirai, voulez-vous me suivre ?
TOUS, sauf Lentulus.Oui, Catilina, nous te suivrons.
STATILIUSNous avons été trompés.
GABINIUSOn t’a calomnié.
CAPARIUSOh nous a conté que tu voulais partirEt renoncer à l’affaire.
CATILINATel était mon dessein, mais plus aujourd’hui,Je ne respire que pour cette œuvre.
LENTULUSMais quel est en somme ton objectif ?
CATILINAMon but est plus élevé que le tien,Peut-être personne ne se l’imagine.
Ecoutez-moi, mes amis,D’abord, je veux gagner à notre causeTout citoyen animé de l’amour de la liberté,Tout citoyen qui place au-dessus de toutLa gloire du peuple et le bonheur de la patrie.L’ancien esprit romain vit encore,Sa dernière étincelle n’est pas tout à fait morte,Et, en attisant son feu elle lancera bientôt des flammesPlus vives que jamais.Hélas ! depuis trop longtemps les noires ténèbres de l’esclavageEnveloppent Rome.Contemplez le pays ; quoiqu’il semble encoreFier et puissant, il est sur le penchant de la ruine ;Il faut qu’une main fermeSaisisse les rênes du gouvernement,Il faut tout abattre et tout reconstruire,Et, pour commencer, il importe, en la secouant,De réveiller ce peuple paresseusement endormi.Pour anéantir la puissance des misérablesQui empoisonnent les âmes et étouffentLes derniers germes de la vie.Voyez-vous, c’est la liberté des citoyens que je veux,Et l’esprit de solidaritéQui autrefois régnait ici,Je veux faire revivre l’âge heureux
Où avec joie chaque RomainDonnait sa vie pour la gloire de RomeEt sacrifiait son patrimoinePour le bonheur du peuple.
LENTULUSTu divagues, Catilina, ce n’est pas ainsiQue nous l’avons entendu.
GABINIUSA quoi cela sert-ilDe revenir au bon vieux temps,Avec sa naïveté enfantine ?
PLUSIEURS VOIXNon.Nous voulons le pouvoir.
AUTRES VOIXEt les moyens de menerUne vie libre et insouciante.
BEAUCOUP DE VOIXOui, ça c’est le but !
CŒPARIUSDevrons-nous, pour la libertéEt le bonheur des autres,Risquer notre vie ?
TOUSNous-mêmes voulons cueillirLes fruits de la victoire.
CATILINAGénération misérable !Etes-vous les descendants des grands ancêtres ?Voulez-vous couvrir de honte leur nom fameux ?C’est la gloire que vous cherchez !
LENTULUSTu nous oses railler ? toi-même qui depuis longtempsEst pour tous un objet d’horreur…
CATILINACela est vrai,Je fus la terreur de l’homme honnête ;Mais si misérable que vous,Je ne le fus jamais.
LENTULUSPrends garde à tes paroles.Nous ne supporterons pas ton mépris.
PLUSIEURS VOIXNon, non, nous ne le supporterons pas.
CATILINAVraiment ! que vous êtes lâche,Vous osez encore vouloir !
LENTULUSA bas Catilina !
PLUSIEURS VOIXOui, à bas Catilina !
(Ils tirent leurs poignards et s’avancent vers Catilina ; celui-ci enlève son manteau de sa poitrine, le rejette sur ses épaules et les considère avec un sourire de froid mépris ; ils laissent retomber les poignards).CATILINAMais poignardez-moi donc.Vous n’osez pas,Amis, amis, je vous accorderais mon estime,
Si vraiment de vos poignards vous frappiezComme vous avez menacé de le faire,Cette poitrine découverte.N’avez-vous plus le moindre courage ?
PLUSIEURS VOIXIl veut notre bien.
D’AUTRES VOIXNous avons mérité son mépris.
CATILINACertes oui !Mais, voyez-vous, quand l’heure sera venue,Il ne dépend que de vous d’effacer cette honte !Tout ce qui reste derrière nous, tout le passé,Nous allons l’oublier.Bientôt une nouvelle existence va commencer.
(Avec amertume.)Fou que je suis, d’espérer vaincre avec vous !L’esprit de victoire anime-t-il une bande de déclassés ?
(Enthousiaste.)Beau a été mon rêve, de superbes visionsPassaient devant mes yeux rêveurs.
Je suis semblable à Icare,Dans les nuages, emporté par mes ailes.Dans mon songe, je croyais que les dieux immortels,M’accordaient des forces surhumainesEt qu’ils mettaient la foudre à ma disposition :Alors ma main saisissait dans son vol le feu du cielEt le lançait là-bas vers la cité.Puis quand montaient les flammes rouges,Quand enfin Rome disparaissait,Sous un nuage sanglant,Je criais d’une voix forte et puissanteQu’il fallait faire revenir Caton et ses amis.Et mille esprits accouraient à mon appel,Tous ces esprits reprenaient la vie ;Et une nouvelle Rome sortait des cendres.
(S’interrompant.)Tout cela ne fut qu’un songe,Aucun Dieu ne saurait faire revenir le passéSous la lumière du jour présent,Les esprits ne sortent pas des enfers.
(D’un ton sauvagement sinistre.)Eh bien ! si cette main n’a pas la forceDe reconstruire l’ancienne Rome, notre Rome,La Rome actuelle va périr,
Bientôt là où se dressent les colonnes de marbreS’élèveront vers le ciel des flammes incendiairesEt bruyamment palais et temples s’écrouleront,Le capitole tombera en ruines.Jurez, mes amis, que vous prêterez main forteA cette œuvre de destruction.Je me mettrai à votre têteDites, voulez-vous me suivre ?
STATILIUSOui, nous te suivrons.
(Plusieurs autres semblent indécis et parlent entre eux à voix basse.)(Catilina les regarde, un sourire méprisant sur les lèvres.)LENTULUS, à voix basse.Nous faisons bien de le suivre, parmi les débris accumulésNous trouverons aisémentCe que nous désirons.
tous, en criant.Oui, Catilina, nous voulons te suivre.
CATILINAAlors, jurez sur les Dieux de vos pèresQue vous obéirez à tous mes ordres.
TOUS, les mains en l’air.Oui, oui.Nous jurons d’obéir aveuglément !
CATILINAAllez vous en avec précaution et séparémentJusqu’à ma maison, là vous trouverez des armesJe viendrai plus tard ; vous suivrez alorsLe plan que j’ai choisi.Partez maintenant.
(Tous sortent.)LENTULUS, retenant Catilina.Vite un mot.Sais-tu que les AllobrogesOnt envoyé des ambassadeurs au sénatDéposer des plaintes ?
CATILINAJe le sais,Ils sont arrivés aujourd’hui même à Rome.
LENTULUSOui.Si on les faisait participer à notre projet ?
Avec eux, la Gaule entière se soulèveraitEt nos ennemis auraient alors fort à faire.
CATILINA, de mauvaise humeur.Comment ! nous chercherions une alliance avec des barbares ?
LENTULUSElle nous est nécessaire,Nous ne sommes pas assez forts pourPouvoir seuls gagner la victoire.Avec l’aide de l’étranger…
CATILINA, avec un sourire amer.En quelle décadence est Rome !Dans ses murs ne se trouvent même plusDes hommes assez vigoureuxPour renverser une ruine.
(Ils sortent.)
Scène IV
La scène représente un jardin derrière la maison de Catilina. On distingue vaguement cette maison entre les arbres. À gauche un petit pavillon.
LES PRÉCÉDENTS, CURIUS, CETHEGUSEt plusieurs conspirateurs entrent avec prudence, du côté droit, en parlant à voix basse.CURIUSMais est-ce bien vraiCe que tu viens de raconter ?
CETHEGUSChaque mot est vrai.
Il y a un instant l’affaire a été décidée.
CURIUSEt c’est lui qui va tout mener ?
CETHEGUSTout, tu n’as qu’à le lui demander.
(Tous entrent dans la maison, sauf Curius.)CURIUSEtrange nuit ! mes idées s’embrouillent,Tout cela n’est qu’un rêve ?Réalités ou songes, qu’importe, car éveilléA présent je ne vois que son image.
(Catilina entre du côté droit et s’avance vers Curius.)CATILINAToi ici, mon Curius ? tu me manquais.Mon aventure avec la vestaleA pris une tournure fort imprévue…
CURIUS, trouble.Ah ! oui, tu as raison.
CATILINAJe ne veux plus songer à cette affaire,
Cette rencontre m’a été funeste.
(Rêveur.)On dit que les furiesSortent des enfers pour nous poursuivreA travers l’existence…Ah ! s’il en est ainsi !
CURIUS, agité.Quoi ? as-tu rencontré… ?
