Peer Gynt — Acte 2

Traducido por Maurice Prozor

Trond ! Koré ! Bord !Holà, lutin !Couche avec moi jusqu’au matin !

Le mien, qui me jurait l’amour,A pris une veuve à dot ronde.

Le mien noya notre bâtard.Il fut pendu deux mois plus tard.

Viens avec nous, le fort des forts !Nous ne voulons plus de lit vide.

Troll, j’ai trois corps, un corps par femme,La joie aux yeux, la mort dans l’âme !

Trond, Koré, Bord, bonsoir, lutin,Danse tout seul jusqu’au matin !

Arrêtez, merveilleux portiques,Palais de flamme, ardentes tours !Ça ! ne me faites pas la niqueEt ne reculez pas toujours !Sur la plus haute de vos pointes,Je vois un coq tendre le cou,En agitant ses ailes peintes,Pour s’envoler je ne sais où.Hé ! quels sont ces troncs, ces racines,Qui sortent du cœur des rochers,Ces géants aux sinistres minesSur des pieds de hérons perchés ?Est-ce l’arc-en-ciel qui s’étale,Avec son éclat indécisQui, tantôt rouge et tantôt pâle,M’aveugle. Au-dessus des sourcils,Quel mal de tête épouvantable !J’ai là comme un cercle de fer.On dirait que la main du diableMe l’a mis au fond de l’enfer.

Le bouquetin ? Quel conte bête,Quelle histoire à dormir debout !…La mariée ? Un coup de têteÀ me faire tordre le cou…

Oui, j’ai couru quelques bordées…Aurais-je fait le loup-garouAvec trois filles possédées ?Bah !… quel conte à dormir debout !

Là, vers le ciel, un aigle monte ;Le canard, par-dessus les monts,Vole au midi… Moi, quelle honte !Je barbote dans nos limons…

Non, non ! suivons leurs vols superbes !Je veux, à cet oiseau pareil,Me tremper dans les vents acerbesEt me baigner dans du soleil !Par-dessus les buttes de terre,Les montagnes et les détroits,Au nez du prince d’AngleterreAller trinquer avec des rois !Et vous, filles, dont j’eus envie,Adieu ! je vais où l’on m’attendEt ne reviendrai de ma vie,Si parfois l’humeur ne m’en prend…L’aigle s’est perdu dans la nueEt les canards sont déjà loin…Je vois une maison connue,Que l’on restaure avec grand soin.Et voici que cette ruineA repris un aspect joyeux.Je reconnais, — bonté divine !Le vieux logis de mes aïeux.

Tout autour, la grille est nouvelle.Aux fenêtres, plus de chiffons.Bravo ! chaque vitre étincelle :On fait la noce, on est en fonds !Le doyen termine la fêtePar un mémorable discours ;Puis le capitaine en goguette,Exécutant un de ses tours,Lance un verre contre une glaceQui vole aussitôt en éclats.« Mère, ne fais pas la grimace :Ce soir on met les petits platsDans les grands. Jean Gynt se dépêcheDe festoyer royalementPour notre bien, c’est une brèche,Pour notre gloire, un ornement. »Alors un mot vient à la boucheDu capitaine : « Allons, gamin,Peer, enfant d’une illustre souche,Illustre tu seras demain ! »

Comentarios

Cargando comentarios…