Énigmes

Le Sphinx au foyer

BOTANIQUE

(emblèmes.)

I

Je foisonne en mignonnes gerbesAu champ vaste où l’on m’a semé,Quelquefois par les folles herbesAvec arrogance opprimé.Du ciel j’ai la pâle nuance ;Un soupir du vent me balanceEt ma racine a peur du man.Mais je deviens blanche tunique,Lange moelleux, linceul pudiqueEt j’enrichis le sol flamand.Je ne m’en fais pas de mérite ;L’orgueil ne m’a point incité,Car ma devise favoriteEst ce doux mot : simplicité.

II

Je suis, parmi les solanées,Une liane au souple essor ;Je grimpe à l’assaut des aunaies,Des aubépins, des genêts d’or.

Ma fleur, taillée en fine étoile,D’une teinte sombre se voile ;Ma baie est d’un rouge luisant.Tout à la fois amère et douce,Ma saveur attire et repousse ;Et l’on dit mon suc bienfaisant.Si je guéris, je mortifie.Est-ce de la sévérité ?Esculape du moins s’y fieEt l’on m’appelle : Vérité.

III

Sully m’aimait. À sa mémoireOn m’associe en divers lieux :La flore même écrit l’histoireEt parle aux cœurs, parlant aux yeux.Je prête aux Nestors du villageUn asile sous mon feuillageEt, contre mes flancs, un dossier ;Textile est ma seconde écorce :J’unis la douceur à la force ;Et j’attire… le carrossier !Pour le parfum je rivaliseAvec l’oranger, mon égal.Enfin, c’est moi qui symboliseLe touchant amour conjugal.

IV

Je suis contemporain du monde,Conifère et pyramidal ;Ma sève a, puissante et féconde,Plus de parfums que le santal.De Salomon j’ornai le temple ;Et le Liban surpris contempleDes milliers d’ans sur mon manteau.J’ai multiplié sur la terre…Un jour Jussieu de l’AngleterreMe rapporta… dans son chapeau.L’homme éphémère, d’âge en âgeÉpris de ma vitalité,Me jalouse et pour apanageMe prête l’immortalité.

V

On me bannit de tout parterre ;Je n’ai point place en un bouquet ;Ma fleur est d’un aspect austère,Et mon feuillage compliqué.Vivace, amère, antiseptique,Et fébrifuge et stomachique,

Au médecin j’aide beaucoup.Mais distillée, à forte dose,Je rends l’homme nerveux, morose,Malade, furieux, et fou !…Je possède une autre puissance :Celle de traduire sans motsLes douleurs âcres de l’absence,Ses larmes, ses muets sanglots.

VI

Quand les pelouses sont couvertesDe la dépouille des ormeaux,Je conserve les feuilles vertesEt le fruit rouge à mes rameaux.Du froid Noël, en Angleterre,Je réjouis l’aspect austère ;L’enfant à m’accueillir est prêt.Aux oiseaux j’offre la pâture ;Je suis ornement ou clôture ;Parfois…… bouchon de cabaret !Assez longue est mon existence.En un symbole on m’a changé :Misanthropie et résistance.Je pique… l’homme s’est vengé.

VII

Grêle de port, mignon de taille,J’ai feuille mince et pâle fleur ;Et le domaine qu’on me tailleTient dans un pot d’humble couleur.Au printemps on me voit paraîtreÀ quelque modeste fenêtreDe prolétaire, d’ouvrier ;Je suis le luxe de sa filleEt le jardin de la familleEt le seul parfum du foyer.Je symbolise, c’est ma gloire,La pauvreté, Dieu s’en éprit !Et l’Évangile, on peut l’en croire,Dit : Heureux les pauvres d’esprit !

VIII

Je suis le frère du grand chêne.Noble est mon port, large est mon front.En vain l’ouragan se déchaine :Il n’ébranle pas mon vieux tronc !Je règne au sein de la futaie ;Et, de mes vastes bras, j’étaie

Les lianes dans leur essor ;L’huile sort de mon fruit brunâtre ;Mes rameaux secs échauffent l’âtre ;Mon fût énorme est un trésor.Enfin, je vis dans la mort mêmeSous les outrages du fendeur.Et l’on m’a choisi pour emblème,Pour synonyme de grandeur.

