Leconte de Lisle
Anthologie des poètes français contemporains
Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes,La ville s’endormait aux pieds des monts brumeux.Sur de grands rocs lavés d’un nuage écumeuxLa mer sombre en grondant versait ses hautes lames.
La nuit multipliait ce long gémissement.Nul astre ne luisait dans l’immensité nue ;Seule, la lune, pâle, en écartant la nue,Comme une morne lampe oscillait tristement.
Monde muet, marqué d’un signe de colère,Débris d’un globe mort au hasard dispersé,Elle laissait tomber de son orbe glacéUn reflet sépulcral sur l’océan polaire.
Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étouffants,L’Afrique, s’abritant d’ombre épaisse et de brume,Affamait ses lions dans le sable qui fume,Et couchait près des lacs ses troupeaux d’éléphants.
Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres,Parmi des ossements de bœufs et de chevaux,De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux,Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.
La queue en cercle sous leurs ventres palpitants,L’œil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles,Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles,Et d’un frisson rapide agités par instants.
L’écume de la mer collait sur leurs échinesDe longs poils qui laissaient les vertèbres saillir ;Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir,Leurs dents blanches claquaient sous leurs rouges babines.
Devant la lune errante aux livides clartés,Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ?Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ?
Je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages,Après tant de soleils qui ne reviendront plus,J’entends toujours, du fond de mon passé confus,Le cri désespéré de vos douleurs sauvages !
Le sable rouge est comme une mer sans limite,Et qui flambe, muette, affaissée en son lit.Une ondulation immobile remplitL’horizon aux vapeurs de cuivre où l’homme habite.
Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repusDorment au fond de l’antre éloigné de cent lieues,Et la girafe boit dans les fontaines bleues,Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.
Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aileL’air épais où circule un immense soleil.Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil,Fait onduler son dos dont l’écaille étincelle.
Tel l’espace enflammé brûle sous les cieux clairs.Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes,Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes,Vont au pays natal à travers les déserts.
D’un point de l’horizon, comme des masses brunes,Ils viennent, soulevant la poussière, et l’on voit,Pour ne point dévier du chemin le plus droit, -Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.
Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corpsEst gercé comme un tronc que le temps ronge et mine ;Sa tête est comme un roc, et l’arc de son échineSe voûte puissamment à ses moindres efforts.
Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche,Il guide au but certain ses compagnons poudreux ;Et, creusant par derrière un sillon sablonneux,Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.
L’oreille en éventail, la trompe entre les dents,Ils cheminent, l’œil clos. Leur ventre bat et fume,
Et leur sueur dans l’air embrasé monte en brume ;Et bourdonnent autour mille insectes ardents.
Mais qu’importent la soif et la mouche vorace,Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé ?Ils rêvent en marchant du pays délaissé,Des forêts de figuiers où s’abrita leur race.
Ils reverront le fleuve échappé des grands monts,Où nage en mugissant l’hippopotame énorme,Où, blanchis par la lune et projetant leur forme,Ils descendaient pour boire en écrasant les joncs.
Aussi, pleins de courage et de lenteur, ils passentComme une ligne noire, au sable illimité ;Et le désert reprend son immobilitéQuand les lourds voyageurs à l’horizon s’effacent.
Tels que la haute mer contre les durs rivages,A la grande tuerie ils se sont tous rués,Ivres et haletants, par les boulets troués,En d’épais tourbillons pleins de clameurs sauvages.
Sous un large soleil d’été, de l’aube au soir,Sans relâche, fauchant les blés, brisant les vignes,Longs murs d’hommes, ils ont poussé leurs sombres lignes.Et là, par blocs entiers, ils se sont laissés choir,
Puis, ils se sont liés en étreintes féroces,Le souffle au souffle uni, l’œil de haine chargé.Le fer d’un sang fiévreux à l’aise s’est gorgé ;La cervelle a jailli sous la lourdeur des crosses.
Victorieux, vaincus, fantassins, cavaliers,Les voici maintenant, blêmes, muets, farouches,Les poings fermés, serrant les dents, et les yeux louches,Dans la mort furieuse étendus par milliers.
La pluie, avec lenteur lavant leurs pâles faces,Aux pentes du terrain fait murmurer ses eaux ;
Et par la morne plaine où tourne un vol d’oiseauxLe ciel d’un soir sinistre estompe au loin leurs masses.
