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La guerre est-elle naturelle ? — Le droit au travail pour la femme

Doctoresse PELLETIER

Au Lecteur,

Nous estimons que la diffusion des principes libertaires, que le libre examen et la juste critique de ce qui est autour de nous ne peuvent que favoriser le développement intégral de ceux qui nous liront.

Montrer combien l’autorité est irrationnelle et immorale, la combattre sous toutes ses formes, lutter contre les préjugés, faire penser. Permettre aux hommes de s’affranchir eux-mêmes d’abord, des autres ensuite ; faire que ceux qui s’ignorent naissent à nouveau, préparer pour tous, ce qui est déjà possible pour les quelques-uns que nous sommes, une société harmonieuse d’hommes conscients, prélude d’un monde de liberté et d’amour.

Voilà notre œuvre ; elle sera l’œuvre de tous si tous veulent, animés de l’esprit de vérité et de justice, marcher à la conquête d’un meilleur devenir.

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La Guerre est-elle naturelle I

Il y a encore des gens qui soutiennent aujourd’hui que la guerre est l’expression d’une passion naturelle, tout au moins à la moitié mâle de l’humanité.

Ils peuvent avoir raison en ce qui concerne soit l’homme primitif, soit l’homme des races attardées. Mais pour le citoyen des grands États civilisés d’aujourd’hui, il y a longtemps que cette passion de combat n’existe plus. L’homme, même au sens masculin du terme, est heureux dans la sécurité, il ne désire pas du tout en sortir.

Si, lors d’une déclaration de guerre, la mobilisation était facultative, bien peu d’hommes partiraient ; c’est du reste pour cette raison que les gouvernements ont institué le service militaire obligatoire.

On pourrait me répondre que, au début de la dernière guerre, des milliers d’hommes se sont engagés qui n’y étaient nullement forcés. Il faut considérer les causes.

Au début de la guerre, la situation économique était bouleversée. Les ateliers, les usines, les bureaux avaient fermé leurs portes. Trouver à manger était un problème de solution incertaine. C’est pourquoi nombre d’étrangers s’engageaient « pour la gamelle » selon l’expression plus franche que polie des sous officiers d’alors.

Celui qui ne s’engageait pas à proprement parler « pour la gamelle » partait dans un intérêt quelconque. Des commerçants originaires des pays alliés ou neutres s’engageaient pour qu’on ne saccage pas leur boutique. Aussi pouvait-on lire sur les volets fermés : « Je me suis engagé. Vive la France ».

Pas le moindre esprit combatif dans cet acte. Le plus souvent l’imprimeur, le coiffeur, le teinturier foudres de guerre, déjà un peu atteints par l’âge échouaient comme gardes-voie et coulaient des jours tranquilles.

Depuis l’époque de l’arc et des flèches, l’homme a désappris la guerre.

Durant les siècles de la période monarchique, la guerre était faite par des armées de métier. Le travail était encore peu organisé, à qui n’avait rien, gagner sa vie était difficile. Quand on était jeune et fort, on se faisait soldat pour trouver à subsister.

La guerre alors pouvait être désirée ; c’était une occasion de ripailles.

Dans le service de l’AutricheLe militaire n’est pas riche.

La guerre le payait, comme dit la chanson, on y pouvait piller, se saouler, violer impunément.

Ces hommes pouvaient aimer le combat pour lui-même, surtout ils affirmaient l’aimer, c’était une affaire de gloriole, on se faisait un point d’honneur d’être brave. Des raisons de la guerre qu’ils faisaient, ces hommes ne savaient rien, on les y menait comme un bétail. C’est une chose, au reste, qui a peu changé avec les temps.

Chez les chefs qui appartenaient à la noblesse, l’amour de la guerre était plus personnel. Toutes les histoires de chevalerie, la mystique de l’honneur guerrier se rapportent toujours à des nobles. Ils désirent la guerre pour y briller, pour y conquérir des grades, des honneurs et aussi des profits matériels. C’est avec l’épée qu’ils gagnent leurs châteaux, leurs immenses propriétés, leurs vaisselles d’argent, les vêtements de― velours et de soie dont eux et leurs femmes sont couverts.

Un seul métier, les armes, tous les autres sont déshonorants. Apprendre à lire est secondaire, ce qui est primordial, c’est de savoir monter à cheval et se servir d’une épée.

Dès que l’enfant noble tient sur ses jambes, on commence son éducation. Dès le « Petit Duc », nous voyons que le professeur de latin est un vieil imbécile digne de tous les mépris. L’homme estimable et honorable, c’est le professeur d’escrime, celui qui enseigne la guerre.

Le point d’honneur des petits Ducs est très chatouilleux ; pour un mot de travers, ils se battent en duel, et ces duels ne sont pas des plaisanteries. On y est proprement tué, donnant ainsi sa vie pour n’avoir pas été salué, pour avoir été bousculé dans la rue, ou parce qu’on avait pris votre place au théâtre. Le duel est un jugement de Dieu. On pensait que Dieu, qui, sans doute, n’avait pas grand’chose à faire, dirigeait les épées et donnait la victoire à qui avait raison. En réalité, la victoire allait à la force, on pouvait avoir raison et être mort.

Ces mœurs n’étaient que celles d’une classe. La bourgeoisie qui ne se battait pas et osait vivre de commerce dans d’obscures boutiques était méprisée ; ses vêtements sombres attestaient l’humilité de sa condition ; les guerriers, eux, éblouissaient les petites gens de leurs vêtements aux couleurs éclatantes.