IX

Sous les buissons, parmi la mousse,Sur les talus, dans le gazon,Gracieuse et frêle, je pousseDès que vient la chaude saison.Ma feuille, en touffes prodiguée,À goût d’oseille, couleur gaie,Forme charmante et port coquet ;Ma fleur, d’un blanc strié de rose,Affecte sémillante poseEt l’abeille y fait son banquet.Mon nom même est une caresse,Un chant d’amour vers le bon Dieu :Je suis l’innocente allégresse !Transplantez-moi donc en tout lieu.

X

Modeste port, taille fluette,Feuille étroite et d’aspect luisant,Je ne porte ni fleur coquetteNi grappe d’or ni fruit pesant.Au jardinet du presbytèreJe fais une bordure austèreToujours verte en chaque saison ;Et, bénit par la main du prêtre,Je protège le lit d’ancêtre,Le berceau, toute la maison.Je suis le goupillon suprême ;Sur les tombeaux on m’a planté ;Et du stoïcisme lui-mêmeJ’exprime enfin la fermeté.

XI

Parmi les papavéracéesJ’étale mes couleurs de feu.Les autres en sont effacées :Arrière le blanc et le bleu !Sur l’or des blés je me détacheAinsi qu’une sanglante tache ;

D’un blanc pur est mon suc laiteux ;Et les fillettes à la rondeMe piquent dans leur tresse blondeAvec un plaisir vaniteux.La sombre envie à l’âme ranceQui me déteste, on sait pourquoi,M’accuse tout haut d’ignorance…..Mais je m’en moque et me tiens coi.

XII

Il me suffit de vingt annéesPour grandir en humide sol ;Et mes branches peu contournéesN’ont point l’aspect d’un parasol.Je monte, aérienne flèche ;Le brouillard en flottant me lèche,Ma feuille tremble au moindre vent.Et si je leur borde la route,Mendiants, pèlerins sans douteLa trouvent moins longue souvent.Mon port noble est sans arrogance,Et mon fût sans aspérité.Je symbolise l’élégance,Eh bien ! c’est juste, en vérité.

XIII

Pollen d’or sombre qui s’envole,Pétales frais d’un rose blanc,Parfum suave en ma corolle,Long rameau flexible et tremblant.Les papillons, les cicindelles,Les cétoines, les hirondelles,Boivent la rosée en mon sein ;Je pare le buisson sauvageEt, dans l’église du village,On m’effeuille à l’autel d’un saint.Entre toutes l’on m’a choisie,Étoile chaste du printemps,Pour exprimer la poésieAvec ses rêves de vingt ans.

GÉOGRAPHIE

XIV

Je suis un centre inaccessible,Et dans le mystère plongé.À m’entrevoir, moi l’invisible,Quel vaillant n’a jamais songé ?…Dans l’inconnu je me dérobe ;Et tous les points du vaste globeLancent vers moi leurs grands chercheurs.Combien sont morts dans les tempêtesSans atteindre, martyrs athlètes,À mes éternelles blancheurs !…Qu’importe ! ils allègent le nombreDes étapes à parcourir.À force de marcher dans l’ombreOn parviendra : vaincre ou mourir !

XV

Dressant bien haut ma tête fière,Au crâne chauve, au front étroit,Je fais sourdre une humble rivière ;L’alun m’irise en maint endroit.

En mes flancs sommeillent des lavesSous le sombre basalte esclavesEt que l’on n’ouït plus gronder…Le Cantal de loin me salue ;J’ai les amples monts Dôme en vueEt des lacs nombreux à sonder.Mais si les fleurs font ma parureEt les rocs vifs mon ceinturon,Plus grande encor que la Nature,La croix est mon divin fleuron.

XVI

Jadis, parmi les places fortes,L’ennemi sut me rencontrer.Aujourd’hui, je n’ai plus de portesPour que l’on puisse mieux entrer.De tous les coins du vaste monde,La foule à mes sources abonde :Je suis Babel six mois durant.Enfin, je flatte, sans pareille,L’odorat, l’œil, le goût, l’oreilleDe toute classe et de tout rang !La marquise tant applaudieVantait mon multiple pouvoir :Spleen, avarice, maladie,Je guéris tout ! venez-y voir.

XVII

Au nord, la mer aux vagues bleues,Ses archipels et ses îlots ;Au sud, longue de six cents lieues,La mer biblique aux rouges flots.Les grands sphinx et les pyramidesAllongent vers mes bords humidesLes ombres de leur vieux granit ;Et dans le lointain, je devineLa cité mystique et divineOù le Christ, un jour, fut honni !Je réalise l’impossible ;Et merveilleux trait d’union,Je romps la barrière invincibleEt j’accomplis la fusion.

