Le Calumet du Sachem
Le Calumet du Sachem
es cèdres et les pins, les hêtres, les érables,Dans leur antique orgueil des siècles respecté,Haussent de toutes parts avec rigiditéLa noble ascension de leurs troncs vénérablesJusqu’aux dômes feuillus, chauds des feux de l’été.Sous l’enchevêtrement de leurs vastes ramuresLa terre fait silence aux pieds de ses vieux rois.Seuls, au fond des lointains mystérieux, parfois,Naissent, croissent, s’en vont, renaissent les murmuresQue soupire sans fin l’âme immense des bois.
Transperçant çà et là les hautes nefs massives,Dans l’air empli d’arome immobile et de paixL’invisible soleil darde l’or de ses rais,Qui sillonnent d’un vol grêle de flèches vivesLa sombre majesté des feuillages épais.Les grands Élans, couchés parmi les cyprières,Sur leurs dos musculeux renversent leurs cols lourds ;Les panthères, les loups, les couguars et les oursSe sont tapis, repus des chasses meurtrières,Au creux des arbres morts ou dans les antres sourds.Écureuils, perroquets, ramiers à gorge bleueDorment. Les singes noirs, du haut des sassafras,Sans remuer leur tête et leurs reins au poil ras,A la branche qui ploie appendus par la queue,Laissent inertement aller leurs maigres bras.Les crotales, lovés sous quelque roche chaude,Attendent une proie errante, et, par moment,De l’ombre où leurs fronts plats s’allongent lentement,Le feu subtil de leurs prunelles d’émeraudeLuit, livide, et jaillit dans un pétillement.Assis contre le tronc géant d’un sycomore,Le cou roide, les yeux clos comme s’il dormait,Une plume d’ara, jaune et pourpre, au sommetDu crâne, le Sachem, le dernier SagamoreDes Florides, est là, fumant son calumet.
Ses guerriers dispersés errent dans les prairies,Par delà le grand Fleuve où boivent les bisons.Loin du pays natal aux riches floraisons,Comme le vent d’hiver fait des feuilles flétries,L’exil les a chassés vers tous les horizons.Devant l’homme à peau blême et son lâche tonnerreIls vont où le soleil tombe sanglant des cieux ;Mais le Sachem têtu, seul des siens, et très vieux,Tel que l’aigle attardé qui retourne à son aire,Est revenu mourir au berceau des aïeux.Des confins du couchant et des espaces mornesIl a su retrouver, avec l’œil et le flair,Sans halte, par la nuit profonde ou le ciel clair,Les vestiges épars dans les plaines sans bornesEt recueillir au vol les effluves de l’air.Sa hache et son couteau, les armes du vrai brave,Gisent sur ses genoux. Le Chef a dénouéSa ceinture, et, dressant son torse tatouéD’ocre et de vermillon, il fume d’un air graveSans qu’un pli de sa face austère ait remué.Il sait qu’au lourd silence épandu des raméesLes sinistres rumeurs des nuits succéderont,Qu’à l’odeur de sa chair, bossuant leur dos rond,Vont ramper jusqu’à lui les bêtes affamées ;Mais le vieux Chef se rit des dents qui le mordront.
L’ardente vision qui hante ses prunellesLui dérobe la terre et l’emporte au delà,Dans les bois où l’esprit des Sachems s’envolaEt dans la volupté des chasses éternelles.Viennent panthères, loups et couguars, le voilà !Et l’antique forêt qui rêve, où rien ne bouge,Semble à jamais inerte, ainsi que maintenant,Sauf la molle vapeur qui va tourbillonnantHors du long calumet de cette Idole rougeEt monte vers la paix de midi rayonnant.
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