Angoisse

Rayons perdus (1869)

Il est malade, il souffre & je ne puis rien faire,Rien pour le soulager, rien même pour lui plaire.Je n’ose m’informer tout haut de sa santé ;L’intérêt que j’y prends serait interprété.J’ai peur de l’irriter par ma sollicitude,Et Dieu sait cependant si mon inquiétudeN’est pas cent fois plus vive à la cacher ainsi !Hélas ! veiller sur moi, feindre encor, quel souci !N’être pas toute à lui, quand mon unique envieEût été pour jamais de lui donner ma vie,Quel supplice cruel ! — Je m’y résigne mieuxLorsque alerte & dispos il est moins soucieux ;Mais le savoir tout seul, si malade & si triste,Ayant besoin de moi sans que, moi, je l’assiste,

Oh ! ma force est vaincue & mon cœur déchiré !Grâce aujourd’hui, mon Dieu ! j’en ai trop enduré.

Peut-être je ferais par mes soins, ma tendresseCe que les autres n’ont pas fait. Une caresse,Un murmure, un regard doux & compatissantsÀ calmer la douleur sont souvent si puissants !Un sourire… qui sait ce que peut un sourire ?Oh ! je le guérirais, l’amour a tant d’empire,L’amour !… il n’y croit point, je le sais aujourd’hui,Mais que m’importe à moi, je ne pense qu’à lui !Il est malade, il souffre & je ne puis rien faire,Rien pour le soulager, rien même pour lui plaire.

S’il s’arrête un instant lorsqu’il vient à passer,En silence, je sens mes larmes s’amasserEt me brûler le cœur en tombant goutte à goutte.Quel que soit le tourment que j’y trouve sans doute,Ah ! je préfère encor l’entendre, lui parler,Prendre ma faible part de ses peines, mêlerÀ ses soupirs les miens, trembler pour lui, le plaindre,Chercher dans l’avenir ce que nous devons craindre(Car c’est presque un lien qu’un même désespoir),Et, malgré tout, je sens qu’il m’est doux de le voir.

J’eusse été loin d’ailleurs, l’amour m’eût avertieComme il a toujours fait par une sympathieÉtrange à concevoir en sa réalité.Et dans quel trouble affreux n’eussé-je pas été ?Avec ce doute au cœur, loin de lui, sans nouvelles.Mes angoisses alors eussent été mortelles.Quoi donc ? dois-je étouffer de trop justes regrets ?Mais le pourrai-je, ô Dieu ! lorsque je le voudrais ?Il est malade, il souffre & je ne puis rien faire,Rien pour le soulager, rien même pour lui plaire.

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