Texte entier

Traducido por Maurice Prozor

Peer Gynt

AASE, veuve d’un paysan. (Prononcer : Ose.)PEER GYNT, son fils. (Prononcer : Per Günt.)DEUX BONNES FEMMES portant des sacs de blé.ASLAK, forgeron.GENS DE LA NOCE.UN MAITRE-COQ, UN MUSICIEN AMBULANT.UN MÉNAGE DE PAYSANS IMMIGRÉS.SOLVEIG et la petite HELGA, leurs filles.LE PAYSAN PROPRIÉTAIRE D’HŒGSTAD.INGRID, sa fille.LE MARIÉ ET SES PARENTS.TROIS BERGÈRES.UNE FEMME EN VERT.LE VIEUX DE DOVRE.

UN VILAIN GARÇON.UNE VOIX DANS LES TÉNÈBRES.DES CRIS D’OISEAUX.KARI, femme d’un journalier.

UN VOLEUR.UN RECELEUR.ANITRA, fille d’un chef bédouin.ARABES, ESCLAVES, DANSEUSES, etc.LA STATUE DE MEMNON.LE SPHINX DE GIZEH.

HURU, réformateur malabarais.HUSSEIN, ministre d’un potentat d’Orient.UN FELLAH portant une momie royale.ALIÉNÉS accompagnés de leurs gardiens.UN CAPITAINE de navire norvégien.DES MATELOTS.UN PASSAGER.UN PRÊTRE.UN CONVOI FUNÈBRE.UN BAILLI.UN FONDEUR DE BOUTONS.UN PERSONNAGE MAIGRE.

Qui chevauche là-bas au soleil de midi ?Regarde : c’est Peer Gynt ! Il a le front hardi,Des gants brodés aux mains, à la hanche une épée.Une escorte le suit, toute d’or équipée,Avec des fers d’argent aux pieds de ses chevaux.En long manteau de soie, il va par monts et vaux,Et son regard descend sur une foule immense.Les femmes devant lui font une révérence,Le trouvant le plus fier et le plus beau de tous.Sur son passage il pleut de l’or comme des sous.Tous deviennent seigneurs, il n’y a plus de traceDe rôdeurs ni de gueux sur les chemins où passe

Entre deux rangs pressés, joyeux, émerveillés,L’empereur Peer suivi de ses mille écuyers.En chevauchant toujours il gagne une autre terre,Par dessus l’Océan. Le prince d’AngleterreLe reçoit sur la côte avec civilité.Les filles d’Angleterre étalent leur beautéPour lui plaire, et l’on voit, se levant de leurs tables,Lui faire les honneurs les grands et les notables.L’empereur d’Angleterre aussi, portant la mainÀ son front couronné, vient jusqu’au grand cheminEt dit…

Trond ! Koré ! Bord !Holà, lutin !Couche avec moi jusqu’au matin !

Le mien, qui me jurait l’amour,A pris une veuve à dot ronde.

Le mien noya notre bâtard.Il fut pendu deux mois plus tard.

Viens avec nous, le fort des forts !Nous ne voulons plus de lit vide.

Troll, j’ai trois corps, un corps par femme,La joie aux yeux, la mort dans l’âme !

Trond, Koré, Bord, bonsoir, lutin,Danse tout seul jusqu’au matin !

Arrêtez, merveilleux portiques,Palais de flamme, ardentes tours !Ça ! ne me faites pas la niqueEt ne reculez pas toujours !Sur la plus haute de vos pointes,Je vois un coq tendre le cou,En agitant ses ailes peintes,Pour s’envoler je ne sais où.Hé ! quels sont ces troncs, ces racines,Qui sortent du cœur des rochers,Ces géants aux sinistres minesSur des pieds de hérons perchés ?Est-ce l’arc-en-ciel qui s’étale,Avec son éclat indécisQui, tantôt rouge et tantôt pâle,M’aveugle. Au-dessus des sourcils,Quel mal de tête épouvantable !J’ai là comme un cercle de fer.On dirait que la main du diableMe l’a mis au fond de l’enfer.

Le bouquetin ? Quel conte bête,Quelle histoire à dormir debout !…La mariée ? Un coup de têteÀ me faire tordre le cou…

Oui, j’ai couru quelques bordées…Aurais-je fait le loup-garouAvec trois filles possédées ?Bah !… quel conte à dormir debout !

