Kaïn
Le Parnasse contemporain — 1869
LECONTE DE LISLE KAÏN
POËME
En la trentième année, au siècle de l’épreuve,Étant captif parmi les cavaliers d’Assur,Thogorma, le Voyant, fils d’Élam, fils de Thur,Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve,À l’heure où le soleil blanchit l’herbe & le mur.Depuis que le Chasseur Iahveh, qui terrasseLes forts & de leur chair nourrit l’aigle & le chien,Avait lié son peuple au joug assyrien,Tous, se rasant les poils du crâne & de la face,Stupides, s’étaient tus & n’entendaient plus rien.
Ployés sous le fardeau des misères accrues,Dans la faim, dans la soif, dans l’épouvante assis,Ils revoyaient leurs murs écroulés & noircis,Et, comme aux crocs publics pendent les viandes crues,Leurs princes aux gibets des Rois incirconcis ;Le pied de l’infidèle appuyé sur la nuqueDes vaillants, le saint temple où priaient les aïeuxSouillé, vide, fumant, effondré par les pieux,Et les vierges en pleurs sous le fouet de l’eunuque,Et le sombre Iahveh muet au fond des cieux.Or, laissant, ce jour-là, près des mornes aïeulesEt des enfants couchés dans les nattes de cuir,Les femmes aux yeux noirs de sa tribu gémir,Le fils d’Elam, meurtri par la sangle des meules,Le long du grand Khobar se coucha pour dormir.Les bandes d’étalons, par la plaine inondéeDe lumière, gisaient sous le dattier roussi,Et les taureaux, & les dromadaires aussi,Avec les chameliers d’Iran & de Khaldée.Thogorma, le Voyant, eut ce rêve. Voici.C’était un soir des temps mystérieux du monde,Alors que du midi jusqu’au septentrionToute vigueur grondait en pleine éruption,L’arbre, le roc, la fleur, l’homme & la bête immonde,Et que Dieu haletait dans sa création.
C’était un soir des temps. Par monceaux, les nuées,Émergeant de la cuve ardente de la mer,Tantôt, comme des blocs d’airain, pendaient dans l’air ;Tantôt, d’un tourbillon véhément remuées,Hurlantes, s’écroulaient en un immense éclair.Vers le couchant rayé d’écarlate, un œil loucheEt rouge s’enfonçait dans les écumes d’or,Tandis qu’à l’orient, le mont Gelboé-hor,De la racine au faîte éclatant & farouche,Flambait, bûcher funèbre où le sang coule encor.Et loin, plus loin, là-bas, le sable aux dunes noires,Plein du cri des chacals & du renâclementDe l’onagre, & parfois traversé brusquementPar quelque monstre épais qui grinçait des mâchoiresEt laissait après lui comme un ébranlement.Mais derrière le mont Gelboé-hor, chargéesD’un livide brouillard chaud des fauves odeursQue répandent les ours & les lions grondeurs,Ainsi que font les mers par les vents outragées,On entendait râler de vagues profondeurs.Thogorma dans ses yeux vit monter des muraillesDe fer d’où s’enroulaient des spirales de toursEt de palais cerclés d’airain sur des blocs lourds ;Ruche énorme, géhenne aux lugubres entraillesOù s’engouffraient les Forts, princes des anciens jours.
Ils s’en venaient de la montagne & de la plaine,Du fond des sombres bois & du désert sans fin,Plus massifs que le cèdre & plus hauts que le pin,Suants, échevelés, soufflant leur rude haleineAvec leur bouche épaisse & rouge, & pleins de faim.C’est ainsi qu’ils rentraient, l’ours velu des cavernesÀ l’épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant.Et les femmes marchaient, géantes, d’un pas lent,Sous les vases d’airain qu’emplit l’eau des citernes,Graves, & les bras nus, & les mains sur le flanc.Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes,Les seins droits, le col haut, dans la sérénitéTerrible de la force & de la liberté,Et posant tour à tour dans la ronce & les herbesLeurs pieds fermes & blancs avec tranquillité.Le vent respectueux, parmi leurs tresses sombres,Sur leurs nuques de marbre errait en frémissant.Tandis que les parois des rocs couleur de sang,Comme de grands miroirs suspendus dans les ombres,De la pourpre du soir baignaient leur dos puissant.Les ânes de Khamos, les vaches aux mamellesPesantes, les boucs noirs, les taureaux vagabondsSe hâtaient, sous l’épieu, par files & par bonds ;Et de grands chiens mordaient le jarret des chamelles,Et les portes criaient en tournant sur leurs gonds.
