Exil

Rayons perdus (1869)

Enfin j’ai cédé, je me plieEncor cette fois sous ta main.Ta volonté s’est accomplie :Me voilà hors de ton chemin.

Pourtant, parce que trop docileEt trop faible, je me soumetsAu cruel arrêt qui m’exile,Crois-tu ne me revoir jamais ?

Ah ! pauvre orgueilleux, tu te trompes,On ne me traite pas ainsi.Il se peut bien que tu me rompesAu choc de ton cœur endurci ;

Mais prétendre dans la poussièreÉtouffer mes cris & mes pleurs…Ah ! prends-y garde, je suis fière,N’insulte pas à mes douleurs !

Comme une torche résineuseQu’embrassée on renverserait,Flamberait droite & lumineuseContre la main qui la tiendrait,

Ma flamme, que tu veux éteindre,Jette des feux multipliés,Et, foulée aux pieds, pour t’atteindreElle te brûlera les pieds !

Et déjà, lames vengeresses,Les souvenirs percent ton sein ;En quelque lieu que tu paraisses,Les vieux jours volent en essaim.

Ainsi, dans ta course attardée,Pourquoi te détourner soudain !Mon ombre s’est-elle accoudéeÀ la grille de ce jardin ?

En effet, voici venir l’heure,Belle autrefois de tant d’espoir,Où sur le seuil de ma demeureJ’allais t’attendre chaque soir.

Pourquoi donc passes-tu si vite ?Le pas de la porte est désert,À le franchir nul ne t’invite,Ton repos est bien à couvert.

Et si tu viens dans cette chambre,Où sont écloses mes amours,Où, de mai jusques en septembre,Quatre ans, je t’ai vu tous les jours ;

Où nous avions pris l’habitudeD’une si douce intimité,Pourquoi donc cette inquiétude ?Pourquoi donc cet air agité ?

Pourquoi ces vieilles remembrances,Ces retours vers le temps enfui ?Qu’as-tu fait de mes espérances,Pour t’en souvenir aujourd’hui ?

Hélas ! pourquoi ? qui peut le dire ?Lorsque j’y songe bien longtemps,J’imagine que je vais lireDans tes sentiments inconstants.

Je crois pouvoir ouvrir ton âme,Expliquer ton cœur sans le mien ;Mais soudain les fils de la trameS’embrouillent… je n’y comprends rien.

Peut-être, toujours trop crédule,M’abusé-je encore en ceci.De ce cher passé qui me brûle,N’as-tu ni regret ni souci ?

Et quand, triste fantôme, j’erreAux lieux où mon cœur s’est lié,Peut-être en ton humeur légèreAs-tu déjà tout oublié ?

Ah ! si tu ris lorsque je pleure,Dans l’angoisse où je me débatsLa tombe me serait meilleure :Au moins je ne t’entendrais pas.

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