Là, vers le ciel, un aigle monte ;Le canard, par-dessus les monts,Vole au midi… Moi, quelle honte !Je barbote dans nos limons…

Non, non ! suivons leurs vols superbes !Je veux, à cet oiseau pareil,Me tremper dans les vents acerbesEt me baigner dans du soleil !Par-dessus les buttes de terre,Les montagnes et les détroits,Au nez du prince d’AngleterreAller trinquer avec des rois !Et vous, filles, dont j’eus envie,Adieu ! je vais où l’on m’attendEt ne reviendrai de ma vie,Si parfois l’humeur ne m’en prend…L’aigle s’est perdu dans la nueEt les canards sont déjà loin…Je vois une maison connue,Que l’on restaure avec grand soin.Et voici que cette ruineA repris un aspect joyeux.Je reconnais, — bonté divine !Le vieux logis de mes aïeux.

Tout autour, la grille est nouvelle.Aux fenêtres, plus de chiffons.Bravo ! chaque vitre étincelle :On fait la noce, on est en fonds !Le doyen termine la fêtePar un mémorable discours ;Puis le capitaine en goguette,Exécutant un de ses tours,Lance un verre contre une glaceQui vole aussitôt en éclats.« Mère, ne fais pas la grimace :Ce soir on met les petits platsDans les grands. Jean Gynt se dépêcheDe festoyer royalementPour notre bien, c’est une brèche,Pour notre gloire, un ornement. »Alors un mot vient à la boucheDu capitaine : « Allons, gamin,Peer, enfant d’une illustre souche,Illustre tu seras demain ! »

Je veux une serrure à secret grande et fortePour arrêter les trolls qui viennent à ma porte ;Elle les narguera, ma serrure à secret,Et je ferai la nique au lutin indiscret.Je les entends venir, bas, à la nuit tombante.Ils frappent : « Ouvre, Peer, au lutin qui te hante !Au malin petit troll, fin comme une pensée.Ouvre donc, ouvre donc à la bande presséeDont en un seul clin d’œil le logis se remplit,Qui descendent dans l’âtre et grattent sous le lit.« Hi, hi, Peer ! Nous entrons par des portes forcées,Pas une qui résiste aux malignes pensées. »

Au château de Soria-Moria.Le roi va donner une fête.Haïe donc, hue ! haïe donc, dia !Nous allons partir. Es-tu prête ?

Haïe donc là ! Hardi ! ma bête,Que tout le monde s’émerveilleEn voyant venir à la fêtePeer Gynt escorté de sa vieille !Saint Pierre, qu’est-ce que tu dis ?Tu défends la porte à mère Aase ?Qu’avez-vous donc au paradisQui la vaille ? Ah Dieu ! pas grand’chose.Je ne te parle pas de moi.Grand merci si l’on me régale,Autrement ? Autrement, ma foi,Je tourne bride et je détale.

C’est vrai, mes tours de sacripanL’ont bien souvent mise en colère.Elle poussait des cris de paon.« Vieil oiseau », disais-je à ma mère,J’avais tort et veux, bon apôtre,Qu’on l’honore et respecte ici.Elle vaut bien autant qu’une autre ;Les bons, chez nous, sont faits ainsi.Eh ! voici venir Dieu le Père.Il va te donner ton écot.

Tu parles en portier, saint Pierre.Laisse entrer Aase, et plus un mot ! »

Des fusils, des lances !Sauvons-nous ! Mais où ?

Ça sent les potencesEt la corde au cou.

Graine de voleurPour le vol est née.

Fils de receleurSuit sa destinée.

Ton chemin suivras,Toi-même, seras.

Gare à notre tête !Chut ! j’entends des pas !

Cachons-nous là-bas,Et gloire au Prophète !

Gloire, gloire au Prophète,Maître du temps, Seigneur de l’inconnu,Qui vers notre douce retraitePar la mer de sable est venu.Gloire au Prophète, au Seigneur infaillible !Poussé par le Ciel et les vents,Il vient vers notre ombre paisible,Sur la mer des sables mouvants.Flûtes, chantez vos airs de fête,En l’honneur du divin Prophète !

Il vient, monté sur sa cavaleBlanche comme un fleuve de lait.

Baissez votre front dévoilé !Son œil de flamme est doux comme une étoile ;Mais nul mortel ne put jamaisEn supporter les rayons enflammés.Par le désert aride,Il vient et tout s’épanouit,Lorsque sa robe d’or reluit ;Il tourne bride :Le jour s’éteint, et, dans la nuit,Le simoun se lève, torride,Sur le désert aride.De la Kaaba videIl ne reste plus rien,Car c’est à nous qu’il vient.