Et les éclats de rire & les chansons férocesMêlés aux beuglements lugubres des troupeaux,Tels que le bruit des rocs secoués par les eaux,Montaient jusques aux tours où, le poing sur leurs crosses,Des vieillards regardaient, dans leurs robes de peaux ;Spectres de qui la barbe, inondant leurs poitrines,De son écume errante argentait leurs bras roux,Immobiles, de lourds colliers de cuivre aux cous,Et qui, d’en haut, dardaient, l’orgueil plein les narines,Sur leur race des yeux profonds comme des trous.Puis, quand tout, foule & bruit & poussière mouvante,Eut disparu dans l’orbe immense des remparts.L’abîme de la nuit laissa de toutes partsSuinter la terreur vague & sourdre l’épouvanteEn un rauque soupir sous le ciel morne épars.Et le Voyant sentit le poil de sa peau rudeSe hérisser tout droit en face de cela,Car il connut, dans son esprit, que c’était làLa Ville de l’angoisse & de la solitude,Sépulcre de Kaïn au pays d’Hévila ;Le lieu sombre où, saignant des pieds & des paupières,Il dit à sa famille errante : — BâtissezMa tombe, car les temps de vivre sont passés.Couchez-moi, libre & seul, sur un monceau de pierres.Le Rôdeur veut dormir, il est las, c’est assez.
Gorges des monts déserts, régions inconnuesAux vivants, vous m’avez vu fuir de l’aube au soir.Je m’arrête, & voici que je me laisse choir.Couchez-moi sur le dos, la face vers les nues,Enfants de mon amour & de mon désespoir.Que le soleil regarde & que l’eau du ciel laveLe signe que la haine a creusé sur mon front.Ni les aigles, ni les vautours ne mangerontMa chair, ni l’ombre aussi ne clora mon œil cave.Autour de mon tombeau les lâches se tairont.Mais le sanglot des vents, l’horreur des longues veilles,Le râle de la soif & celui de la faim,L’amertume d’hier & celle de demain,Que l’angoisse du monde emplisse mes oreillesEt hurle dans mon cœur comme un torrent sans frein ! —Or, ils firent ainsi. Le formidable ouvrageS’amoncela dans l’air des aigles déserté.L’Ancêtre se coucha par les siècles dompté,Et, les yeux grands ouverts, dans l’azur ou l’orage,La face au ciel, dormit selon sa volonté.Hénokhia ! cité monstrueuse des Mâles,Antre des Violents, citadelle des Forts,Qui ne connus jamais la peur ni le remords,Telles du fils d’Élam frémirent les chairs pâles,Quand tu te redressas du fond des siècles morts.
Abîme où, loin des cieux aventurant son aile,L’Ange vit la beauté de la femme & l’aima,Où le fruit qu’un divin adultère forma,L’homme géant brisa la vulve maternelle,Ton spectre emplit les yeux du Voyant Thogorma.Il vit tes escaliers puissants bordés de torchesHautes qui tournoyaient, rouges, au vent des soirs ;Il entendit tes ours gronder, tes lions noirsRugir, liés de marche en marche, &, sous tes porches,Tes crocodiles geindre au fond des réservoirs ;Et, de tous les recoins de ta masse farouche,Le souffle des dormeurs dont l’œil ouvert reluit,Tandis que, çà & là, sinistres & sans bruit,Quelques fantômes lents, se dressant sur leur couche,Écoutaient murmurer les choses de la nuit.Mais voici que du sein déchiré des ténèbres,Des confins du désert creusés en tourbillon,Un Cavalier, sur un furieux étalon,Hagard, les poings roidis, plein de clameurs funèbres,Accourut, franchissant le roc & le vallon.Sa chevelure blême, en lanières épaisses,Crépitait au travers de l’ombre horriblement,Et, derrière, en un rauque & long bourdonnement,Se déroulaient, selon la taille & les espèces,Les bêtes de la terre & du haut firmament.