CATILINAElle-même est venue ici cette nuit.N’y pensons plus ! écoute, Curius,Une action très importante se prépare.
CURIUSCethegus me l’a dit.
CATILINAQui sait le sort réservé par les dieuxÀ cette tentative ? Peut-être mon destinVoudra-t-il que je succombeAu milieu de l’entreprise,Peut-être jamais n’atteindrai-je mon grand but !Qu’importe ?
Mais toi, mon cher Curius, que j’ai chériDès l’enfance, il ne faut pointQue tu sois exposé au danger.Promets-moi de demeurer à Rome,Et si, ce qui est encore possible, je commenceL’attaque d’une autre façon,Ne nous viens pas en aide, promets-le,Avant que le succès commenceA couronner notre tentative.
CURIUS, ému.Ami paternel ! quelles précautions pour moi !
CATILINATu le promets ? Séparons-nous ici,Attends-moi seulement un instant,Je vais revenir.
(Il entre dans la maison.)CURIUS, le suivant du regard.Il m’aime, comme autrefois…Il ignore tout.(Lentulus et d’autres conspirateurs arrivent du côté droit.)
LENTULUSTiens, Curius, est-ce que CatilinaNe vient pas de traverser le jardin ?
CURIUSIl est dans sa maison.
(Les conspirateurs entrent dans la maison.)CURIUS, en marchant fébrilement.Comment calmer cet amour ?Mon sang coule rapide dans mes veines.Ah ! Furia ! créature étrange !Où es-tu maintenant ?Te reverrai-je ?Par où s’est-elle enfuie ? telle qu’une ombreSoudain elle a disparu, quand du tombeauJe l’ai délivrée ;Oh ! et ses mots si tristes et si énigmatiques,Ses yeux éteints et brillants à la fois…Est-elle folle ?La terreur du tombeauAurait-elle égaré sa raison ?
FURIA, derrière lui, entre les arbres.Non, pâle jeune homme.
CURIUS, avec un cri.Ma Furia ! ici !
FURIA, s’approchant de lui.Ici, vit Catilina,Et là où il vit, il faut que Furia se trouve aussi.
CURIUSOh ! suis-moi, ma bien-aimée,Je te mènerai en lieu sûr.Songe donc, si quelqu’un te trouvait ici…
FURIALes morts ne connaissent pas la peur.As-tu oublié que par toi mon cadavreEst sorti du tombeau ?
CURIUSEncore ces terribles paroles ! écoute-moi,Ressaisis-toi et suis-moi, Furia.
(Il veut saisir sa main.)FURIA, en le repoussant d’un geste brusque.Insensé, ne trembles tu pas de terreur
Devant la fille de la mort, sortie un court instantDes enfers ?
CURIUSOui, tu m’inspires de la terreur,Mais c’est précisément cette terreurQui m’attire et fait ma joie…
FURIAQue me veux-tu ? tes paroles sont vaines,J’appartiens au tombeau ; là est ma demeure,Je suis une fugitive de la vallée des mortsEt quand viendra le jour, je devraiRejoindre les autres morts.Tu ne me crois pas !Tu ne crois donc pas que je suis demeuréeDans la salle de Pluton parmi les pâles ombres ?Mais la vérité, je te l’affirme, j’y fusIl y a peu de temps,Là-bas, de l’autre côté du fleuve,Là-bas, vers les sombres marais.
CURIUSConduis-moi aussi là-bas.
FURIAToi ?
CURIUSOui, volontiers je te suivrai.Je te suivrai même à travers la nuit et les ombres de la mort.
FURIAImpossible… Il faut nous quitter,Là-bas l’être vivant et le cadavreNe pourraient marcher ensemble.Pourquoi me voler mes instants qui sont comptés ?Pour agir, je ne dispose que des heures de la nuit.Mais où est Catilina ?
CURIUSC’est lui que tu cherches ?
FURIAC’est lui.
CURIUSLe poursuis-tu encore ?
FURIAPourquoi, cette nuit, aurais-je quitté les morts,
Si ce n’était pour Catilina ?
CURIUSOh ! cette folie ?Qu’importe ! tu es belle même dans ta folie,Je t’en supplie, ne pense plus à Catilina.Suis-moi, commande,J’obéirai.
(Il se jette à ses genoux.)Tel qu’un esclave je suis à tes pieds,Je ne mendie qu’un seul regard,Ecoute-moi, Furia, je t’aime !Un feu doux, un poison subtil, me consume,Personne, si ce n’est toi,Ne saurait calmer ma souffrance…
FURIA, jette un coup d’œil vers la maison.Il y a de la lumière là-bas.Beaucoup d’hommes y sont réunis,Que se passe-t-il chez Catilina ?
CURIUS, se lève.Encore ce nom !Toutes tes pensées lui appartiennent,Je pourrais le haïr…
FURIAS’est-il décidéA accomplir le hardi projetQu’il nourrissait depuis longtemps ?
CURIUSTu sais ?
FURIATout.
CURIUSAlors tu saisQu’il s’est mis à la tête d’une hardie conspiration ?Mais, je t’en supplie, ne me questionne plusSur Catilina.
FURIAUne seule, une unique question encore :Marches-tu avec lui ?
CURIUSPour moi c’est un tendre père…
FURIA, en souriant.Lui !Mon Catilina ?
CURIUSAh !
FURIAL’homme autour duquelSe pressent toutes mes pensées.
CURIUSLe vertige s’empare de moi,Je le hais… oh ! je pourrais l’assassiner !
FURIANe m’as-tu pas juré tout à l’heureQue tu étais prêt à m’obéir ?
CURIUSDemande ce que tu voudras,Les yeux fermés, je t’obéirai et te servirai,Une seule prière, je t’en supplie,Oublie Catilina.
FURIAOui, je l’oublierai,Quand il sera descendu dans la tombe.
CURIUS, en reculant.Comment ! tu exiges ?…
FURIANon, tu ne te serviras pas du poignard,Tu divulgueras simplement ses projets…
CURIUSTrahison !La trahison et l’assassinat en même temps !N’oublie pas qu’il fut un père pour moiEt que…
FURIAEt qu’il est l’objet de mes pensées.Ah ! faible insensé, tu prétends parler d’amour,Toi qui n’as pas même le courageDe faire tomber l’homme qui te barre la route.Va-t’en.
(Elle lui tourne le dos.)CURIUS, en la retenant.Non !Ne m’abandonne pas, je consens à tout.La haine me possède,Du reste, il m’est impossibleDe rompre le filet dans lequel tu m’as enveloppé.
FURIAAinsi tu consens ?
CURIUSPourquoi me railler avec cette question ?Si je consens ! ai-je donc une volonté ?Ton œil est comme celui du serpentQui fixe magiquement l’oiseau.Pris de peur, il vole toujours plus près deLa terrible gueule qui va l’engloutir.
FURIAAlors, à l’œuvre.
CURIUSEt quand j’aurai sacrifiéMon amitié à mon amour ?Eh bien ! Quoi ?
FURIAAlors Catilina n’existera plus pour moi.Mon œuvre sera accomplie.Ne me demande pas autre chose.
CURIUSÀ ce prix je ferais…
FURIATu hésites ?Ton esprit est-il donc si faible qu’il ne puisseComprendre ce qu’une femme reconnaissantePeut offrir quand le moment est venu ?
CURIUSPar toutes les puissances de la nuit,Je n’hésite pas : lui seul nous sépare,Qu’il tombe ! éteinte est désormais touteLa tendresse que j’eus pour lui ;Déchirés sont tous ces liens ;Mais qui es-tu, belle vision de la nuit ?Ta présence me pétrifie et me brûle à la fois.Le désir me glace,La terreur m’excite.Mon amour est semblable à la haine.Qui suis-je moi-même ? Je ne me reconnais plus.Je sais seulement que je ne suis plus le mêmeQu’avant de te connaître.Joyeusement je me lance dans l’abîmeA ta suite : Catilina est condamné.Je vais au Capitole cette nuit même,Le Sénat y tient séance.
Quelques mots écritsTrahiront la conspiration de Catilina.Au revoir.
(Il sort très vite.)FURIA, parlant à elle-même.Les nuages commencent à s’amonceler,Bientôt la foudre éclatera.Ta fin est proche, Catilina,A pas hâtifs tu t’avances vers le tombeau.
Scène V
(Les envoyés des Allobroges, Ambiorix et Allovico, sortent de la maison, sans apercevoir Furia à moitié dans l’ombre des arbres.)
Les PRÉCÉDENTS, AURELIA, AMBIORIX et ALLOVICO.AMBIORIXAinsi c’est décidé ! Peut-être était-il dangereuxDe faire partie de cette conspiration.
ALLOVICOCertes ;Mais le refus du Sénat à chacune de nos demandes légitimesNe laissait pas ouverte d’autre porte.