XVIII

Windoën perçoit mon tonnerre ;Ost Vaagen m’entend mugir ;Wieroë tremble à ma colèreEt Moskoë voudrait me fuir !…

Je n’ai ni formes ni limites ;Mes couleurs ne sont pas décrites,Et mon fond, nul ne l’a sondé…De loin je fascine et j’attire…Trois fois malheur à tout navireEn mes parages attardé !…..Pourtant, les pêcheurs de NorwègeDevant moi ne sont point peureux :Là-bas, à genoux dans la neige,Leurs femmes ont prié pour eux.

XIX

Dieu me fit belle et printanière.Les flots, à mes pieds, sont rangés ;Je porte un manteau de lumière,Une couronne d’orangers.Les cantilènes d’Italie,Comme des harpes d’Éolie,Me bercent d’un concert lointain ;Ma sœur la France me caresse ;Je reçois et je rends l’ivresse ;Ma brise est l’encens du matin !…Mais l’homme gâte toutes choses :Il inflige à mon sol charmantSes fatales métamorphoses…..Et fait d’un vice mon aimant !

XX

J’émerge vivante et fleurie,De l’Atlantique au sein houleux ;Mon beau ciel jamais ne varie,Mes bords charmants sont populeux.Ma tunique a des franges vertes,Et mes épaules sont couvertesD’une vigne exquise aux fruits lourds.Mon front se perd dans le nuage,Et parfois même il s’en dégageUn plumet rouge et des bruits sourds.Enfin, autour de moi groupées,Émaillant le cristal des eaux.Mes jeunes sœurs sont occupéesDe chansons, de fleurs et d’oiseaux.

XXI

Je suis un point perdu des VosgesEt n’ai pas d’autres ornementsQue les convolvulus, les saugesEt la vigne aux noueux sarments.

L’humble clocher de mon église,Le curé qui m’évangélise,Aux grands demeurent inconnus ;Mes princesses sont des fermières ;Parfois l’on trouve en mes chaumièresHuches vides et foyers nus…..Pourtant l’on me jalouse en FranceDepuis un âge reculé,Car, sous mon chaume, prit naissanceLa vierge au glaive immaculé.

XXII

J’enserre une immense étendueSans commencement et sans fin :Je suis une ligne perdueEntre le cap Horn et Baffin.Je passe à travers l’Amérique ;Je pénètre aux déserts d’Afrique ;J’absorbe Java, Bornéo.Mais, dans ma course autour du monde,Ce que je vois le plus, c’est l’onde :J’ai pour domaine surtout l’eau.Je fais les nuits aux jours égales ;Le marin me fête en riant ;Et mes solennités navalesOnt le tour comique et bruyant.

XXIII

Je suis un petit mont de FrancePar la marée haute isolé.Ascétique est mon apparence :On dirait d’un moine exilé.Aux temps de guerre et de détresse,Piédestal d’une forteresse,J’épouvantais les ennemis ;Plus tard, dans les mêmes murailles,Des criminels de toutes taillesExpièrent les torts commis.Mais aujourd’hui, seul sur mon faite,L’archange, sa lance à la main,Son pied sur une horrible tête,Sauvegarde le lendemain…….

XXIV

Dans les entrailles de la terreD’où je prends mon limpide essor,Point de laves pour un cratère :L’argent pur, le platine et l’or !

Je grandis : ma course rapideFuit à travers la steppe arideEt les bords fleuris tour à tour ;Et d’un empire où se confondentRangs déchus, grandeurs qui se fondent,Je marque l’extrême contour.Mais, par l’abîme infranchissable,Mon vaste cours est arrêté…De même l’homme, grain de sable,Disparaît dans l’éternité.

XXV

Deux fleuves me versent leurs ondes ;Mes sommets portent verts manteaux ;Mes vastes plaines sont fécondes ;La vigne enrichit mes côteaux.Je fus sentinelle et frontièreIncessamment fidèle et fière,M’offrant moi-même au premier coup.Je suis la sublime vaincue !…Je bois la coupe de ciguë,Chaînes aux mains, chaînes au cou…Je serai la grande affranchieAu foyer cher faisant retour ;L’abus amène l’anarchieEt les vainqueurs auront leur tour !

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