Aigles, lions & chiens, & les reptiles souples,Et l’onagre & le loup, & l’ours & le vautour,Et l’épais Béhémot, rugueux comme une tour,Maudissaient dans leur langue, en se ruant par couples,Ta ville sombre, Hénokh ! & pullulaient autour.Mais dans leurs lits d’airain dormaient les fils des Anges.Et le grand Cavalier, heurtant les murs, cria :— Malheur à toi, monceau d’orgueil, Hénokhia !Ville du Vagabond révolté dans ses langesQue le Jaloux avant les temps répudia !Sépulcre du Maudit, la vengeance est prochaine.La mer se gonfle & gronde, & la bave des eauxBien au-dessus des monts va noyer les oiseaux.L’extermination suprême se déchaîne,Et du ciel qui s’effondre a rompu les sept sceaux.La face du désert dira : Qu’est devenueHénokhia, semblable au Gelboé pierreux ?Et l’aigle & le corbeau viendront, disant entre eux :Où donc se dressait-elle autrefois sous la nueLa Ville aux murs de fer des géants vigoureux ?Mais rien ne survivra, pas même ta poussière,Pas même un de vos os, enfants du Meurtrier !Holà ! j’entends l’abîme impatient crier,Et le gouffre t’attire, ô race carnassièreDe Celui qui ne sut ni fléchir ni prier !
Kaïn, Kaïn, Kaïn ! Dans la nuit sans aurore,Dès le ventre d’Héva maudit & condamné,Malheur à toi par qui le soleil nouveau-néBut, plein d’horreur, le sang qui fume & crie encore,Pour les siècles, au fond de ton cœur forcené !Malheur à toi, dormeur silencieux, chair vile,Esprit que la vengeance éternelle a sacré,Toi qui n’as jamais cru, ni jamais espéré !Plus heureux le chien mort pourri hors de ta ville !Dans ton crime effroyable Iahveh t’a muré. —Alors, au faîte obscur de la cité rebelle,Soulevant son dos large & l’épaule & le front,Se dressa lentement sous l’injure & l’affrontLe Géant qu’enfanta pour la douleur nouvelleCelle par qui les fils de l’homme périront.Il se dressa debout sur le lit granitiqueOù, tranquille, depuis dix siècles révolus,Il s’était endormi pour ne s’éveiller plus ;Puis il regarda l’ombre & le désert antique,Et sur l’ampleur du sein croisa ses bras velus.Sa barbe & ses cheveux dérobaient son visage ;Mais, sous l’épais sourcil, & luisant à travers,Ses yeux, hantés d’un songe unique, & grands ouverts,Contemplaient par de la l’horizon, d’âge en âge,Les jours évanouis & le jeune univers.
Thogorma vit alors la famille innombrableDes fils d’Hénokh emplir, dans un fourmillementImmense, palais, tours & murs en un moment ;Et, tous, ils regardaient l’Ancêtre vénérable,Debout, & qui rêvait silencieusement.Et les bêtes poussaient leurs hurlements de haine,Et l’étalon, soufflant du feu par les naseaux,Broyait les vieux palmiers comme autant de roseaux,Et le grand Cavalier gardien de la GéhenneMêlait sa clameur âpre aux cris des animaux.Mais l’Homme violent, du sommet de son aire,Tendit son bras noueux dans la nuit, & voilà,Plus haut que ce tumulte vain, comme il parlaD’une voix lente & grave & semblable au tonnerre,Qui d’échos en échos par le désert roula :— Qui me réveille ainsi dans l’ombre sans issueOù j’ai dormi dix fois cent ans, roide & glacé ?Est-ce toi, premier cri de la mort, qu’a pousséLe Jeune homme d’Hébron sous la lourde massueEt les débris fumants de l’autel renversé ?Tais-toi, tais-toi, sanglot qui montes jusqu’au faîteDe ce sépulcre antique où j’étais étendu !Dans mes nuits & mes jours je t’ai trop entendu.Tais-toi, tais-toi, la chose irréparable est faite.J’ai veillé si longtemps que le sommeil m’est dû.
Mais non ! Ce n’est point là ta clameur séculaire,Pâle enfant de la femme, inerte sur son sein !Ô victime, tu sais le sinistre desseinD’Iahveh m’aveuglant du feu de sa colère.L’iniquité divine est ton seul assassin.Silence, ô Cavalier de la Géhenne ! ô BêtesFurieuses, qu’il traîne après lui, taisez-vous !Je veux parler aussi, c’est l’heure, afin que tousVous sachiez, ô hurleurs stupides que vous êtes,Ce que dit le Vengeur Kaïn au Dieu jaloux.Silence ! Je revois l’innocence du monde.J’entends chanter encore aux vents harmonieuxLes bois épanouis sous la gloire des cieux ;La force & la beauté de la terre fécondeEn un rêve sublime habitent dans mes yeux.Le soir tranquille unit aux soupirs des colombes,Dans le brouillard doré qui baigne les halliers,Le doux rugissement des lions familiers ;Le terrestre Jardin sourit, vierge de tombes,Aux Anges endormis à l’ombre des palmiers.L’inépuisable joie émane de la Vie ;L’embrassement profond de la terre & du cielEmplit d’un même amour le cœur universel ;Et la Femme, à jamais vénérée & ravie,Multiplie en un long baiser l’Homme immortel.