Enfin, si nos amis sont victorieux,Le succès vaudra bien le moment périlleuxQue maintenant nous allons traverser.
AMBIORIXOui, ainsi soit-il, frère.
ALLOVICOLa délivrance de la tyrannie romaine,Le rachat de notre liberté perdue,Tout cela vaut bien une bataille.
AMBIORIXPar la route la plus courte il nous faut retourner chez nous,Partout dans la Gaule, il faut semer l’insurrection ;Facilement nous soulèverons toutes les tribusContre les oppresseurs.Tous nous suivront pour se joindre avec nousAux troupes de Catilina.
ALLOVICOLa lutte sera dure,Rome est encore puissante.
AMBIORIXIl faut courir ce risque, en route, Allovico !
FURIA, d’une voix prophétique.Malheur sur vous !
AMBIORIX, en tressaillant.Grands Dieux !
ALLOVICO, terrifié.Écoute !Cette voix prophétique dans la nuit noire.
FURIAMalheur sur votre peuple !
ALLOVICOFrère, c’est de là-basQue vient le sombre oracle. Ecoute !
FURIAMalheur à ceux qui suivent Catilina !
AMBIORIXRetournons ! Sauvons-nous !Retirons nos engagements !
ALLOVICOUne voix nous a prévenus, obéissons à cette voix.
(Ils sortent vite à droite.)
CATILINA, sortant de la maison.C’est une œuvre impossible que de vouloir renverser RomeA l’aide de cette bande de misérables et de lâches !Quel sentiment les fait agir ? cyniquement ils l’avouent :Rien que le besoin d’argent et l’espoir du brigandage.Vraiment est-ce la peineDe faire couler le sang ? qu’ai-je alors à y gagner ?Qu’obtiendrai-je ?
FURIA, invisible derrière les arbres.Vengeance, Catilina !
CATILINA, en tressaillant.Qui parle, qui fait sortir l’esprit de la vengeanceDe son sommeil ? Cette voix, est-ce la mienne ?Vengeance ! oui,C’est le mot, c’est ma devise, etMon cri de guerre ! Vengeance sanglante !Vengeance pour tous mes espoirs, tous mes rêvesQu’un destin haineux a détruits !Vengeance, vengeance pour ma vie brisée !
(Les conspirateurs sortent armés de la maison)LENTULUSLa nuit noire couvre encore la ville,
Le moment de partir est venu !
PLUSIEURS HOMMES, à voix basse.En route.
(Aurélia sort du pavillon sans apercevoir les conjurés.)AURELIAMon bien-aimé, es-tu ici ?
CATILINA, avec un cri.Aurélia !
AURELIADis, m’as-tu attendue ?
(Elle aperçoit les conspirateurs et s’approche vite de Catilina.)AURELIAGrands dieux !
CATILINA, la repoussant.Loin de moi, femme.
AURELIACatilina… parle…Tous ces hommes en armes ! toi-même aussi !Oh ! veux-tu…
CATILINA, d’un ton sauvage.Oui, par tous les esprits de la nuitJe veux une joyeuse bataille !Vois-tu comme brille mon glaive ?Il a soif, il a soif !Je vais le faire boire !
AURELIAMon espoir, mon rêve ! il était si beau mon rêve !Et c’est ainsi que je me réveille !
CATILINASilence !Reste ou suis-nous, ma poitrine est ferméeAux plaintes et aux larmes,Amis, contemplez combien lumineuseEst la pleine lune à son coucher ;Lorsque la prochaine foisElle se lèvera à l’est,Des flammes étincelantesSe marieront à ses lueurs pour dorer la ville,Et quand dans mille ans la lune brillera encore
Sur les ruines dans la campagne déserte du Latium,Un seul monument surgira du sable pour direAu voyageur :Ici, fut la ville de Rome.
(Il part vite à droite, tous les hommes le suivent.)
Rideau.
ACTE III
La scène représente le camp de Catilina dans un endroit boisé en Etrurie.À droite, la tente de Catilina et, à côté de cette tente, un chêne séculaire. Devant la tente brûle un feu de campement. On distingue, au fond de la scène, plusieurs hommes couchés entre les arbres. Il fait nuit. De temps en temps, les rayons de la lune traversent les nuages.
Scène I
STATILIUS, MANLIUSL’un dort à côté du feu, l’autre se promène devant sa tente.MANLIUSCela est bien d’eux,De ces jeunes et insouciants enfants,Ils dorment aussi profondément et aussi tranquillementQue sur les genoux d’une mère,
Dans cette forêt sauvage.Ils se reposent comme si c’était une joyeuse journéeQui les attend, et non une bataille.Et peut-être pour eux ce sera le dernier jour.
STATILIUS, se réveille et se lève.Encore en sentinelle ?Tu dois être fatigué, je vais te remplacer.
MANLIUSDors plutôt encore, toi. L’homme jeuneA besoin d’un sommeil bienfaisant.Les passions fougueuses demandent un repos réparateur ;Il en est autrement quand les cheveux grisonnent,Quand le sang circule moins vite dans les veinesEt que la vieillesse pèse sur nos épaules.
STATILIUSTu as raison ; moi aussi, j’agiraiDe même quand je serai vieux soldat endurci.
MANLIUSEs-tu donc certainQue le destin te réserveDe longs jours ?
STATILIUSEh ! pourquoi pas ?Qui te fait penser le contraire ?Quelque malheur serait-il arrivé ?
MANLIUSInsensé !T’imagines-tu que nous n’ayons rien à craindre ?
STATILIUSNotre armée a reçu d’importants renforts.
MANLIUSEn effet,Des esclaves en fuite et des gladiateurs.
STATILIUSQu’importe, leur secoursAugmente particulièrement nos forces, puis toute la GauleNous viendra en aide.
MANLIUSL’aide n’est pas encore venue.
STATILIUSTu doutes de la parole des Allobroges ?
MANLIUSJe connais depuis longtempsLes mœurs de ces gens-là. Enfin !Le jour qui va venir nous apprendraCe que les dieux nous réservent.Mais, va, Statilius, et rends-toi bien compteQue toutes les sentinelles font leur devoir.Il faut prendre nos précautionsContre les attaques nocturnes,Car nous ne connaissons pas au justeLa position de l’ennemi.
(Statilius entre dans la forêt.)MANLIUS, seul près du feu de campement.Les nuages s’amoncellent de plus en plus ;La nuit est noire et l’orage menace ;Le brouillard humide me glace.Qu’est devenue mon insouciance joyeuseD’autrefois au milieu des batailles ?Serait-ce seulement le poids des annéesQui se fait sentir ? Etrange ! Hier soir,Il me semblait aussi reconnaîtreLe découragement des jeunes gens.
(Une pause.)
Les vieux seuls le savent,Que ce ne fut point dans un but de vengeanceQue je me suis attaché à Catilina.Il est vrai qu’un instant la colère m’excita,Lorsque je compris l’injustice et le tort qu’on voulait me faire.Mon vieux sang n’est pas encore tout à fait refroidi.Et de temps en temps il boutDans mes veines ;Mais maintenant tout cela est oublié,J’ai suivi Catilina, mon ami Catilina,Par attachement pour lui-même,Et soigneusement je veillerai sur lui.C’est le seul homme qui vive au milieu de cette bandeDe dégénérés et de misérables criminels.Ils sont incapables de le comprendre,Et lui est trop fier pour s’abaisser jusqu’à eux.
(Il jette quelques branches sur le feu et demeure silencieux).
Scène II
MANLIUS, CATILINASort de sa tente en parlantCATILINAMinuit ! Tout est calme.Seul, je ne connais pas le sommeil.Le vent est glacé, il me rafraîchiraEt me donnera des forces.Ah ! j’en ai besoin !
(Il aperçoit Manlius.)Toi, mon vieux Manlius !Seul, tu veilles dans la nuit noire ?
MANLIUSQuand tu étais enfant,Souvent aussi j’ai veillé sur toi.Dis : l’as-tu oublié ?
CATILINACes temps ne sont plus,Et avec eux disparue aussi la paix de mon âme !Qui sait où je vais maintenant ?Je suis poursuivi par toutes sortes de visions.Ah ! Manlius,Mon âme est bien agitée ;Mais la paix et le calme,Oui, la paix est bien loin de moi.
MANLIUSChasse ces idées noires. Repose-toi.Souviens-toi que demain tu auras besoin,Dans la bataille, de toutes tes forces,Pour nous sauver tous.
CATILINAIl m’est impossible de trouver la tranquillitéQuand je ferme un instant les yeux.
