L’Oeuvre de l’exil - L’Homme qui rit de Victor Hugo
Puisque toute âme est affaiblie,Puisqu’on rampe, puisqu’on oublieLe vrai, le pur, le grand, le beau,Les yeux indignés de l’histoire,L’honneur, la loi, le droit, la gloire,Et ceux qui sont dans le tombeau ;
Je t’aime, exil ! douleur, je t’aime !Tristesse, sois mon diadème.
Je t’aime, altière pauvreté !J’aime ma porte aux vents battue ;J’aime le deuil, grave statue,Qui vient s’asseoir à mon côté.
J’aime le malheur qui m’éprouve,Et cette ombre où je vous retrouve,O vous à qui mon cœur sourit,Dignité, foi, vertu voilée,Toi, liberté, flore exilée,Et toi, dévoûment, grand proscrit !
J’aime cette lie solitaire,Jersey, que la libre AngleterreCouvre de son vieux pavillon.L’eau noire, par momens accrue,Le navire, errante charrue,Le flot, mystérieux sillon.
J’aime ta mouette, ô mer profonde,Qui secoue en perles ton ondeSur son aile aux fauves couleurs,Plonge dans les lames géantes,Et sort de ces gueules béantesComme l’âme sort des douleurs !
J’aime la roche solennelleD’où j’entends la plainte éternelle,Sans trêve comme le remords,Toujours renaissant dans les ombresDes vagues sur les écueils sombres,Des mères sur leurs enfans morts !
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