Et l’aurore qui rit avec ses lèvres roses,De jour en jour, en cet adorable berceau,Pour le bonheur sans fin éveille un dieu nouveau ;Et moi, moi, je grandis dans la splendeur des choses,Impérissablement jeune, innocent & beau !Compagnon des Esprits célestes, origineDe glorieux enfants créateurs à leur tour,Je sais le mot vivant, le verbe de l’amour ;Je parle & fais jaillir de la source divine,Aussi bien qu’Elohim, d’autres mondes au jour !Éden ! ô Vision éblouissante & brève,Toi dont, avant les temps, j’étais deshérité !Éden, Éden ! Voici que mon cœur irritéVoit changer brusquement la forme de son rêve,Et le glaive flamboie à l’horizon quitté.Éden ! ô le plus cher & le plus doux des songes,Toi vers qui j’ai poussé d’inutiles sanglots !Loin de tes murs sacrés éternellement closLa malédiction me balaye, & tu plongesComme un soleil perdu dans l’abîme des flots.Les flancs & les pieds nus, ma mère Héva s’enfonceDans l’âpre solitude où se dresse la faim.Mourante, échevelée, elle succombe enfin,Et dans un cri d’horreur enfante sur la ronceTa victime, Iahveh ! Celui qui fut Kaïn.
Ô nuit ! Déchirements enflammés de la nue,Cèdres déracinés, torrents, souffles hurleurs,Ô lamentations de mon père, ô douleurs,Ô remords, vous avez accueilli ma venue,Et ma mère a brûlé ma lèvre de ses pleurs.Buvant avec son lait la terreur qui l’enivre,À son côté gisant livide & sans abri,La foudre a répondu seule à mon premier cri ;Celui qui m’engendra m’a reproché de vivre,Celle qui m’a conçu ne m’a jamais souri !Misérable héritier de l’angoisse première,D’un long gémissement j’ai salué l’exil.Quel mal avais-je fait ? Que ne m’écrasait-il,Faible & nu sur le roc, quand je vis la lumière,Avant qu’un sang plus chaud brûlât mon cœur viril !Emporté sur les eaux de la Nuit primitive,Au muet tourbillon d’un vain rêve pareil,Ai-je affermi l’abîme, allumé le soleil,Et, pour penser : Je suis ! Pour que la fange vive,Ai-je troublé la paix de l’éternel sommeil ?Ai-je dit à l’argile inerte : Souffre & pleure !Auprès de la défense ai-je mis le désir,L’ardent attrait d’un bien impossible à saisir,Et le songe immortel dans le néant de l’heure ?Ai-je dit de vouloir & puni d’obéir ?
Ô misère ! Ai-je dit à l’implacable Maître,Au Jaloux, tourmenteur du monde & des vivants,Qui gronde dans la foudre & chevauche les vents :La vie assurément est bonne, je veux naître !Que m’importait la vie au prix où tu la vends ?Sois satisfait ! Kaïn est né. Voici qu’il dresse,Tel qu’un cèdre, son front pensif vers l’horizon.Il monte avec la nuit sur les rochers d’Hébron,Et dans son cœur rongé d’une sourde détresseIl songe que la terre immense est sa prison.Tout gémit, l’astre pleure & le mont se lamente,Un soupir douloureux s’exhale des forêts,Le désert va roulant sa plainte & ses regrets ;La nuit sinistre, en proie au mal qui la tourmente,Rugit comme un lion sous l’étreinte des rets.Et là, sombre, debout sur la roche escarpée,Tandis que la famille humaine en bas s’endort,L’impérissable ennui me travaille & me mord,Et je vois la lueur de la sanglante ÉpéeRougir au loin le ciel comme une aube de mort.Je regarde marcher l’antique Sentinelle,Le Khéroub chevelu de lumière, au milieuDes ténèbres, l’Esprit aux six ailes de feuQui, dardant jusqu’à moi sa rigide prunelle,S’arrête sur le seuil interdit par son Dieu.
