Verlaine (Quelques fantômes de jadis)
Des bouquets de lis blancs croissent aux bords de l’onde,
Tout est joie, harmonie, enthousiasme, amour,La bourrasque ennemie a cessé ses querelles,L’air roucoule, alentour, d’un bruit de tourterelles,Et la terre a repris sa robe de printemps.
Si l’acre désir s’en alla.C’est que la porte était ouverte !Ah ! verte, verte, combien verteÉtait mon âme, ce jour-là !
C’était — on eût dit — une absinthePrise — il semblait — dans un café,Par un Mage très échauffé,En l’honneur de la Vierge Sainte !
C’était la voix verte d’un orgueAgonisant sur le pavé,Un petit enfant conservé,Dans l’eau — très verte — de la Morgue.Ah ! comme vite s’en alla.Par la porte à peine entr’ouvcrte,Mon âme effroyablement verte.Dans l’azur vert de ce jour-là !
Les chères mains qui furent miennes,Toutes petites, toutes belles,Après ces méprises mortelles,Et toutes ces choses païennes,
Après les rades et les grèves.Et les pays et les provinces.Royales mieux qu’au temps des princes,Les chères mains m’ouvrent les rêves.
Mains en songe, mains sur mon âme,Sais-je, moi, ce que vous daignâtes,Parmi ces rumeurs scélérates,Dire à cette âme qui se pâme ?
Ment-elle, ma vision chasteD’affinité spirituelle,De complicité maternelle.D’affection étroite et vaste ?
Remords si chers, peine très bonne,Rêves bénis, mains consacrées,O ces mains, ces mains vénérées,Faites le geste qui pardonne !
Et j’ai revu l’enfant unique : il m’a sembléQue s’ouvrait dans mon cœur la dernière blessure.Celle dont la douleur plus exquise m’assureD’une mort désirable en un jour consolé.
La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure !En ces instants choisis elles ont éveilléLes rêves un peu lourds du scrupule ennuyé,Et tout mon sang chrétien chanta la Chanson pure.
J’entends encor, je vois encor ! Loi du devoirSi douce ! Enfin je sais ce qu’est entendre et voir.J’entends, je vois toujours ! Voix des bonnes pensées,Innocence, avenir ! Sage et silencieux,Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,Belles petites mains qui fermerez mes yeux !
Tu gémis sur l’Ida, mourante, échevelée,O reine! ô de Minos épouse désolée 1...
Une aube affaiblieVerse dans les champsLa mélancolieDes soleils couchants.La mélancolieBerce de doux chantsMon cœur qui s’oublieAux soleils couchants,Et d’étranges rêves,Comme des soleilsCouchants sur les grèves,Fantômes vermeils,Défilent sans trêve,Défilent, pareilsA de grands soleilsCouchants sur les grèves.
Ah ! mon enfant, comme vous êtes bon d’avoir songé à cette bagatelle et comme je vous remercie ! Et pourtant, voyez jusqu’où va l’erreur humaine. Vous avez mis mes phrases en musique. Hélas ! je croyais l’avoir fait moi-même.
.......molles ombres bleues,Un calme clair de lune triste et beauQui fait rêver les oiseaux dans les arbresEt sangloter d’extase les jets d’eau,Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.
Dans le vieux parc solitaire et glacé,Deux formes ont tout à l’heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,Et l’on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacéDeux spectres ont évoqué le passé.
— Te souvient-il de notre extase ancienne ?Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.
— Ah! les beaux jours de bonheur indicibleOù nous joignions nos bouches ! — C’est possible.
— Qu’il était bleu, le ciel, et grand l’espoir !L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles,Et la nuit seule entendit leurs paroles.
Et cette voix du cœur qui seule au cœur arrive,
Colères, soupirs noirs, regrets, tentationsQu’il a fallu pourtant que nous entendissionsPour l’assourdissement des silences honnêtes,Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,
Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes,Sentences, mots en vain, métaphores mal faites,Toute la rhétorique en fuite des péchés,Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes !
Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés.Mourez à nous, mourez aux humbles vœux cachésQue nourrit la douceur de la Parole forte,Car notre cœur n’est plus de ceux que vous cherchez !
Mourez parmi la voix que la Prière emporteAu ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porteEt dont elle tiendra les sceaux au dernier jour,Mourez parmi la voix que la Prière apporte,
Mourez parmi la voix terrible de l’Amour !
La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure
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