Soukhman
Contes et fables
SOUKMAN
BALLADE
Chez le bienveillant duc VladimirOn festoyait, — on festoyait en l’honneurDes boyards, des princes, des nobles chevaliers.Et pendant ce festin, tous vantaient leurs vertus :L’un vantait ses richesses,L’autre vantait son coursier,Le fort vantait sa force,Le sot vantait sa jeune femme,Le sage, enfin, vantait sa vieille mère.À table, — absorbé dans ses pensées,Seul, le chevalier SoukhmanNe se vantait de rien.Vladimir, — le Duc, — le beau Soleil,Dans la grande salle se promène,Secouant sa chevelure blonde,Et tient à Soukhman ce discours :— Et pourquoi, chevalier, restes-tu rêveur ?Pourquoi ne manges-tu pas, ne bois-tu pas ?Pourquoi ne goûtes-tu pas au cygne blanc,Et ne te vantes-tu de rien à ce festin ?Et Soukhman dit les paroles suivantes :— Puisque tu l’ordonnes, je vais me vanter !Et je vais t’amener un cygne blanc,
Non pas blessé, non pas ensanglanté.Mais vivant, entre mes mains.Et Soukhman se dressa sur ses jambes agiles,Et harnacha son beau cheval ;Il s’en alla, Soukhman, vers la mer bleue,Vers la mer bleue, — vers la baie calme.Et arriva, Soukhman, vers la première baieEt n’y trouva pas le cygne blanc.Il s’en alla, Soukhman, vers une autre baieEt n’y trouva ni oie ni cygne ;Et pas davantage à la troisième baieIl n’y avait d’oie grise ni de cygne blanc.Alors, Soukhman resta perplexe :— Comment retournerai-je à la belle ville de Kiev ?Que dirai-je au grand-duc Vladimir ?Il s’en alla vers la rivière Dniéper,Et trouva le Dniéper tout troublé,Tout changé dans son aspect ;L’eau y était chargée de sable.Alors, Soukhman demanda au Dniéper fleuve :— Pourquoi, fleuve, es-tu ainsi ?Ton aspect n’est plus comme autrefois,Ton eau est mêlée de sable.Et le fleuve Dniéper lui répondit :— Mon aspect n’est plus comme autrefois,Parce que, derrière moi, fleuve Dniéper,Arrivent quarante mille Tartares,Qui construisent des ponts du matin au soir,Et ce qu’ils font, le jour, je l’emporte la nuit.Mais mes forces sont épuisées.Alors Soukhman dit les paroles suivantes :
— Où serait mon honneur de chevalier,Si je ne mesurais mon courage avec la force tartare ?Et il lança son fier coursier ;Il passa le fleuve DnieperSans mouiller le sabot de son cheval.Il courut, Soukhman, près d’un vieux chêne,Près d’un chêne tout rabougri.Il arracha l’arbre et ses racines,Un suc blanc coula du chêne.Il prit le chêne comme un gourdin,Et lança sa monture contre les Tartares.Il tourna, retourna, Soukhman,Levant et brandissant son gourdin.Quand il frappait en avant, c’est toute une rue qu’il rasait,Et en arrière, il détruisait une ruelle.Il extermina ainsi, Soukhman, tous les ennemis.Trois jeunes Tartares seulement s’enfuirentDans les arbustes, sous les ormes ;Ils se cachèrent au bord du Dnieper.Soukhman s’approcha du fleuve,Et de leur cachette, les trois TartaresLancèrent à Soukhman trois flèchesQui frappèrent ses côtes et trouèrent sa peau blanche.Soukhman, — la Lumière, — retira les flèchesDe ses côtes, de ses plaies ensanglantées,Qu’il boucha de feuilles de coquelicot ;Et il égorgea les trois petits Tartares.Soukhman revint chez le duc Vladimir.Il attacha son cheval à un poteau,Et lui-même entra dans la salle du festin.Vladimir, — le Duc, — le beau Soleil !
Se promène à travers la salleEt demande au chevalier Soukhman :— Eh bien, Soukhman, tu ne m’apportes pasUn cygne blanc non ensanglanté ?Et Soukhman dit les paroles suivantes :— Hoï, Vladimir-le-Duc, au bord du DnieperCe n’est pas aux cygnes que j’avais à penser.Je rencontrai au delà du fleuve DnièperUne force armée de quarante milleDe méchants Tartares qui marchaient sur la ville de Kiev.Ils construisaient des ponts, du matin au soir,Et la rivière Dnièper les emportait la nuit,Mais elle était à bout de forces.Je lançai alors mon cheval contre ces Tartares,Et je les battis tous jusqu’au dernier.Vladimir, — le Duc, — le beau Soleil,N’eut pas confiance en ces paroles.Il ordonna à ses fidèles serviteursDe prendre Soukhman par ses bras blancs,Et de l’enfermer dans de profonds caveaux.Et il envoya vers le Dnièper DobrynouchkaPour se convaincre des exploits de Soukhman.Dobrynouchka se dressa sur ses jambes agiles,Il harnacha son rapide coursier,Il courut dans les champs jusqu’au fleuve.Là il vit, gisant à terre, une force arméeDe quarante mille guerriers exterminés.
Et, auprès d’eux, le chêne avec ses racines,L’arbre fendu en mille lattes.Dobrynouchka soulève le chêneEt l’apporte au duc Vladimir,Et lui parle en ces termes :— Il se vante de la vérité, Soukhman.Derrière le fleuve Dnièper, j’ai vu gisantQuarante mille méchants Tartares,Et le gourdin de SoukhmanS’est fendu à ce terrible massacre.Alors, Vladimir-le-Duc ordonne à ses serviteursD’aller dans les profonds caveaux,D’en faire sortir, au plus vite, Soukhman,De l’amener devant ses yeux limpides.Et dit Vladimir : — Pour ses services si grands,Je comblerai de bienfaits ce brave chevalier :Je lui donnerai pour toujours,Des villes avec leurs faubourgs,Des bourgs avec leurs villages,Des richesses sans mesure.Ils vont dans les caveaux profonds,Les fidèles serviteurs, chercher Soukhman,Et ils lui tiennent ce discours :— Sors, chevalier Soukhman, du caveau ;Vladimir-le-Duc te gracie.Pour tes glorieux exploits,Notre Soleil veut t’accorderDes villes avec leurs faubourgs,Des bourgs avec leurs villages,Des richesses sans mesure.Il sortit, Soukhman, dans les champs,
Et il dit les paroles suivantes :— Hoï ! Vladimir, — le Duc, — le beau Soleil,Tu devais à temps me témoigner ta reconnaissance,Tu devais à temps me combler,Car, maintenant, tu ne me verras plus,Tu ne regarderas plus mes yeux limpides.Et Soukhman retira de ses plaiesLes feuilles de coquelicot ;Et il dit, Soukhman, — la Lumière :— Coule, mon sang, deviens rivière !Mon sang vermeil ! sang inutile !Coule, Soukhman ! Ah ! Soukhman, rivièreSois du Dniéper, fleuve, la sœur.
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