Peer Gynt — Acte 5

Traducido por Maurice Prozor

Une nouvelle étape ! Il faut bien, je le vois,Tâter un peu de tout avant de faire un choix.Ce fut là mon destin. Maintenant je m’appliqueÀ sonder les leçons de l’histoire biblique.De César je me fais Nabuchodonosor.Vieil enfant, voici donc où finit ton essor :Dans le sein de ta mère ! Pulvis es, dit le livre.Se remplir l’estomac, c’est là tout l’art de vivre.Un peu d’oignon… ce n’est peut-être pas assezIl faut être inventif et tendre des lacets.

Tiens ! je vois un ruisseau d’eau pure où je peux boire.Être roi des forêts, c’est encor de la gloire.À l’instant de mourir, ne puis-je pas toujoursContre un arbre abattu me blottir comme un ours,Et, sur sa vieille écorce, en un effort suprême,Me tracer une fière épitaphe à moi-même :« Ci-gît Peer Gynt, gaillard alerte et grand coureur.Des fauves de ces bois, il est mort empereur. » ?Empereur ?

Empereur ?Ah ! vieux fou, toujours la fanfreluche !Tu n’es plus aujourd’hui qu’un oignon qu’on épluche.Et je vais t’éplucher, Peer Gynt, mon bel ami.Tu sais, je ne fais pas les choses à demi.

D’abord une pelure, en lambeaux que j’enlève :Le triste naufragé rejeté sur la grève.Puis une autre, minable et piteuse d’aspect :Le passager vantard, prometteur et suspect,Qui sent déjà son Gynt. Cette feuille jaunie,C’est le maigre chercheur d’or en Californie.Et cette autre, dessous, dure, au bord recourbé,C’est le rude chasseur des phoques d’Hudson-bay.Une couronne ? Ah ! bah ! la farce est pitoyable !Arrachons cette feuille et la jetons au diable !Courte et forte, — c’est Peer le sondeur d’inconnu.Et voici le Prophète : il est frais et charnu,Mais il sent le mensonge, ainsi que dit la Bible.On en pleure, vraiment, tant l’odeur est horrible.

Cette feuille tordue au reflet purpurin,C’est le Crésus vivant sans mesure et sans frein.Et cette autre, malade, à points noirs, ne peut êtreQue Peer Gynt, le courtier passant du nègre au prêtre.

L’oignon se rapetisse, il disparaît, il fond,Et je n’entrevois pas de noyau ni de fond.

Eh ! c’est qu’il n’en a pas ! Non ! rien que ces coquinesDe feuilles qui se font de plus en plus mesquines.La nature est folâtre !

La nature est folâre ! À quoi bon méditer ?Qui marche en trop songeant finit par se heurterLe front au mur. Au lieu de fouiller le mystère,Rampe donc, mon vieux Gynt, la face contre terre.

C’est égal, la vie est un drôle d’instrument,Muet, ou répondant par une note fausse.On voudrait en jouer, et l’on ne sait comment.Du sot qui l’étudie on dirait qu’il se gausse.

Là ! — Ce coin de forêt — et cette cabane… Eh !

N’ai-je pas déjà vu ce gîte abandonné ?Au-dessus du pignon, là-haut, des bois de renne…Sur le toit, — n’est-ce pas ? — se dresse une sirène…Non, c’est faux… ! Mais voici la serrure à secretQui ferme la pensée au lutin indiscret !

Ami, tu tardes bien longtemps,Tout est prêt pour Pâques-aux-rosesEt je t’attends.Mais si tu te reposes, —Le poids est lourd, —J’attendrai, fidèle, ô mon cher amour.

Ici le triste oubli ; — là-bas la foi gardée,Et l’âme riche ; — ici l’âme dépossédée,L’angoisse mordant le cœur comme un vampire ;Là-bas la Vérité ; — là-bas fut mon empire !

Poussière, cendre et pourriture,Ruine et dévastation,Lugubre odeur de sépulture,Ah ! quel bois de construction !Faux savoir, contes et songesDe l’édifice de mensongesSeront la base, et je pourraiBâtir dessus l’horreur du vrai.La peur de tout sentiment graveMe servira pour l’architrave,

Et je signerai ça, ma foi,« Petrus Gynt, Empereur et roi. »

J’entends un enfant qui sanglote :On chante. Non ! c’est tout un chœur

Qu’est-ce ? Pelote après peloteRoule, arrêtant mon pas vainqueur ?

Nous, les penséesQue tu n’eus pas,Roulions presséesDevant tes pas,Esprits subtilsÀ ton cœur vide,Soufflant : « DévideNos pauvres fils ! »

Impossible ! Dans un autre ordreJ’avais trop de fil à retordre !

Mots inconnusDu vieux mystère,Des arbres nusTombés à terre,

Tu nous laissasDans notre fangeAu ver qui mange,Et tu passas !

Bast ! Une autre saison commence.Engraissez la jeune semence !

Nous, les chansonsInexprimées,Vous maudissons,Âmes fermées,N’ayant pas suNous faire entendrePar un soir tendre.Maudit sois-tu !

Vivre en troubadour ? Pas si bête !J’avais bien autre chose en tête.

Gouttes de pleursNon répandues,Par nous des cœursSeraient fonduesLes glaces. Mais,Quand l’âme est dure,Notre onde pureSèche à jamais.

J’ai pleuré dans quelques alarmes,Mais à quoi m’ont servi mes larmes ?

Actes rêvésEt morts en route,Inachevés,Au froid du doute,Homme sans foi,Ton cœur inerteFit notre perte.Malheur à toi !

Je n’ai pas peur ! La belle affaire !S’abstenir, ce n’est pas forfaire !

Mauvais gamin,Sous la gelée,Par quel cheminM’as-tu roulée ?Château, clocher,Vision vaine !Satan te mène,Mauvais cocher !

Puisque c’est la faute du diable,Le ciel doit m’être pitoyable.

Mais il m’en veut. — Encore un coup,Je prends mes jambes à mon cou !

Fossoyeurs, bedeaux, arrivez, canailles,Bêlez votre vieux chant de funérailles.Je veux qu’on me couse un crêpe au chapeau,J’ai beaucoup de morts à mettre au tombeau !

C’est le jour radieuxOù les langues de flamme,Apportant l’Esprit du Seigneur,Descendirent des cieux.Élevons-y notre âme,Nos yeux et notre cœur.

Dors en paix, mon petit enfant,Je vais te bercer doucement.L’enfant rit et joue au bras de sa mère.Ils passent ensemble une vie entière,L’enfant sur mon sein sourit et s’endort.Que la vie est bonne, ô mon doux trésor !L’enfant a penché sa tête lasséeSur mon cœur. Ainsi la vie est passée.

Je te bercerai, mon enfant ;Sur mon cœur repose en rêvant.

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