Passionnette
À Francisque Allombert.
I
Mon IsabelleN’a, Dieu merci,D’autre souciQue d’être belle.Qu’il fait bon voirSon teint de rose !C’est, je suppose,Tout son avoir.Que d’assuranceEn ces beaux yeux,Les plus joyeuxQui soient en France !
C’est rire un brinQu’elle demande.Elle est gourmandeComme un serin.D’ailleurs, bébête,J’en ai grand’peur ;Rien dans le cœurNi dans la tête.Du sérieuxComme une autruche ;Jamais perrucheN’a parlé mieux.Oui. Mais on rêveDe l’embrasser.Faut-il danser ?Elle a la fève.Puis elle rit ;Cela me touche.Vraiment sa boucheA tant d’esprit !
II
Quand reverdiraLa saison des roses,Que de tendres chosesMon cœur te dira,Que de tendres choses.Au milieu des roses !Donne tes yeux bleusPour que je les baise,Ta bouche de fraise,Ton corps onduleux ;Donne que je baiseTa bouche de fraise.Comme sur un préL’alouette folle,Ta gaîté s’envoleDans le soir doré,Et, comme toi folle,Mon âme s’envole.
Ma mie aux doux yeux,Ne sois plus méchante ;Entends ce que chanteL’arbre merveilleux :Entends donc, méchante,L’oiselet qui chante.
III
Si Clodion t’avait connue,Rose et fraîche comme une infante,Oh ! quelle chose ébouriffanteIl eût faite avec ta chair nue !Si Greuze t’avait rencontréeFolâtrant sur les bords de l’Oise,Quelle piquante villageoiseLe bon peintre nous eût montrée !Si Fragonard t’avait surpriseEn quelque forêt d’Arcadie,Qu’il eût fait d’une main hardieVoler tes jupes dans la brise !
Si Parny t’avait bien aimée,Follement comme il faut qu’on t’aime,Quel interminable poèmeDirait ta nuque parfumée !Mais assez de batifolage.Tu n’as pas eu cette fortune,Et je suis seul, au clair de lune,À célébrer ton cœur volage.
IV
Et nous avons eu vraimentTout là-bas, dans la province,Et nous avons eu vraimentBeaucoup, beaucoup d’agrément.Oui, ma foi, je fus heureux,Comment dire ? Comme un prince ;Oui, ma foi, je fus heureuxPuisque j’étais amoureux.
Nous allions cueillir des fleursAu marais, dans la prairie ;Nous allions cueillir des fleursMoins fraîches que ses couleurs.Nous dormions au fond des boisNon sans quelque effronterie ;Nous dormions au fond des bois,Pas toujours, mais quelquefois.Et, le soir, comme on dînaitDans notre petite auberge !Et, le soir, comme on dînait !C’est l’amour qui cuisinait.La rivière clapotait,Gaîment, entre chaque berge.La rivière clapotait ;Notre cœur, à nous, chantait.Des taquineurs de goujonsOn voyait la troupe insigne ;Des taquineurs de goujonsS’espaçaient parmi les joncs.
Je les reverrai souvent,Nos bons pêcheurs à la ligne ;Je les reverrai souvent,Héroïques, dans le vent.
V
Petite folleOn te connaît ;Ton fin cœur n’estQue faribole.Il farandoleUn tantinet,Et ton bonnetAu loin s’envole.Bah ! danse encorÀ ton fil d’or,Marionnette.
Moi, je riraiTant que j’auraiMa blondinette.
VI
J’aime ses yeux et j’adore sa bouche.Sa bouche rose est une fleur de lin ;Ses yeux sont verts comme l’eau du moulin,D’un vert si tendre, oh ! pas du tout farouche.Elle sourit après qu’elle a dansé ;Ses cheveux d’or lui font une auréole.Un peu perverse, adorablement folle,Elle me rend tout le siècle passé.Une malice est au coin de ses lèvres,Une fossette à son joli menton,Et je crois voir, gardant son blanc mouton,Quelque bergère en pâte de vieux Sèvres.
Mais la bergère a plus d’un amoureux ;Son cœur est traître, à la petite masque.Elle est cruelle, elle est surtout fantasque.Ah ! le mouton n’est pas toujours heureux !
VII
C’est madame Pot-au-feu.Avec ses airs de Pontoise,Sous son petit jersey bleu,L’œil à tout, sournoise un peu,Elle est bourgeoise, bourgeoise !C’est madame Jupe-au-vent,Sans peur, merci ni reproche.Gaillarde après comme avant,Experte à tout jeu savant,Elle est gavroche, gavroche.
C’est madame Lucifer,Aux yeux luisants comme braise ;Le cœur et la jambe en l’air.Et des mots ! Brr… brr… L’Enfer !Elle est mauvaise, mauvaise.C’est madame nos amours,Adorable tout de même,La belle aux yeux de veloursÀ qui je reviens toujours ;C’est ma mignonne et je l’aime !
VIII
Ô m’amour, ô friandise.Que veux-tu que je te dise ?Tu ne m’aimes plus, c’est bien.Je crois que tu n’y peux rien ;Tu n’es vraiment pas méchante.Ah, Dieu non ! Pourvu qu’on chante
C’est bien tout ce qu’il te faut,Et ton cœur est sans défaut.Ton cœur ! Sais-tu s’il existe.Il n’a jamais été triste.C’est un joli cœur naissantQu’on endort en le berçantAvec un chant de nourrice.Il n’a pas de cicatrice.C’est une flûte en roseau,C’est une plume d’oiseau.Ta vie est toujours en fête ;Tu n’as pas idée en têteQui se tienne un peu debout.Tu souris et puis c’est tout.Pourquoi pas ? Vive la rose !Faut-il qu’un pédant moroseSe mêle d’effaroucherLa tendre fleur du pêcher ?Lorsque tout se renouvelleEt qu’on a dans la cervelleLe soleil de la saison,Que sert de parler raisonAux folâtres églantines ?Garde tes façons mutines,Ton sourire ensorceleur,Tes yeux doux, ta bouche en fleur.
Réjouis-toi d’être blonde ;Regarde courir le monde,Les pauvres moutons sauterEt les gens se culbuter.Contemple, toute ravie,La bataille de la vie.Accueille avec un bouquetLe vainqueur s’il est coquet ;Vide devant sa bannièreTa corbeille printanière,Et tant pis pour les blessésQui râlent dans les fossés !
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