Les Paroles du vaincu

Quelle nuit, ô mon âme ! et quel silence ! Écoute !La diane héroïque hier encor battait !Voilà donc la rançon que le pain blanc nous coûte !Contemple Paris qui se tait !

Superbe, aux longs échos de ses vingt citadelles,Hier encor Paris, debout sur ses remparts,Caressait des canons fidèles.O stupeur, qu’après eux laissent les grands départs !

Le camp sublime, hier plein de veuves sans larmes,Se roidissant dans sa fierté,Il se tait, noir désert plein de soldats sans armes,Prison morne sur qui pèse un rêve hébété !

O nuit faite pour les fantômes !Ressuscite les vieux Français ! Ah ! cache-nous,Nous vers qui rayonnaient ces flèches et ces dômes,Nous, les vivants muets de Paris à genoux !

O nuit ! qui donc s’en va ? Qui nous quitte ? — O silence !Qui donc râle ? Qui donc est mort ?Liberté, gloire, orgueil du drapeau sur sa lance,Qu’êtes-vous devenus aux rafales du Nord ?

Inextinguible amour ! Aïeule ! idolâtrieDes morts fameux ! O France ! héritage sacré !Berceau ! Terre sainte ! ô patrie !O Christ des nations par vingt Judas livré !

Tu rêvais paix universelle !Tu disais : « Qu’importe un ruisseau ?Pourquoi le globe qu’on morcelle ?La terre immense est mon berceau ! »A présent, tu dis : « Hors la gaîne,Le glaive à deux mains des aïeux !Hors des cœurs le sang furieux !Et vous, autour de notre haine,Rangez-vous, impassibles Dieux ! »

Ils tombèrent, enfin, ces braves !Par blocs massifs, aux trous béants.Le soir vint grandir ces géants,Ces vaincus effrayants et graves !L’un surtout, son buste d’acierDroit sur l’arçon, semblait attendre !La nuit, on peut croire, à l’entendre,Que la mort n’a point osé prendreSon âme, à ce grand cuirassier !

Ceux de l’Argonne et de ValmySont vêtus de pourpre éclatante.Ils souriaient fiers, dans l’attente,Nous criant : « Sus à l’ennemi ! »Mais toujours passaient les Barbares !Et les vieux sonneurs de fanfaresCriaient en vain : « Debout, les Morts !Redonnez-nous, ô dieux avares !Du sang qui coule dans des corps ! »

Dans les soleils couchants je voisDes ruines au nom sonore,Dont la gloire sur nous encoreFlambe et croule, comme autrefois !Dans les soleils fondants j’admire,O Paris ! les reines d’orgueil.J’ouvre, éperdu, longtemps, mon œil.Et je vais, criant, l’âme en deuil :Ninive ! Ecbatane ! Palmyre !

Plus d’une fois ta noble épée,O Patrie ! a, de son revers,Quelque part fait tomber leurs fers !Par ton sang fraternel trempée,Plus d’une plaine était en fleur,Où l’on riait de ton malheur !Ah ! pour que rien ne te flétrisse,Toi, l’unique Libératrice,Oublie aussi ; pardonnons-leur !

Vous, enfants, conçus dans l’annéeAux ciels éclaboussés de sang !Fils des veuves au lait puissant !O vous, dont l’âme est condamnéeA rêver de meurtre en naissant !Irritez nos soifs éphémères !Répétez-nous les cris perdusQue dans le ventre de vos mèresVous jetaient les mourants vaincus !

Un long fantôme avec la nuitRevient, angoisse inévitable !Un spectre illustre, à chaque table,S’assied muet, son sang reluit !Un grand linceul, au coin des bornes,Barre la route au citoyen !Dans chaque rue un être ancien,L’aïeule auguste aux grands yeux mornes,Nous suit dans l’ombre et ne dit rien !

Qu’ils sont gras, les corbeaux, mon frère !Les corbeaux de notre pays !Ah ! la chair des héros trahisAlourdit leur vol funéraire !Quand ils regagnent, vers le soir,Leurs bois déserts, hantés dès goules,Frère, aux clochers on peut les voir,Claquant du bec, par bandes soûles,Flotter comme un lourd drapeau noir.

Dévore la honte et l’outrage !Ne dis plus, toi, le fils des preux :« Ces renards étaient trop nombreux. »Tais-toi ! Couve en ton cœur ta rage !Attends ! prépare un jour, pour eux,Sans répit, l’heure expiatoire.Laisse-les nous voler l’histoire,Ces porteurs d’étendards affreuxDéshonorés par la victoire !

Sous la lune au sanglant brouillardCourt la nature ensorcelée.— Tu regardes dans la vallée ;Que vois-tu, dis-le-nous, vieillard !Le vétéran dit : « Je regardeCes peupliers rangés là-bas !Je crois revoir la vieille garde,Haute et droite, avec la cocarde,Courant au nord, pour les combats ! »

Battez le fer, ô forgerons !Pour percer un jour leurs entrailles !Fondez le plomb pour les mitrailles,Quand, un jour, nous les chasserons !L’odeur des morts emplit la brume.Dans la plaine et sur le coteauQue l’espoir, feu sacré, s’allume,Que la vengeance soit l’enclume,Et la haine, le dur marteau !

Le vent qui passe nous apporteUn bruit de fifre et de tambour.11 ne nous parle plus d’amour,Le vent qui souffle à notre porte !Le vent qui chante vient du RhinOù mange et boit l’aigle rapace !Il poursuit en mer le marin,Sous le ciel clair ou sous le grain,Le rire affreux du vent qui passe !

Car là-bas, en riant de nous,Ils font sonner leurs lourdes crosses ;Car là-bas, sous leurs mains atroces,Ils ont mis nos sœurs à genoux !Ah ! l’honneur est un mort rebelleQui dort trop mal pour rester coi !Il n’attend pas qu’un Dieu l’appelle.N’entends-tu rien, mon frère, en toi,Qui hurle : « Allons, réveille-moi ! »

Dans les aurores, les vois-tu,Montrant, l’une sa noire flèche,L’autre ses murs toujours sans brèche,Nos deux sœurs, ivres de vertu ?Les vois-tu sortir dans l’auroreDes bras dénoués du Germain,L’une, allongeant sa maigre main,L’autre, vierge farouche encore,Nos sœurs, après l’horrible hymen ?

Hélas ! Dis-nous, chanteur cruel,Quand finiront les cris de haine,Quand cessera la gloire humaineD’être un vain meurtre mutuel ?Vainqueurs, vaincus, à tour de rôle,Tous ont dressé, courbé l’épaule.Quel jour enfin, par tous fêté.Fera, d’un pôle à l’autre pôle,S’unir en paix l’humanité ?

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