Cherchant l’oubli et le repos,D’étranges rêves s’emparent de moi.Tout à l’heure, couché, je dormais à moitié,Quand des visions sont venues de nouveau m’agiter,Et plus étranges que jamais,Plus énigmatiques, plus extraordinaires sont ces songes.Oh ! si seulement je pouvais comprendre l’augure ;Mais cela m’est impossible.
MANLIUSRaconte-moi ton rêve,Peut-être pourrai-je te l’expliquer.
CATILINA, après une pause.Je ne sais si je dormais ou si j’étais éveillé.J’étais absorbé par des préoccupations multiples,Tout d’un coup, la nuit se fit autour de moi,En moi aussi, oui, dans mon âme ;Les ténèbres étaient traversés seulement de temps en tempsPar les éclairs sinistres de la foudre ;Je me vis alors, moi, Catilina, couchéDans un caveau humide comme un tombeau.Le toit en était élevé comme un cielPlein de nuages orageux ;Devant moi passait en ombres infinies
Une sorte de chasse infernale,Semblable à une mer démontéeQui se brise contre les rochers du rivage.Mais, entre temps, au milieu de cette effrayante foule,J’apercevais des petits enfants aux fronts ornés de fleursEt j’entendais une douce chanson qui me rappelaitLe charme d’une paisible demeure, hélas ! trop oubliée.Subitement, la lumière se fit,Et j’aperçus distinctementDeux femmes :L’une était sévère et sombre comme la nuit,L’autre douce comme le crépuscule.Oh ! il me sembla bien les reconnaître toutes deux.Tantôt le sourire de l’une me versait la confiance et la paix,Tantôt l’œil foudroyant de l’autre me pénétrait comme un feu.Alors la terreur s’empara de moi,Et cependant, magiquement, je fus forcéDe contempler cette vision.L’une de ces femmes, fièrement debout,L’autre, appuyée contre une table,Me semblaient jouer un étrange jeu d’échecs.Elles prenaient et remplaçaient les pions.Enfin le jeu se termina.Celle qui perdait la partie, la femme au doux sourire,Et les enfants aux fronts fleuris s’engloutirent sous la terre ;
L’orage devint plus violent, la nuit plus noire ;Mais, au milieu de l’obscurité, se fixaient sur moiDeux yeux étincelants, victorieux.La folie me saisit, j’étais terrifié par ces deux yeux.Ce que dans la fièvre j’ai rêvé ensuite,Je l’ai oublié…Oh ! si je pouvais me le rappeler !Hélas ! c’est impossible, je ne m’en souviens plus.
MANLIUSEn vérité, Catilina, étrange !Très étrange, ton rêve !
CATILINA, pensif.Oh ! si seulement je pouvais me rappeler la suite ;Mais, c’est impossible. J’ai tout oublié.
MANLIUSNe te tourmente pas de ces chimères.Que signifient les rêves ?Pure imagination, images vaines.Sois raisonnable.
CATILINAOui, tu as raison, je n’y penserai plus.
Je suis calme maintenant. Va, Manlius,Va reposer un instant. En attendant,Moi, je veillerai ici en réfléchissant.
(Manlius entre dans la forêt. Catilina se promène de long en large près du feu de campement sur le point de s’éteindre. Il s’arrête et dit :)CATILINAOh ! si seulement je pouvais savoir !Bah ! c’est indigne d’un hommeDe se préoccuper de semblables foliesEt pourtant, à cette heure silencieuse de minuit,Dans cette solitude, j’ai de nouveau,Et très nettement, sous mes yeuxCe que j’ai rêvé…
(Une ombre, semblable à un vieillard vêtu d’une toge et armé, sort de la terre, entre les arbres, près de Catilina.)CATILINA, en reculantGrands Dieux !
L’OMBREJe te salue, Catilina.
CATILINAQue me veux-tu ? Qui es-tu donc, ombre légère !
L’OMBREAttends ! c’est moi qui interroge ici ;A toi de me répondre. Ne te souviens-tu pasAvoir entendu jadis ma voix ?
CATILINAOui, il me semble la connaître, mais je ne suis pas bien sûr.Dis-moi, qui cherches-tu donc, ici, à minuit ?
L’OMBREJe te cherche. Sache donc que cette heure seuleM’est accordée pour venir ici.
CATILINAPar les dieux immortels, parle :Dis-moi qui tu es ?
L’OMBRESilence !Je viens te demander des comptes.Pourquoi ne me laisses-tu pas tranquille dans la tombe ?Pourquoi m’obliges-tu à sortir de la demeure des morts ?Pourquoi me forcer à me souvenirEt pourquoi m’obliger à venir te menacer
Et t’ordonner de respecter ma gloireSi chèrement acquise ?
CATILINAAh ! cette voix ! Il me semble… oui, je me souviens.
L’OMBREQue reste-t-il de ma grande puissance ?Une ombre telle que moi-même,Oui, à peine une ombre.Ma puissance, comme moi, descenditAu tombeau et fut anéantie.J’avais acheté pourtant chèrement la gloire,Oui, en vérité, chèrement, très chèrement :Elle m’avait coûté mon bonheur dans cette vie,Et pour elle je dus renoncerA la paix dans le tombeau.Maintenant, d’une main hardie,Tu veux m’arracher ce qui me reste encore de renommée.N’y a-t-il pas d’autres chemins que celui-ciPour aller à l’immortalité ?Pourquoi choisir précisémentLa route que j’avais choisie avant toi ?Déjà, en cette vie, j’ai abdiqué le pouvoir ;J’espérais du moins l’immortalité pour mon nom,
Non pas cette immortalité aimable du poète,Qui est semblable aux rayons des étoiles,Mais celle qui brille comme l’éclair dans le ciel sombre.Je ne voulais pas, comme tant d’autres,Vivre dans la mémoire des hommesPar la noblesse de mon esprit ou par les vertus familiales ;Je n’aspirais point à l’admiration :Etre admiré a été et seraJusqu’à la fin du monde le lot des autres.Non, c’est avec du sang et par la terreurQue je voulais rendre mon nom immortel,Je voulais que chacun fût muet de terreurAu souvenir de mes actions.Je voulais qu’on me considérât comme un hommeQue personne, avant lui, n’avait osé, ni après lui,N’oserait égaler dans l’horreur.Tel fut mon rêve ; mais je me suis trompé,Tu demeurais près de moi.Pourquoi n’ai-je pas devinéCe que tu cachais dans le fond de ton âme ?Prends garde, Catilina !Sache que je connais l’avenir,Dans les étoiles je peux lire ton destin…Ton destin !
CATILINASi tu peux lire mon destin, fais-le moi connaître alors.
L’OMBRENon, c’est seulement derrière la porte sombre de la mortQue disparaissent les voiles qui entourentLes faits terribles ou les actes superbesDe l’avenir.Moi, qui suis un esprit et qui sais,Je te dirai seulement ceci :Tu succomberas par ta propre main,Et néanmoins c’est un autre qui te donnera la mort.
(L’ombre disparait dans un brouillard.)CATILINA, après une pause.Disparu ! Etait-ce un rêve ?Non, non ! Il était là ! Les rayons de la luneEffleuraient son masque funèbre.Oui, je l’ai bien reconnu :C’était le dictateur ; l’homme de sangOui est sorti de son tombeau pour m’effrayer ;Il craignait de perdre la couronne de la victoire,Non celle de la gloire,Mais celle de la terreur,
Ornement de son sanglant souvenir.Les ombres sont-elles donc encoreAgitées par l’ambition ?
(Il se promène inquiet.)Tout à la fois me tourmente :Tantôt, c’est la douce voix d’AureliaQui sagement m’avertit du danger ; tantôt, c’est celle de FuriaQui m’ordonne d’aller de l’avant et m’excite au combat.Et maintenant, même du tombeauSortent les pâles ombres des mortsPour me menacer. Dois-je m’arrêter ?Revenir en arrière ? Non, allons courageusementVers le but ! Bientôt victorieusementJe vais l’atteindre.
Scène III
(Curius traverse la forêt en proie à une vive agitation.)CURIUS, CATILINACURIUSOh ! Catilina !
CATILINA, surpris.Toi ici, ami ?
CURIUSIl le fallait.
CATILINAPourquoi n’es-tu pas resté à la ville ?
CURIUSLa crainte m’a fait fuir. Il fallait que je te visse.
CATILINAAveuglément tu viens t’exposer au danger,Insensé ! Dans mes bras !
(Il veut embrasser Curius.)CURIUSNe me touche pas ! Ne m’approche pas !
CATILINAMais qu’as-tu donc, mon cher Curius ?
CURIUSSauve-toi,Sauve-toi, si tu le peux encore.De tous côtés arrive l’ennemi,Tu es cerné, Catilina !
CATILINACalme-toi,Tu divagues. Le voyage a certes troublé ton esprit.
CURIUSNon ! sauve-toi pendant qu’il en est temps encore,Tu es trahi.