Il reluit sur ma face irritée, & me nomme :— Kaïn, Kaïn ! — Khéroub d’Iahveh, que veux-tu ?Me voici. — Va prier, va dormir. Tout s’est tu,Le repos & l’oubli bercent la terre & l’homme ;Heureux qui s’agenouille & n’a pas combattu !Pourquoi rôder toujours par les ombres sacrées,Haletant comme un loup des bois jusqu’au matin ?Vers la limpidité du Paradis lointainPourquoi tendre toujours tes lèvres altérées ?Courbe la face, esclave, & subis ton destin.Rentre dans ton néant, ver de terre ! Qu’importeTa révolte inutile à Celui qui peut tout ?Le feu se rit de l’eau qui murmure & qui bout,Le vent n’écoute pas gémir la feuille morte.Prie & prosterne-toi. — Je resterai debout.Le lâche peut ramper sous le pied qui le dompte,Glorifier l’opprobre, adorer le tourment,Et payer le repos par l’avilissement ;Iahveh peut bénir dans leur fange & leur honteL’épouvante qui flatte & la haine qui ment ;Je resterai debout ! Et du soir à l’aurore,Et de l’aube à la nuit, jamais je ne tairaiL’infatigable cri d’un cœur désespéré !La soif de la justice, ô Khéroub, me dévore.Écrase-moi, sinon, jamais je ne ploîrai.
Ténèbres, répondez ! qu’Iahveh me réponde !Je souffre, qu’ai-je fait ? — Le Khéroub dit : — Kaïn,Iahveh l’a voulu. Tais-toi. Fais ton cheminTerrible. — Sombre Esprit, le mal est dans le monde ;Oh ! Pourquoi suis-je né ! — Tu le sauras demain. —Je l’ai su. Comme l’ours aveuglé qui trébucheDans la fosse où la mort l’a longtemps attendu,Flagellé de fureur, ivre, sourd, éperdu,J’ai heurté d’Iahveh l’inévitable embûche ;Il m’a précipité dans le crime tendu.Ô jeune homme, tes yeux, tels qu’un ciel sans nuage,Étaient calmes & doux, ton cœur était légerComme l’agneau qui sort de l’enclos du berger ;Et Celui qui te fit docile à l’esclavagePar ma main violente a voulu t’égorger !Dors au fond du Schéol ! Tout le sang de tes veines,Ô préféré d’Héva, faible enfant que j’aimais,Ce sang que je t’ai pris, je le saigne à jamais !Dors, ne t’éveille plus ! Moi, je crîrai mes peines,J’élèverai la voix vers Celui que je hais.Fils des Anges, orgueil de Kaïn, race altièreEn qui brûle mon sang, & vous, enfants domptésDe Seth, ô multitude à genoux, écoutez !Écoutez-moi, Géants ! écoute-moi, poussière !Prête l’oreille, ô Nuit des temps illimités !
Elohim, Elohim ! Voici la prophétieDu Vengeur, & je vois le cortége hideuxDes siècles de la terre & du ciel, & tous deux,Dans cette vision lentement éclaircie,Roulent sous ta fureur qui rugit autour d’eux.Tu voudras vainement, assouvi de ton rêve,Dans le gouffre des Eaux premières l’engloutir ;Mais lui, lui se rira du tardif repentir.Comme Léviathan qui regagne la grève,De l’abîme entr’ouvert tu le verras sortir.Non plus géant, semblable aux Esprits, fier & libre,Et toujours indompté, sinon victorieux ;Mais servile, rampant, rusé, lâche, envieux,Chair glacée où plus rien ne fermente & ne vibre,L’homme pullulera de nouveau sous les cieux.Emportant dans son cœur la fange du Déluge,Hors la haine & la peur ayant tout oublié,Dans les siècles obscurs l’homme multipliéSe précipitera sans halte ni refuge,À ton spectre implacable horriblement lié.Dieu de la foudre, Dieu des vents, Dieu des armées,Qui roules au désert les sables étouffants,Qui te plais aux sanglots d’agonie, & défendsLa pitié, Dieu qui fais aux mères affamées,Monstrueuses, manger la chair de leurs enfants !