Tous les cris se sont tus, les râles sont poussés.Sur le sol bossue de tant de chair humaine,Aux dernières lueurs du jour on voit à peineSe tordre vaguement des corps entrelacés ;
Et là-bas, du milieu de ce massacre immense,Dressant son cou roidi, percé de coups de feu,Un cheval jette au vent un rauque et triste adieu,Que la nuit fait courir à travers le silence.
O boucherie ! ô soif du meurtre ! acharnementHorrible ! odeur des morts qui suffoques et navres !Soyez maudits devant ces cent mille cadavresEt la stupide horreur de cet égorgement.
Mais, sous l’ardent soleil ou sur la plaine noire,Si, heurtant de leur cœur la gueule du canon,Ils sont morts, Liberté, ces braves, en ton nom,Béni soit le sang pur qui fume vers ta gloire !
Lèvent froid de la nuit souffle à travers les branchesEt casse par moments les rameaux desséchés ;La neige, sur la plaine où les morts sont couchés,Comme un suaire étend au loin ses nappes blanches.
En ligne noire, au bord de l’étroit horizon,Un long vol de corbeaux passe en rasant la terre,Et quelques chiens, creusant un tertre solitaire,Entre-choquent les os dans le rude gazon.
J’entends gémir les morts sous les herbes froissées.O pâles habitants de la nuit sans réveil,Quel amer souvenir, troublant votre sommeil,S’échappe en lourds sanglots de vos lèvres glacées ?
Oubliez, oubliez ! Vos cœurs sont consumés ;De sang et de chaleur vos artères sont vides.O morts, morts bienheureux, en proie aux vers avides,Souvenez-vous plutôt de la vie, et dormez !
Ah ! dans vos lits profonds quand je pourrai descendre,Comme un forçat vieilli qui voit tomber ses fers,Que j’aimerai sentir, libre des maux soufferts,Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre !
Mais, ô songe ! Les morts se taisent dans leur nuit.C’est le vent, c’est l’effort des chiens à leur pâture,C’est ton morne soupir, implacable nature !C’est mon cœur ulcéré qui pleure et qui gémit.
Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne.A quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir ?Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir,Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne.
Encore une torture, encore un battement.Puis, rien. La terre s’ouvre, un peu de chair y tombe ;Et l’herbe de l’oubli, cachant bientôt la tombe,Sur tant de vanité croit éternellement.
Quand le Nazaréen, en croix, les mains clouées,Sentit venir son heure et but le vin amer,Plein d’angoisse, il cria vers les sourdes nuées,Et la sueur de sang ruissela de sa chair.
Mais dans le ciel muet de l’infame collineNul n’ayant entendu ce lamentable cri,Comme un dernier sanglot soulevait sa poitrine,L’homme désespéré courba son front meurtri.
Toi qui mourais ainsi dans ces jours implacables,Plus tremblant mille fois et plus épouvanté,O vivante Vertu ! que les deux misérablesQui, sans penser à rien, râlaient à ton côté ;
Que pleurais-tu, grande âme, avec tant d’agonie ?Ce n’était pas ton corps sur la croix desséché,La jeunesse et l’amour, ta force et ton génie,Ni l’empire du siècle à tes mains arraché.
Non ! Une voix parlait dans ton rêve, ô Victime !La voix d’un monde entier, immense désaveu,
Qui te disait : — Descends de ton gibet sublime,Pâle crucifié, tu n’étais pas un Dieu !
Tu n’étais ni le pain céleste, ni l’eau vive !Inhabile pasteur, ton joug est délié !Dans nos cœurs épuisés, sans que rien lui survive,Le Dieu s’est refait homme, et l’homme est oublié !
Cadavre suspendu vingt siècles sur nos têtes,Dans ton sépulcre vide il faut enfin rentrer.Ta tristesse et ton sang assombrissent nos fêtes ;L’humanité virile est lasse de pleurer. —
Voilà ce que disait, à ton heure suprême,L’écho des temps futurs, de l’abîme sorti ;Mais tu sais aujourd’hui ce que vaut ce blasphème ;O fils du charpentier, tu n’avais pas menti !