(Se mettant à genoux devant Catilina.)CATILINA, reculant.Comment ? Trahi ?
CURIUSOui, trahi par un ami.
CATILINATu te trompes,Mes sauvages amis me sont fidèles comme toi-même.
CURIUSQue les dieux te préservent alors de la fidélité de tes autres amis.
CATILINACalme-toi ! C’est ton amitié,Ton inquiétude pour ma sûreté, qui te font voirLe péril où il n’est pas.
CURIUSOh ! si tu savais ; chacune de tes paroles me tue !Sauve-toi ! Je t’en supplie !
CATILINAReprends tes esprits et sois raisonnable.Pourquoi fuir ?L’ennemi ne sait où je me trouve.
CURIUSSi, il le sait ; il connaît tous tes plans.
CATILINATu es fou ! Il sait… Impossible !
CURIUSSi, c’est ainsi ; mais profite du moment,Peut-être sauveras-tu encore ta vieEn fuyant vite.
CATILINATrahi ! non, et dix fois non, c’est impossible.
CURIUS, sort un poignard et le tend à Catilina.Tiens, Catilina, enfonce cette lame dans ma poitrine,Dans mon cœur, c’est moi qui t’ai trahi.
CATILINAToi ! Quelle folie !
CURIUSOui, j’ai agi comme un fou.Ne me demande pas comment cela s’est fait. Je l’ignore,Mais c’est bien moiQui ai révélé tous tes projets.
CATILINA, douloureusement.Maintenant tu viens de tuer ma foi si profonde dans l’amitié.
CURIUSEnfonce donc ce poignard dans ma poitrine,Ne me fais pas souffrir plus longtemps, ami, pitié !
CATILINA, doucement.Vis, Curius.Lève-toi, tu as mal agi, mais je te pardonne.
CURIUS, brisé.Oh ! Catilina, tu me vois brise, ici, devant toi ;Hâte-toi donc ! Sauve-toi, m’entends-tu ? Hâte-toi ;Bientôt l’armée romaine fera irruption dans le camp,Elle est sur tes traces, elle te cerne.
CATILINAEt les amis, que font-ils à Rome ?
CURIUSIls sont vaincus,Beaucoup sont en prison et la plupart tués.
CATILINA, à lui-même.Malheureux destin !
CURIUS, en lui tendant de nouveau le poignard.Enfonce-le dans mon cœur !
CATILINA, regardant Curius avec calme.Tu n’étais qu’un instrument !
CURIUSAu moins que je paye le crime de ma vie.
CATILINAJe t’ai pardonné.
(En sortant.)Maintenant, il ne me reste plus qu’une chose à faire.
CURIUS, se lève en sursaut.Oui, prendre la fuite !
CATILINANon, subir la mort héroïquement.
(Il entre dans la forêt.)
CURIUSTout est inutile, c’est la mort qu’il cherche !Ah ! sa douceur m’est dix fois plus terribleA affronter que sa colère, si juste pourtant ;Mais je le suivrai. Il me sera permisDe tomber en luttant à côté de ce héros.
(Il sort vite).
Scène IV
LENTULUS et deux GLADIATEURSS’avancent avec précaution entre les arbres. Lentulus dit à voix basse.
Puis, CATILINA.LENTULUSQuel qu’un a parlé ?
PREMIER GLADIATEURNon, tout est calme.
SECOND GLADIATEURPeut-être est-ce la sentinelleQu’on est venu remplacer ?
LENTULUSProbablement. Voici donc l’endroitOù vous attendrez. Vos épéesSont-elles bien affilées ?
PREMIER GLADIATEURElles luisent comme l’éclair, seigneur.
SECOND GLADIATEURMon glaive tranche bien, soyez sûr ! Au dernier spectacle,Deux gladiateurs sont tombés sous ses coups.
LENTULUSBien, dissimulez-vous bienLà, dans le bosquet, puisQuand un homme que je vous désigneraiS’avancera vers la tente, vous sortirez de votre retraiteEt par derrière vous le frapperez.
PREMIER GLADIATEURParfaitement.
(Les deux gladiateurs se cachent, Lentulus se promène en guettant.)LENTULUS, parlant à lui-même.C’est un jeu dangereux que je joue,
Mais il faut que cela soit fini cette nuit.Si cela réussit fort bien, Catilina mort,Personne que moi ne pourra conduire ses troupes.Par des promesses dorées, je les aurai tous ici.Rapidement je marcherai sur Rome,Où le Sénat, lent et peureux,N’a pas encore songé à parer au danger.
(Il entre sous les arbres.)PREMIER GLADIATEURQuel est cet inconnuAuquel nous devons donner la mort ?
SECOND GLADIATEURPeu nous importe, puisque Lentulus paye,A lui appartient la responsabilité.
LENTULUS, arrive très vite.Tenez-vous prêts. Celui que nous attendonsVa arriver.
(Lentulus et les gladiateurs se mettent en garde derrière les bosquets. Peu de temps après, Catilina sort de la forêt et s’avance vers la tente.)LENTULUS, à voix basse.Avancez, tuez-le, frappez par derrière.
(Tous trois se précipitent sur Catilina. Celui-ci tire ton épée et se défend.)
CATILINAAh ! misérables ! Vous osez ?
LENTULUS, aux gladiateurs.Frappez donc !
CATILINA, ayant reconnu Lentulus.Toi, Lentulus, tu veux assassiner Catilina ?
PREMIER GLADIATEUR, terrifié.C’est bien lui !
SECOND GLADIATEUR, en reculant.Catilina ! Non, contre luiJe n’userai pas de mon épée. Malheur !Fuyons !
(Les gladiateurs se sauvent.)LENTULUSPéris donc de ma main.
(Ils se battent, Catilina fait tomber à terre l’épée de Lentulus. Celui-ci veut se tuer, mais Catilina le retient.)CATILINATraître, assassin !
LENTULUS, suppliant.Grâce, Catilina, grâce !
CATILINASur ton front je lis tes projets :Tu voulais m’assassiner pour être le chefEt, à ma place, diriger nos amis.N’est-ce pas que ce fut ton plan ?
LENTULUSOui, Catilina, ce fut ainsi.
CATILINA, le regardant avec un mépris dissimulé.Eh bien ! qu’à cela ne tienne,Si vraiment tu désires le pouvoir, prends-le.
LENTULUSExplique-toi. Que veux-tu dire ?
CATILINAJe renonce au pouvoir.À ma place tu commanderas l’armée.
LENTULUS, étonné.Tu le veux ?
CATILINAC’est entendu, mais alors tu dois tout savoir :Apprends donc que nous sommes trahis,Le Sénat connaît nos projets,Et l’armée romaine nous cerne.
LENTULUSTu dis ?
CATILINAMaintenant je vais faire venir nos amis,Tu te présenteras à eux comme leur chef,Et moi je m’en irai.
LENTULUS, retenant Catilina.Non, un moment, Catilina.
CATILINATon temps est précieux, mon ami,Avant l’aube tu peux t’attendre à être attaqué.
LENTULUS, peureusement.Ami, écoute-moi :C’est une plaisanterie, ce n’est pas possible…
CATILINAJe te l’ai dit : nous sommes trahis ;
Il faut faire montre de toute ton intelligence,De tout ton savoir.
LENTULUSTrahis ! Oh ! malheur à nous !
CATILINA, avec un sourire de mépris.Misérable, lâche !Tu trembles maintenant, et c’est toiQui voulais me supplanter ; tu t’imagines peut-êtreÊtre digne d’être leur général ?
LENTULUSPardonne-moi, Catilina.
CATILINACherche à sauver ta vieEn fuyant au plus vite si cela est encore possible.
LENTULUSAh ! tu me le permets ?
CATILINAT’es-tu donc imaginé un seul instantQue sérieusement je voulais quitter mon posteAu moment du danger ?Tu me méconnais mal alors.
LENTULUSOh ! Catilina.
CATILINA, froidement.Ne perds donc pas ton temps,Fuis ; moi, je saurai mourir.
(Il lui tourne le dos.)LENTULUS, à part.Merci, mon cher, de cette excellente nouvelle,Je vais l’utiliser en ma faveur.Heureusement ; je connais bien le pays,Je vais trouver l’ennemiEt par des sentiers cachés, je le conduirai ici,Pour ta perte, Catilina, mais pour ma sauvegardeApprends-le, le serpent que tu foulesDédaigneusement sous ton piedPossède encore son venin.
(Il sort.)CATILINA, après une pause.Voilà la fidélité sur laquelle je comptais !L’un après l’autre, chacun me trahit, grands dieux !Trahison, lâcheté, voilàCe que contiennent ces misérables âmes d’esclaves !