Flûtes, chantez vos airs de fête,En l’honneur du divin Prophète !

Le Prophète très bon pleure et se désespèreSur les péchés commis par les fils de la terre.Le doux Prophète aux cœurs par le mal engourdisRendra vie et chaleur au sein du Paradis.

Quand je quittai mon temple, un jour,Et m’en allai, l’âme volage,Fermant ma porte à double tour,En quête d’un nouvel amour,Des belles pleuraient sur la plage.

Moi, je m’en fus, la voile au vent,Bravant les flots et la distance,Au pays du sable mouvant,Et du mirage décevant,Et du palmier qui se balance.

Lorsqu’enfin j’eus touché le port,Je brûlai mon vaisseau rapideEt m’élançai plus vite encorSur une bête au libre essorÀ qui j’avais lâché la bride.

Anitra ! je te trouve enfin,Fille au corps souple, au pied agile,Mets exquis, breuvage divin,Plus capiteuse que le vinQui de la palme se distille !

Gentille poulette,Qui me rends heureux,Ton coq amoureuxVeut qu’on le becquette.

Peer Gynt, tête folle,N’est pas un barbon :Regarde ce bond,Cette cabriole !

Tout un automne encor, tout un hiver aussi,Un printemps, un été, je vais t’attendre ici.Tu reviendras enfin quelque jour de l’année,Et je t’aurai gardé la promesse donnée.

Dieu te garde partout sur ton chemin,Dieu dirige tes pas, Dieu bénisse ta main !Si tu reviens ici, j’attendrai sans me plaindre,Si tu m’attends là-haut, je viendrai t’y rejoindre !

De la cendre des dieux sont nés avec le tempsDes oiseaux chantants.Ammon, l’autocrate,Veut que l’on combatte

Pour rechercherLe mystère caché,L’esprit que leur chant récèle,L’erreur est mortelle !

Une nouvelle étape ! Il faut bien, je le vois,Tâter un peu de tout avant de faire un choix.Ce fut là mon destin. Maintenant je m’appliqueÀ sonder les leçons de l’histoire biblique.De César je me fais Nabuchodonosor.Vieil enfant, voici donc où finit ton essor :Dans le sein de ta mère ! Pulvis es, dit le livre.Se remplir l’estomac, c’est là tout l’art de vivre.Un peu d’oignon… ce n’est peut-être pas assezIl faut être inventif et tendre des lacets.

Tiens ! je vois un ruisseau d’eau pure où je peux boire.Être roi des forêts, c’est encor de la gloire.À l’instant de mourir, ne puis-je pas toujoursContre un arbre abattu me blottir comme un ours,Et, sur sa vieille écorce, en un effort suprême,Me tracer une fière épitaphe à moi-même :« Ci-gît Peer Gynt, gaillard alerte et grand coureur.Des fauves de ces bois, il est mort empereur. » ?Empereur ?

Empereur ?Ah ! vieux fou, toujours la fanfreluche !Tu n’es plus aujourd’hui qu’un oignon qu’on épluche.Et je vais t’éplucher, Peer Gynt, mon bel ami.Tu sais, je ne fais pas les choses à demi.

D’abord une pelure, en lambeaux que j’enlève :Le triste naufragé rejeté sur la grève.Puis une autre, minable et piteuse d’aspect :Le passager vantard, prometteur et suspect,Qui sent déjà son Gynt. Cette feuille jaunie,C’est le maigre chercheur d’or en Californie.Et cette autre, dessous, dure, au bord recourbé,C’est le rude chasseur des phoques d’Hudson-bay.Une couronne ? Ah ! bah ! la farce est pitoyable !Arrachons cette feuille et la jetons au diable !Courte et forte, — c’est Peer le sondeur d’inconnu.Et voici le Prophète : il est frais et charnu,Mais il sent le mensonge, ainsi que dit la Bible.On en pleure, vraiment, tant l’odeur est horrible.

Cette feuille tordue au reflet purpurin,C’est le Crésus vivant sans mesure et sans frein.Et cette autre, malade, à points noirs, ne peut êtreQue Peer Gynt, le courtier passant du nègre au prêtre.

L’oignon se rapetisse, il disparaît, il fond,Et je n’entrevois pas de noyau ni de fond.

