Le Poète aux Étoiles

Festons et astragales

Comme il n’avait pas dîné,Comme les bourgeois honnêtesTout le jour avaient bernéLe faiseur de chansonnettes,

Triste et pâle, sur le soir,Prêt pour la dernière épreuve,Loin du monde, il vint s’asseoirEt chanter au bord du fleuve.

Il chanta les longs tourmentsDe l’amour et de la gloire,Et son hymne, par moments,Faisait tressaillir l’eau noire.

Soudain, par l’ordre d’un Dieu,Les étoiles attendriesS’arrêtèrent, au milieuDe leurs blanches théories..,

Puis il les vit sans effortGlissant des voûtes profondes,Comme de grands sequins d’or,Trembler, dans l’eau, toutes rondes.

Il y plonge, il veut savoir…Ô prodige !… il en prend une,Puis deux, puis quatre… et bonsoirLes soucis de l’infortune !

Il revient tout radieuxVers les villes où nous sommes ;Avec le billon des dieuxOn peut bien solder les hommes,

Son frac noir, aujourd’hui roux,Port peu payé, sans reproches,Semblait, à travers les trous,Porter le ciel dans ses poches.

Il va chez le boulanger :« — Prends cet astre, et sers-moi vite !…« — Compagnon, va le changer,« Ma galette n’est pas cuite. »

À la taverne du coinIl fait briller sa pécune :« — Camarade, on n’ouvre point« À ceux qui portent la lune. »

Sans chemise par-dessous,Il sonne au marchand de toiles :« — L’ami, je veux des gros sousTu peux garder tes étoiles ! »

Les savants de l’InstitutPrirent de grands airs revêches ;L’un sourit, l’autre se tut :Ils ne les- trouvaient pas fraîches.

Il mourut, le lendemain,Aiglon né chez les reptiles,Maigre et serrant dans sa mainSes étoiles inutiles !…

Moi, j’allais je ne sais où,J’ai croisé ce convoi sombre ;Deux amis qui l’ont cru fou,En riant suivaient son ombre.

Dors, poète, on frappe en vainÀ nos tavernes immondes ;Dors, ô mendiant divinQui payais avec des mondes !

Quelque jour, les fossoyeursVerront, tombant en prière,Des soleils intérieursLuire aux fentes de ta bière,

Et, sous leur pic effaré,Brisant la planche sonore,Feront du tombeau sacréJaillir une grande aurore !

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