Insensé que je suis,Je voulais détruire ce nid de serpents qu’est Rome.Allons ! depuis longtemps Rome n’est qu’une ruine.
(On entend le bruit des armes. Catilina écoute.)Les voilà. Parmi ceux-là du moinsSont des hommes courageux.Comme j’aime le bruit de l’acier !Combien joyeusement les boucliers résonnent les uns contre les autres !Allons, ranimons-nous,Le dénouement approche ! le suprême instantQui fait taire tous les doutes.Je te salue, grande heure décisive.
Scène V
CATILINA, MANLIUS, STATILIUS, GABINIUSEt une grande quantité de conspirateurs sortent de la forêt.
Puis, FURIA et AURELIA.MANLIUSVoici, Catilina, tes amis sont ici ;Selon tes ordres, j’ai donné le signal dans le camp.
CATILINAEt tu leur as dit ?
MANLIUSOui, ils savent notre position.
STATILIUSOui, nous savons tout et nous te suivrons,L’épée à la main, pour nous battre jusqu’à la mort.
CATILINAMerci, merci, mes braves frères d’armes.Du reste, n’espérez pas avoir le choixEntre la vie, ou la mort ;Vous avez à choisir seulement entre la mort héroïqueContre un ennemi beaucoup plus fort en nombre que nous,Ou la mort honteuse et bien plus douloureuseQue vous trouveriez dans la fuite, poursuivis comme des bêtes.Que préférez-vous donc ? fuir,Et vivre misérablement quelques jours de plus ?Ou bien, courageusement, comme vos grands aïeux,Succomber en luttant l’épée à la main ?
GABINIUSC’est bien ce dernier sort que nous choisissons.
PLUSIEURS VOIXConduis-nous à la mort.
CATILINAEh bien ! partons, la mort, de cette façon,
Nous procurera l’immortalité ;Notre désastre, notre nom, à travers les temps lointainsSeront hautement et fièrement proclamés…furia, en criant parmi les arbres.Ou cités avec horreur.
QUELQUES VOIXTiens… une femme.
CATILINA, en tressaillant.Furia ! ici ?Pourquoi es-tu venue ?
FURIAIl me faut te suivre jusqu’à ton but.
CATILINAEh bien ! mon but ? Où se trouve-t-il ?
FURIAChacun cherche le sien par une route particulière.Toi, tu veux l’atteindre par une lutte désespérée,Et de cette bataille ne naîtra que la mort et le désastre.
CATILINAMais aussi la gloire d’un nom immortel en sortira !Va-t’en, femme, cette heure est sublimeEt mon cœur est fermé à tes cruels accents.
(Aurélia se montre sur le seuil de la tente.)AURELIAMon bien-aimé Catilina !
(A la vue de tous ces hommes réunis elle s’arrête craintivement.)CATILINA, douloureusement.Ah ! Aurélia !
AURELIAQue se passe-t-il ? Tout ce bruit dans le camp :Que signifie cela ?
CATILINAEt comment ai-je pu t’oublier, toi !Quel sort te sera réservé ?
FURIA, murmurant d’un ton de mépris et sans être aperçue d Aurélia.Tu hésitesA l’heure suprême, Catilina ?C’est là ton courage héroïque ?
CATILINA, d’un ton emporté.Non, par les dieux des ténèbres.
AURELIA, en s’approchant de Catilina.Parle, mon bien-aimé. Ne me laisse plus dans l’angoisse.
FURIA, derrière Catilina et à voix basse.Fuis donc avec ta femme, pendant que tes amis meurent.
MANLIUSHâte-toi ; conduis-nous au combat.
CATILINAOh ! quelle détermination prendre ? Je n’ai même pas le choix.Il faut marchera la mort, je ne puisM’arrêter en route.
(En criant.)Suivez-moi sur le champ de bataille !
AURELIA, en se jetant dans les bras de Catilina.Catilina, ne me quitte pas,Ou laisse-moi t’accompagner !
CATILINANon, demeure ici, mon Aurelia.
FURIA, comme tout à l’heure.Prends-la donc avec toi,Tu auras une mort digne de toi,En mourant dans les bras d’une femme.
CATALINA, en repoussant Aurélia.Loin de moi, toi, qui veux me voler ma gloire :C’est parmi les hommes que la mort doit me frapper.J’ai toute une existence à réparer,Un nom taché à blanchir.
FURIABien, mon brave Catilina.
CATILINADe mon âme j’arrache tout ce qui m’attache encoreAu passé et à ses rêves.Ce qui est derrière moi maintenantN’existe plus, n’a jamais existé.
AURELIAOh ! ne me chasse pas !Au nom de notre amour, je t’en supplie,Ne nous séparons pas ainsi, Catilina,
CATILINASilence !Mon cœur est mort, mon âme est fermée à l’amour ;Je détourne mon regard
Des choses vaines de ce monde, pour ne contempler désormais au ciel que la grande et pâle étoile,La renommée posthume.
AURELIADieux, miséricorde.
(Faible, elle s’appuie contre l’arbre devant la tente.)CATILINAEn route !
MANLIUSOn entend déjà le bruit des armes.
PLUSIEURS VOIXIls s’approchent.
CATILINABien ! Courageusement nous allons marcher vers eux.Cette nuit déshonorante a été longue,Mais l’aube point déjà et nous allons
Combattre sous les roses rayons du matin.Suivez-moi ! Rome et le dernier des RomainsSuccomberont sous l’épée romaine.
(Ils sortent vite par la forêt. On entend du champ de bataille des bruits d’épées et des cris.)FURIALe voici parti ; enfin, je tiens ma vengeance !Aux premiers rayons du soleil, sur le champ de bataille,On verra le cadavre raidi et glacé de Catilina.
AURELIA, parlant à elle-même.L’amour serait donc mort dans son cœur irrité.Est-ce possible ? vraiment,Il a parlé ainsi !
FURIALe bruit des épées s’entend, Catilina est déjàSur le bord du tombeau ;Bientôt, sans bruit, son ombreS’avancera vers le pays des morts.
AURELIA, en tressaillant.Quelle est donc cette voix sinistre qu’on entend là-bas ?
Elle est semblable au hululement de la chouette dans les branches d’un arbre.Viens-tu des pays sombres et humidesPour conduire Catilina à la ténébreuse demeure ?
FURIATout le monde cherche à venir à sa demeure,Et la demeure de Catilina en cette vieFut la fange…
AURELIAIl est vrai, maisUn instant seulement il fut vil !Libre et noble fut son âme, son cœur fort et bon,Jusqu’au moment où une influence abominableS’empara de lui.
FURIALe feuillage du platane est frais et vert aussiJusqu’au moment où son tronc est étoufféPar les branches des plantes parasites.
AURELIAMaintenant je te reconnais.Tes paroles je les ai trouvées maintes fois
Sur les lèvres de Catilina.C’est toi le serpent qui empoisonna ma vie,Qui a fermé le cœur de Catilina à ma tendresse.Oh ! je te reconnais, je t’ai vue dans mes songes, dans mes nuits sans sommeil ;Tu es là, menace toujours présente entre lui et moi ;Joyeusement je m’efforçais de conduire mon épouxVers une vie calme, paisible et pleine de repos.Dans son cœur las et désolé, je faisais refleurir l’espérance,Et fidèlement je gardais mon amour, notre amour,Comme le joyau le plus précieux.Et c’est ta main haineuse qui a arraché les fleursJadis si fraîches et si belles de notre affection ; elles gisentHélas ! maintenant dans la poussière de la route.
FURIAFaible insensée ! Tu voulais guider les pas de Catilina !Ne vois-tu donc pas que son cœur ne fut jamais entièrement à toi ?Crois-tu vraiment que tes fleurs aient pu prendre racineDans un pareil sol ?Dans un printemps ensoleillé vivent les violettes,Tandis que la noire et vénéneuse jusquiameCherche l’ombre sous les nuages orageux.Depuis longtemps l’âme de CatilinaEtait sombre comme un ciel d’automne.
Pour toi, tout est perdu.Bientôt Catilina va s’éteindreEt — juste vengeance — il dormira seul dans les bras de la mort.
AURELIA, avec enthousiasme.Non, par les dieux lumineux !Il n’en sera pas ainsi.Mes larmes sauront encoreSe frayer une route jusqu’à son cœur.Et si, après la bataille, je le trouvais pâle et ensanglanté,J’entourerais, de mes deux bras, sa poitrine glacéeEt sur ses lèvres muettes je mettrais le souffle de tout mon amour ;J’adoucirais la douleur de son âme,Et je lui apporterais la consolation et la paix.Vengeresse sinistre, je t’arracherai ta victimeEt par les liens de l’amour je conduirai CatilinaVers les pays de brillante clarté.Mais si son cœur a cessé de battre,Si son œil s’est éteint,Tous deux enlacés nous entrerons dans la mort.Les dieux cléments m’accorderont alors en récompenseLa profonde et douce paix du tombeauA côté de mon époux.