Eh ! c’est qu’il n’en a pas ! Non ! rien que ces coquinesDe feuilles qui se font de plus en plus mesquines.La nature est folâtre !

La nature est folâre ! À quoi bon méditer ?Qui marche en trop songeant finit par se heurterLe front au mur. Au lieu de fouiller le mystère,Rampe donc, mon vieux Gynt, la face contre terre.

C’est égal, la vie est un drôle d’instrument,Muet, ou répondant par une note fausse.On voudrait en jouer, et l’on ne sait comment.Du sot qui l’étudie on dirait qu’il se gausse.

Là ! — Ce coin de forêt — et cette cabane… Eh !

N’ai-je pas déjà vu ce gîte abandonné ?Au-dessus du pignon, là-haut, des bois de renne…Sur le toit, — n’est-ce pas ? — se dresse une sirène…Non, c’est faux… ! Mais voici la serrure à secretQui ferme la pensée au lutin indiscret !

Ami, tu tardes bien longtemps,Tout est prêt pour Pâques-aux-rosesEt je t’attends.Mais si tu te reposes, —Le poids est lourd, —J’attendrai, fidèle, ô mon cher amour.

Ici le triste oubli ; — là-bas la foi gardée,Et l’âme riche ; — ici l’âme dépossédée,L’angoisse mordant le cœur comme un vampire ;Là-bas la Vérité ; — là-bas fut mon empire !

Poussière, cendre et pourriture,Ruine et dévastation,Lugubre odeur de sépulture,Ah ! quel bois de construction !Faux savoir, contes et songesDe l’édifice de mensongesSeront la base, et je pourraiBâtir dessus l’horreur du vrai.La peur de tout sentiment graveMe servira pour l’architrave,

Et je signerai ça, ma foi,« Petrus Gynt, Empereur et roi. »

J’entends un enfant qui sanglote :On chante. Non ! c’est tout un chœur

Qu’est-ce ? Pelote après peloteRoule, arrêtant mon pas vainqueur ?

Nous, les penséesQue tu n’eus pas,Roulions presséesDevant tes pas,Esprits subtilsÀ ton cœur vide,Soufflant : « DévideNos pauvres fils ! »

Impossible ! Dans un autre ordreJ’avais trop de fil à retordre !

Mots inconnusDu vieux mystère,Des arbres nusTombés à terre,

Tu nous laissasDans notre fangeAu ver qui mange,Et tu passas !

Bast ! Une autre saison commence.Engraissez la jeune semence !

Nous, les chansonsInexprimées,Vous maudissons,Âmes fermées,N’ayant pas suNous faire entendrePar un soir tendre.Maudit sois-tu !

Vivre en troubadour ? Pas si bête !J’avais bien autre chose en tête.

Gouttes de pleursNon répandues,Par nous des cœursSeraient fonduesLes glaces. Mais,Quand l’âme est dure,Notre onde pureSèche à jamais.

J’ai pleuré dans quelques alarmes,Mais à quoi m’ont servi mes larmes ?

Actes rêvésEt morts en route,Inachevés,Au froid du doute,Homme sans foi,Ton cœur inerteFit notre perte.Malheur à toi !

Je n’ai pas peur ! La belle affaire !S’abstenir, ce n’est pas forfaire !

Mauvais gamin,Sous la gelée,Par quel cheminM’as-tu roulée ?Château, clocher,Vision vaine !Satan te mène,Mauvais cocher !

Puisque c’est la faute du diable,Le ciel doit m’être pitoyable.

Mais il m’en veut. — Encore un coup,Je prends mes jambes à mon cou !

Fossoyeurs, bedeaux, arrivez, canailles,Bêlez votre vieux chant de funérailles.Je veux qu’on me couse un crêpe au chapeau,J’ai beaucoup de morts à mettre au tombeau !

C’est le jour radieuxOù les langues de flamme,Apportant l’Esprit du Seigneur,Descendirent des cieux.Élevons-y notre âme,Nos yeux et notre cœur.

Dors en paix, mon petit enfant,Je vais te bercer doucement.L’enfant rit et joue au bras de sa mère.Ils passent ensemble une vie entière,L’enfant sur mon sein sourit et s’endort.Que la vie est bonne, ô mon doux trésor !L’enfant a penché sa tête lasséeSur mon cœur. Ainsi la vie est passée.

Je te bercerai, mon enfant ;Sur mon cœur repose en rêvant.

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