Dieu triste, Dieu jaloux qui dérobes ta face,Dieu qui mentais, disant que ton œuvre était bon,Mon souffle, ô Pétrisseur de l’antique limon,Un jour redressera ta victime vivace.Tu lui diras : Adore ! Elle répondra : Non !D’heure en heure, Iahveh ! ses forces mutinéesIront élargissant l’étreinte de tes bras ;Et, rejetant ton joug comme un vil embarras,Dans l’espace conquis les Choses déchaînéesNe t’écouteront plus quand tu leur parleras !Afin d’exterminer le monde qui te nie,Tu feras ruisseler le sang comme une mer ;Tu feras s’acharner les tenailles de fer,Tu feras flamboyer, dans l’horreur infinie,Près des bûchers hurlants le gouffre de l’Enfer,Mais quand tes prêtres, loups aux mâchoires robustes,Repus de graisse humaine & de rage amaigris,De l’holocauste offert demanderont le prix,Surgissant devant eux de la cendre des Justes,Je les flagellerai d’un immortel mépris.Je ressusciterai les cités submergées,Et celles dont le sable a couvert les monceaux ;Dans leur lit écumeux j’enfermerai les eaux ;Et les petits enfants des nations vengées,Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs berceaux.
J’effondrerai des cieux la voûte dérisoire.Par de la l’épaisseur de ce sépulcre basSur qui gronde le bruit sinistre de ton pas,Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire,Et qui t’y cherchera ne t’y trouvera pas.Et ce sera mon jour ! Et, d’étoile en étoile,Le bienheureux Éden longuement regrettéVerra renaître Abel sur mon cœur abrité ;Et toi, mort & cousu sous la funèbre toile,Tu t’anéantiras dans ta stérilité. —Le Vengeur dit cela. Puis, l’immensité sombreBond par bond, prolongea, des plaines aux paroisDes montagnes, l’écho violent de la VoixQui s’enfonça longtemps dans l’abîme de l’ombre.Puis, un Vent très-amer courut par les cieux froids.Thogorma ne vit plus ni les bêtes hurlantes,Ni le grand Cavalier, ni ceux d’Hénokhia.Tout se tut. Le silence élargi déployaSes deux ailes de plomb sur les choses tremblantes.Puis, brusquement, le ciel convulsif flamboya.Et le sceau fut rompu des hautes cataractes.Le poids supérieur fendit & crevassaLe couvercle du monde. Un long frisson passaDans toute chair vivante ; &, par nappes compactes,Et par torrents, la Pluie horrible commença.
Puis, de tous les côtés de la terre, un MurmureEncore inentendu, vague, innommable, emplitL’espace, & le fracas d’en haut s’ensevelitDans celui-là. La mer, avec sa chevelureDe flots blêmes, hurlait en sortant de son lit.Elle venait, croissant d’heure en heure, & ses lames,Toutes droites, heurtaient les monts vertigineux,Ou, projetant leur courbe immense au-dessus d’eux,Rejaillissaient d’en bas vers la nuée en flammes,Comme de longs serpents qui déroulent leurs nœuds.Elle allait, arpentant d’un seul repli de houlePlaines, vallons, déserts, forêts, toute une partDu monde, & les cités & le troupeau hagardDes hommes, & les cris suprêmes, & la fouleDes bêtes qu’aveuglaient la foudre & le brouillard.Hérissés, & trouant l’air épais, en spirale,De grands oiseaux, claquant du bec, le col pendant,Lourds de pluie & rompus de peur, & regardantLes montagnes plonger sous la mer sépulcrale,Montaient toujours, suivis par l’abîme grondant.Quelques sombres Esprits, balancés sur leurs ailes,Impassibles témoins du monde enseveli,Attendaient pour partir que tout fût accompli,Et que sur le désert des Eaux universellesS’étendît pesamment l’irrévocable oubli.
Enfin, quand le soleil, comme un œil cave & videQui, sans voir, regardait les espaces béants,Émergea des vapeurs ternes des océans ;Quand, d’un dernier lien, le Suaire livideEut de l’univers mort serré les os géants ;Quand le plus haut des pics eut bavé son écume,Thogorma, fils d’Élam, d’épouvante blêmi,Vit Kaïn le Vengeur, l’immortel EnnemiD’Iahveh, qui marchait, sinistre, dans la brume,Vers l’Arche monstrueuse apparue à demi.Et l’homme s’éveilla du sommeil prophétique,Le long du grand Khobar où boit un peuple impur.Et ceci fut écrit, avec le roseau dur,Sur une peau d’onagre, en langue khaldaïque,Par le Voyant, captif des cavaliers d’Assur.
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