(Elle sort.)
FURIA, en la suivant du regard.Va, cherche, pauvre insensée !Je ne crains rien,Entre mes mains sûrement est la victoire.Le bruit de la bataille augmenteEt on entend les cris des mourantsEt le bruit sourd des boucliers.Est-il déjà blessé ? Vit-il encore ?Cet endroit est superbe. Voyons, la lune se cacheDerrière les nuages orageux,La nuit apparaît encore une fois.Avant l’aube, quand le jour se fera de nouveau,Tout sera fini. Il mourra dans la nuit,Comme il a vécu dans la nuit ! Ah ! moment délicieux !!
(Elle écoute.)Quel fracas retentit dans l’espace ?On dirait un orage d’automneDont les coups sont répercutés par l’écho lointain.L’ennemi maintenant balaye le champ de bataille,J’aperçois les pieds des soldats qui s’agitent.Je distingue très bien les plaintes et les crisQui sont la dernière berceuse que les blessés se chantent à eux-mêmesPour endormir leurs souffrances et celles de leurs pâles frères.Tiens, voici le cri du hibou ; l’oiseau sinistre souhaite
Aux soldats tombés la bienvenue dans le sombre royaume.
(Une pause.)Tout est calme. Ainsi, maintenant, il m’appartient,Il est à moi, à moi seule, pour l’éternité ;Ensemble nous pouvons faire route maintenantVers le Léthé.Nous pouvons traverser ensemble le fleuveOù le jour n’apparaît jamais.Mais, d’abord, il me faut chercher son corps là-bas,Je veux me réjouir en contemplant les beaux traits de cette figureQue j’ai tant haïe,Me réjouir, avant que le soleil et les corbeauxNe détruisent ces restes.
(Elle veut sortir, mais tressaille et recule.)Quoi donc ! Que vois-je dans la prairie là-bas ?Les vapeurs des maraisQui par le froid du matin forment d’étranges tableaux.Mais… cela s’approche !C’est l’ombre de Catilina ! Son spectre !Je vois son œil éteint,Son bouclier fendu, son épée sans lame.Je vois nettement l’homme mort ;Mais — étrange ! — il y a une seule chose que je ne puis voir :La blessure mortelle.
(Catilina traverse la forêt : il est paie et faible ; sa tête est pendante, son regard hagard.)
CATILINA, se parlant à lui-même.« Tu succomberas par ta propre main,« Mais c’est un autre qui te donnera la mort. »Telles furent les paroles de l’ombre…Maintenant que j’ai succombé, quoique aucune mainNe m’ait touché, qui saura résoudre l’énigme ?
FURIAJe te salue, après la défaite, Catilina !
CATILINAQui es-tu ?
FURIAJe suis l’ombre d’une ombre.
CATILINAToi, Furia, tu me salues !
FURIASois le bienvenu dans notre demeure commune !Tous les deux, spectres maintenant, nous pouvons aller ensembleChercher la barque à Caron. Mais d’abordAccepte cette couronne glorieuse !
(Elle cueille des fleurs et, pendant les répliques suivantes, elle en tresse une couronne)
CATILINAQue fais-tu là ?
FURIAJe veux orner ton front.Pourquoi seul es-tu venu ici ?L’ombre d’un grand chef doit être suivieDe dix mille morts.Où sont tes amis, Catilina ?
CATILINAIls dorment, Furia.
FURIAIls dorment encore ?
CATILINAOui, encore ! et ils dormiront longtemps ainsi.Oui ! traverse donc la forêt, Furia,Regarde le champ, fais cela doucement de crainte de les éveiller.Là, en longues files, tu les trouveras tous alignés.Ils se sont endormis, à la musique des épées.Ils se sont endormis,Et ils ne se sont pas réveilles comme moi,Quand la chanson des glaives s’est tue dans le lointain.
Tu m’appelais un spectre.Oui, je suis mon propre spectre.Mais le sommeil de mes amisN’est ni tranquille, ni exempt de rêves.Oh ! ne le crois pas !
FURIAParle.A quoi rêvent-ils, tes amis ?
CATILINAEcoute bien :Je me tenais désespéré à la tête de l’arméeEt j’allais au-devant de la mort ;A droite, à gauche, tous tombèrent autour de moi,D’abord Statilius, puis Gabinius, puis Manlius ;Mon ami Curius fut tué, en cherchantA me couvrir de son corps.Tous sont tombés sous les coups de l’épée romaine,De cette épée qui ne méprisa que moi, que moi seul.Oui, le fer romain méprisa Catilina !Mon épée se brisa et je demeurai évanouiAu milieu de la bataille furieuse.Je suis seulement revenu à moiQuand tout fut terminé ; alors j’ouvris les yeux
Et je contemplai le champ de bataille.Combien de temps suis-je demeuré ainsi ?Je l’ignore ; je sais seulementQue je restai là, au milieu de mes morts.Tous leurs yeux étaient encore pleins de vie ;Leurs bouches ricanaient ironiquement ;Et leurs regards se fixaient sur moi,Seul debout parmi les cadavres.Oui, ils se fixaient étrangement sur moi,Qui avais lutté pour eux et pour RomeEt qui, seul, restais là, méprisé, délaisséPar les épées romaines.Ah ! ce fut alors que Catilina mourut vraiment !
FURIATu as mal interprété le rêve de tes morts.Tu as succombé sans comprendreLeurs regards : ils voulaientSimplement t’inviter à dormir avec eux.
CATILINAOh ! si je le pouvais !
FURIACalme-toi, spectre d’un héros,
L’heure du repos approche ;Viens, courbe la tête :Je mettrai sur ton front la couronne de la victoire.
(Elle lui tend une couronne de fleurs.)CATILINAQu’est-ce donc ?Une couronne de pavots ?
FURIAEh ! quoi !Ces pavots ne sont-ils pas d’un bon effet ?Autour de ton front ils brillent,Comme une couronne de sang.
CATILINAJette ces fleurs,Le rouge me fait mal.
FURIA, riant aux éclats.Tu préfères les couleurs plus éteintes et plus pâles ?Bien ! Je vais te chercher la couronne de joncsQue ma sœur Silvia portait sur ses cheveux humides,Lorsque aux bords du Tibre on repêcha son cadavre !
CATILINAHorrible vision !
FURIAPréfères-tu que je t’apporteLes chardons de RomeTachés du sang noir de la guerre civile,Ce sang que ta main a fait couler, Catilina ?
CATILINAAssez ! Tais-toi !
FURIAPréférerais-tu une couronneFaite de feuilles de ce chêne voisin de la maison de ma mère,Dont le feuillage s’est flétri, le jourOù une jeune femme déshonorée,En poussant des cris perçants s’est jetée dans le fleuve ?
CATILINASur mon front à la fois vide tout,Vide la coupe entière de la vengeance !
FURIAMoi, je suis ton œil,Ta mémoire, ta conscience !
CATILINAÀ quoi bon maintenant ?
FURIAArrivé au terme du voyage,D’habitude le voyageur fatigué jette un coup d’ceil en arrière.
CATILINAOh ! serais-je donc au bout du calvaire ! ceci est donc la fin ?Je ne suis plus vivant, je ne suis pas enseveli…Où est donc le terme de mes maux ?
FURIATout près… si tu le veux.
CATILINAJe n’ai plus de volonté, mon énergie est morte,Tout ce que jadis je désirais est mort.
(Ecartant avec la main quelque chose d’invisible.)Eloignez-vous de moi, ombres pâles.Que me voulez-vous, hommes et femmes ?Je ne puis rien pour vous.Oh ! elle est terrible à voir, terrible, cette foule…
FURIATon ombre est encore attachée à la terre,Mais tu n’as toi-même qu’à déchirer les liens qui t’y retiennent.Viens. Laisse-moi placer sur ta tête cette couronneQui renferme en elle-même l’oubli,Elle te calmera en tuant tes souvenirs.
CATILINA, avec une voix brisée.Elle tue le souvenir ! Est-ce possible ?Presse donc fortement ta couronne empoisonnéeAutour de mon front.
FURIA(Plaçant la couronne empoisonnée sur la tête de Catilina.)C’est ainsi que tu dois te présenterDevant le prince des ténèbres, mon Catilina.
CATILINAAllons ! J’ai hâte de descendre aux enfers,La nostalgie du pays des ombres me saisit.Partons tous deux ; mais qui me retient ici ?Qui empêche mon pied d’avancer ? Oh ! je le sens,Il y a dans le ciel matinal une pâle étoileQui me force à rester encore parmi les vivants.Elle m’attire comme la lune attire la mer.
