Temps perdu

Les Stoïques

TEMPS PERDU.

Le temps s’en va, le temps s’en va, Madame.— Las ! le temps, non, mais nous nous en allons.

Ronsard.

h ! tout ce temps perdu pour s’aimer, tous ces joursQue je vois loin de moi s’envoler dans leur coursRégulier, lent & monotone !Tous ces bonheurs flétris dans leur espoir naissantComme ces derniers lys sur qui l’hiver descendAvant la floraison d’automne !Les arbres dépouillés demandent grâce aux cieuxEt semblent supplier de leurs bras anxieuxQue fouettent le vent & la pluie ;Le vallon se remplit d’un brouillard froid & gris,L’horizon nuageux se cache à l’œil surpris,L’âme dans sa prison s’ennuie.

Car voici la saison du foyer, les longs, soirsDont la lampe, qu’on voit si blanche aux seuils plus noirs,Devient l’étoile convulsive ;Les longs mois qu’on dirait faits pour l’intimité,Tant elle serait bonne à cet âtre enchantéOù la flamme ailée est captive.Mais, ô mon cœur, pourquoi sans cesse revenirÀ ce que tu ne peux saisir ni retenir,À ce qui reste l’impossible ?Et pourquoi, dédaignant tout ce qui t’est donné,Aux flèches d’un regret à peine détournéT’offrir toujours comme une cible ?Qui l’aurait cru ? la paix d’un sort modeste & doux,Moins que la gloire dont tant d’autres sont jaloux,Était à conquérir aisée.Ô mon cœur ! prie & chante & ramène tes vœux ;Ce bien est le plus cher de tous ceux que tu veux :Le parfum de la fleur brisée.Hélas ! l’heure qui sonne emporte un jour encor,Et l’attente stoïque a remplacé l’essorDont la puissance m’est ravie ;

Et je demeure seule, & je me dis, pendantQue dans le vide obscur mes yeux vont regardant :« L’amour est l’âme de ma vie ! »

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