Tu n’avais pas menti ! Ton Église et ta gloirePeuvent, ô Rédempteur, sombrer aux flots mouvants ;L’homme peut sans frémir rejeter ta mémoire,Comme on livre une cendre inerte aux quatre vents ;
Tu peux, sur les débris des saintes cathédrales,Entendre et voir, livide et le front ceint de fleurs,Se ruer le troupeau des folles saturnales,Et son rire insulter tes divines douleurs !
Car tu sièges auprès de tes Égaux antiques,Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu ;Les âmes, en essaims de colombes mystiques,Vont boire la rosée à tes lèvres de Dieu !
Et comme aux jours altiers de la force romaine,Comme au déclin d’un siècle aveugle et révolté,Tu n’auras pas menti, tant que la race humainePleurera dans le temps et dans l’éternité.
Une nuit noire, par un temps calme, sous l’Equateur,
Le Temps, l’Etendue et le NombreSont tombés du noir firmamentDans la mer immobile et sombre.
Suaire de silence et d’ombre,La nuit efface absolumentLe Temps, l’Etendue et le Nombre.
Tel qu’un lourd et muet décombre,L’Esprit plonge au vide dormant,Dans la mer immobile et sombre.
En lui-même, avec lui, tout sombre,Souvenir, rêve, sentiment,Le Temps, l’Étendue et le Nombre,Dans la mer immobile et sombre.
L’aigle noir aux yeux d’or, prince du ciel mongol,Ouvre, dès le premier rayon de l’aube claire,Ses ailes comme un large et sombre parasol.
Un instant immobile, il plane, épie et flaire.Là-bas, au flanc du roc crevassé, ses aiglonsErigent, affamés, leurs cous au bord de l’aire.
Par la steppe sans fin, coteau, plaine et vallons,L’œil luisant à travers l’épais crin qui l’obstrue,Pâturent, çà et là, des bardes d’étalons.
L’un d’eux, parfois, hennit vers l’aube ; l’autre rueOu quelque autre, tordant la queue, allègrement,Pris de vertige, court dans l’herbe jaune et drue.
La lumière, en un frais et vif pétillement,Croît, s’élance par jet, s’échappe par fusée,Et l’orbe du soleil émerge au firmament.
A l’horizon subtil où bleuit la rosée,Morne dans l’air brillant, l’aigle darde, anxieux,Sa prunelle infaillible et de faim aiguisée.
Mais il n’aperçoit rien qui vole par les cieux,Rien qui surgisse au loin dans la steppe aurorale,Cerf ni daim, ni gazelle aux bonds capricieux.
Il fait claquer son bec avec un âpre râle ;D’un coup d’aile irrité, pour mieux voir de plus haut,Il s’enlève, descend et remonte en spirale.
L’heure passe, l’air brûle. Il a faim. A défautDe gazelle ou de daim, sa proie accoutumée,C’est de la chair, vivante ou morte, qu’il lui faut.
Or, dans sa robe blanche et rase, une fuméeAutour de ses naseaux roses et palpitants,Un étalon conduit la hennissante armée.
Quand il jette un appel vers les cieux éclatants,La harde, qui tressaille à sa voix fière et brève,Accourt, l’oreille droite et les longs crins flottants.
L’aigle tombe sur lui comme un sinistre rêve,S’attache au col troué par ses ongles de ferEt plonge son bec courbe au fond des yeux qu’il crève.
Cabré, de ses deux pieds convulsifs battant l’air,Et comme empanaché de la bête vorace,L’étalon fuit dans l’ombre ardente de l’enfer.
Le ventre contre l’herbe, il fuit, et, sur sa trace,Ruisselle de l’orbite excave un flux sanglant ;Il fuit, et son bourreau le mange et le harasse.
L’agonie en sueur fait haleter son flanc ;Il renâcle, et secoue, enivré de démence,Cette grande aile ouverte et ce bec aveuglant.
Il franchit, furieux, la solitude immense,S’arrête brusquement, sur ses jarrets ployé,S’abat et se relève et toujours recommence,
Puis, rompu de l’effort en vain multiplié,L’écume aux dents, tirant sa langue blême et sèche,Par la steppe natale il tombe foudroyé.
Là, ses os blanchiront au soleil qui les sèche ;Et le sombre Chasseur des plaines, l’aigle noir,Retourne au nid avec un lambeau de chair fraîche.
Ses petits affamés seront repus ce soir.
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