FURIAViens avec moi, viens !
CATILINAL’étoile brille et m’appelle,Je ne puis te suivre, Furia, avant que cette lumièreSoit éteinte, ou cachée par les nuages.Ah ! je comprends maintenant ! Ce n’est pas une étoile,C’est un cœur, un cœur qui bat tendrement,Qui m’attire et m’appelleComme l’étoile du soir captive le regard de l’enfant.
FURIAAlors, brise ce cœur et fais cesser ses battements
CATILINAQue veux-tu dire ?
FURIAA ta ceinture est un poignard,D’un seul coup tu éteindras l’étoileEt ce cœur qui nous sépare sera brisé.
CATILINAIl faudrait frapper… le poignard est cruel !…
(Avec un cri.)
Aurélia, Aurélia, où es-tu donc ?Oh ! si tu étais là… Non, non, je ne veux pas te voir.Et pourtant, en te voyant, il me semble queJ’aurais la paix, que je pourrais mettre ma têteSur ta poitrine et me repentir.
FURIATe repentir de quoi ?
CATILINADe ce que j’ai fait :D’avoir existé, d’avoir vécu.
FURIATrop tard, tu t’es trop avancéPour pouvoir maintenant reculer, essaie seulement, insensé !Je m’en vais.Repose donc ta tête sur sa poitrineEt tu verras si ton âme lassée y trouvera le repos qu’elle cherche.
(D’un feu sauvage.)Bientôt ils se dresseront, les milliers d’hommes que tu as tués,Avec eux toutes les femmes que tu as séduites,Et tous, tous te demanderont compteDe leur vie, de leur sang, et de leur honneur que tu as volé.Terrifié, tu te cacheras dans la nuit,Tu te sauveras de rivage en rivage,
Semblable à Actéon chassé par des chiens,Et tu seras une ombre poursuivie par mille autres ombres.
CATILINAOui, je le vois, Furia, la paix me sera refusée ici,Je suis désormais un exilé du monde où règne la Lumière.Je te suivrai donc jusqu’au pays des ombres.Le lien qui m’attache ici je vais le couper.
FURIAQue fais-tu de ce poignard ?
CATILINAAurélia va mourir.
(Un éclair brille, le tonnerre gronde.)FURIALes grandes puissances se réjouissent de ta désolation.Vois, Catilina… Ta femme vient.
AURELIA, cherchant avec inquiétude Catilina dans la forêt.Où le trouver ? où est-il ?Il n’est pas parmi les morts…
(Elle l’aperçoit.)Grand ciel ;
Mon bien-aimé Catilina !
(Elle s’approche très vite de lui.)CATILINA, troublé.Ne prononce plus ce nom.
AURELIATu vis !
(Elle veut se jeter dans ses bras.)CATILINA, la repoussant.Va-t’en ! non, je ne vis point.
AURELIAEcoute-moi, mon bien-aimé.
CATILINASilence. Je ne veux plus rien entendre.Je te hais. Je comprends ton honteux dessein,Tu veux me forcer à supporter une horrible existence.Ne me regarde pas ainsi, tes yeux me font mal,Ils me traversent le cœur comme un poignard.Ah ! le poignard, le poignard !Meurs ! ferme les yeux.
(Il saisit son poignard et prend Aurélia par le bras.)
AURELIADieux cléments, veillez sur nous.
CATILINAFerme les yeux, ferme les yeux, te dis-je.Dans tes yeux il y a des rayons d’étoiles et un ciel matinal,Je veux éteindre l’étoile du matin ;
(Le tonnerre gronde de nouveau.)Épancher le sang de ton cœur ! Entends maintenantLe suprême adieu du jour.
(Catilina, le poignard à la main, sort lentement de la tente, il lève le poignard sur Aurélia, celle ci se sauve dans la tente, il la poursuit.)FURIA, en écoutant.Elle joint les mains vers lui,Elle l’implore, il n’écoute rien…Il la poignarde… elle est tombée dans le sang.
CATILINAEnfin me voici libre. Bientôt je vais disparaître ;Déjà les brouillards de l’oubli tombent sur mon âme :Je vois, je distingue vaguement,Comme si j’étais sous l’eau.Sais tu bien ce que je viens de tuer avec ce poignard ?
Non pas Aurélia seulement, mais tous les cœurs de la terre,Tout ce qui vit, tout ce qui pousse et verdit.J’ai tué toutes les étoiles, la lune et le soleil.Vois-tu, le soleil ne se lèvera pas,Il ne se lèvera plus jamais, le soleil est éteint,Maintenant le monde entierN’est plus qu’un immense et froid tombeauSous un ciel gris, un ciel de plomb,Et c’est pour ce ciel que toi et moi,Ombres inquiètes, nous vivrons,Abandonnées jour et nuitDe la vie et de la mort.
FURIANous voici au but, Catilina.
CATILINANon. — Avant d’atteindre le butDélivre-moi de mon fardeau.Ne vois-tu donc pas que je traîne avec moiLe corps de Catilina ?Frappe, achève-le.
(Il lui montre le poignard.)Délivre-moi, Furia, prends ce poignardAvec lequel j’ai éteint le rayon de l’étoile matinale,
Prends-le et enfonce-le à travers mon corps.Délivré de ce cadavre, enfin je serais libre.
FURIA, en saisissant le poignard.Ainsi soit fait, oh ! âme que j’aimai et détestai à la fois,Je t’ai délivrée de ta mortelle enveloppe,Viens avec moi chercher l’oubli.
(Elle le poignarde, il tombe au pied de l’arbre. Après une pause Catilina revient à lui, passe sa main sur son front et dit faiblement.)CATILINAMaintenant je comprends l’oracle énigmatique,Je meurs de ma propre main,Et aussi d’une main étrangère.Némésis a accompli son œuvre.Oh ! mort, cache-moi dans tes ténèbres !Sombre Styx, que tes eaux débordentEt me portent à ton autre bord,Ne t’arrête pas, ô barque, mais viteVa vers le royaume du silence,Vers la demeure suprême des ombres.Là-bas où la route se diviseJe me dirigerai sans plainte vers la gauche…
(Aurélia sort péniblement de la tente, elle est pâle, sa poitrine saigne.)
AURELIANon, par la droite, vers les Champs Elysées.
CATILINA, en tressaillant.Comme cette vision lumineuse me remplit de terreur !C’est elle-même !Aurélia… Comment ! parle-moi, tu vis ?
AURELIA, à genoux, près de son mari.Oui, je vis pour calmer tes douleurs,Je vis pour appuyer ma poitrine contre la tienne,Et pour mourir avec toi.
CATILINATu vis !
AURELIAJe m’évanouis un instantMais mon œil fatigué te suivait, j’ai tout entendu,Mon amour d’épouse me donnait de nouvelles forces.Ma poitrine appuyée sur la tienne, nous descendrons tous deuxAu tombeau.
CATILINAOh ! oui, je le veuxMais inutile est ton espoir si doux,
Nous devons nous séparer.La vengeance m’appelleTandis que toi, légère et libre, tu peux hâter tes pasVers la lumière et la paix.Il faut que je passe le LéthéEt que je descende dans la nuit noire.
(L’aube commence.)AURELIANon, devant l’amour disparaîtLa terreur et l’obscurité de la mort.Vois-tu, les nuages orageux se dispersentEt l’étoile matinale nous sourit encore.
(Les mains au ciel.)Victorieuse est la lumière ! Vois-tu,La grande et chaude journée arrive :Suis-moi, Catilina, déjà la mort s’empare de moi.
(Elle tombe sur lui.)CATILINA, la serre entre ses bras et dit avec la force qui lui reste.Oh ! délicieux,Pourtant maintenant je me souviens de mon rêve,Ce rêve dans lequel la nuit fut chassée par le jourPendant que des voix d’enfants saluaient le jeune matin.
Mon regard s’obscurcit, mon bras devient faibleMais dans mon âme règne la lumière.Loin derrière moi m’apparaît mon existence passée,Cette vie qui ne fut qu’un orage sous un ciel sombre,Et ma mort au contraire est une aube couleur de rose.
(Il se penche sur sa femme.)Tu as chasse la nuit de mon âme,Dans mon cœur règne la paix.Vois, je viens, je te suivrai jusqu’à la demeureDe la lumière et de la paix.
(Il arrache le poignard de sa blessure et dit d’une voix mourante.)Les clémentes puissances du matin me regardent favorablement.Ton amour a vaincu l’esprit des ténèbres.
(Pendant cette scène Furia s’est éloignée de plus en plus vers le fond où enfin elle disparait parmi les arbres.)(La tête de Catilina tombe sur la poitrine d’Aurelia et tous les deux meurent.)
Rideau.
Comentarios
Cargando comentarios…