De la révolution naît, peu à peu, avec bien des reculs, l’ordre bourgeois qui honore, sinon le travail, du moins l’argent. Et l’argent ne se gagne plus dans des belles batailles, mais par l’industrie. L’officier, soumis par le pouvoir civil, n’est plus le bravache qui plastronne, mais un fonctionnaire presque comme les autres ; il songe à son avancement, un avancement qui se fait surtout à l’ancienneté ; le général a des cheveux gris. L’officier ne fait plus le matamore devant les civils, du moins en France, car en Allemagne son prestige a persisté jusqu’à la dernière guerre et certainement le culte de la rapière doit fleurir encore.

L’homme primitif était guerrier par instinct. On faisait la guerre pour voler des vivres, des troupeaux, des femmes. Les guerres d’aujourd’hui sont décidées de très haut pour des raisons que le soldat qui doit y mourir ne connaît pas.

La haine de l’étranger est endémique, elle a avant tout sa source dans la différence des langues.

Un homme qu’on ne comprend pas lorsqu’il parle, que peut-il dire ? Sans doute du mal des personnes présentes. On pense que l’homme aurait pu rester avec les gens qui parlent comme lui, qu’est-il venu faire ? Prendre le travail des Français qui ont déjà tant de peine à vivre. Sans doute il a un logement, alors que tant de Français vivent en meublé. Il profite de l’hôpital pour lequel les Français payent des impôts, etc.

Mais ces sentiments malveillants sont bien loin d’avoir la force suffisante pour fomenter la guerre. La haine des peuples est si peu forte que, lorsque la guerre est là, il faut la créer artificiellement par le mensonge.

La presse, par ordre du gouvernement, a versé le mensonge à pleins tombereaux lors de la grande guerre. Ce n’était que femmes violées, enfants auxquels on avait coupé les mains, baïonnettes en forme de scies qui devaient faire dans le corps d’affreux délabrements, cadavres traités chimiquement pour en extraire la graisse, etc.

Tous ces mensonges ont pour but d’entretenir la haine qui, autrement, aurait, tendance à s’éteindre, envers un ennemi qu’on ne voit pas et qu’on ne connaît que par les journaux.

La guerre d’autrefois avec ses corps à corps entretenait la combativité. Celle d’aujourd’hui est une affaire de mécanismes et tient de l’usine plus que du combat.

Tapis en des tranchées, les soldats des deux camps tuent et meurent sans se voir. Le meurtre est impersonnel ; sa cause est un shrapnel, une balle dont l’auteur est un X qu’on ne connaîtra jamais et qui, de son côté, ne saura jamais qui a reçu le projectile qu’il a envoyé.

Aussi la haine entre armées belligérantes est-elle une chose relative. Le soldat comprend qu’il est là contre son gré et qu’il en est de même pour l’ennemi de la tranchée d’en face. Sans la contrainte, chacun n’aurait rien de plus pressé que de s’en retourner chez lui ; il n’aurait nullement l’idée de bondir sur des gens qui ne lui ont fait aucun mal.

Les cas de fraternisation de tranchée à tranchée n’ont pas été rares pendant la guerre, ils auraient été plus fréquents sans les officiers qui veillaient.

Dans les récits des combattants, on apprend que toute la phraséologie belliciste dont on était excédé ne sévissait qu’à l’arrière. Les gens du front ne sentaient nullement le besoin d’exciter avec des mots une ardeur combative qu’ils préféraient endormir. II

Chez les animaux, la lutte des individus les uns contre les autres est la règle. Les espèces carnivores mangent les herbivores et se dévorent entre elles. Un proverbe affirme que les loups ne se mangent pas entre eux, mais il doit être faux. J’ai observé nombre de fois les rats et les souris s’entre-dévorer et il serait étrange que seuls les rongeurs eussent ce privilège. Seule la maternité vient mettre un peu d’amour dans la guerre universelle et encore pas toujours. Des lapines, des chattes, des rattes et des souris dévorent à belles dents les petits qu’elles viennent de mettre bas. D’autres refusent de les allaiter ; les cris des pauvres petits affamés les laissent indifférentes.

Chez l’homme, on peut dire que la lutte est aussi la loi universelle ; l’amour est une lutte et l’amitié n’est pas durable.

Mais si la civilisation et la culture n’ont pas réussi à supprimer l’esprit de combativité, elles en ont à mesure des temps modifié la forme.

Le duel a disparu de nos mœurs et, pendant le dernier demi-siècle, on peut dire qu’il était une façon de se faire valoir plutôt qu’un combat véritable ; les balles étaient échangées sans résultat, les assauts à l’épée se terminaient par une égratignure au pouce (dite coup de Joseph). La mort était extrêmement rare et toujours le fait d’un accident, tireur maladroit, escrimeur qui s’enferrait sur l’épée de son adversaire. Dans les classes cultivées, on trouve fréquemment des hommes qui déclarent n’avoir jamais donné ou reçu un coup de poing dans tout le cours d’une longue vie. Pour trouver la lutte matérielle, il faut aller dans le peuple et encore, si l’alcoolisme ne sévissait pas, la plupart des ouvriers n’auraient jamais l’occasion d’en venir aux mains. C’est dans l’ivresse qu’ils se battent. Pour trouver l’esprit de la guerre, il faut descendre jusqu’aux voyous, aux souteneurs, aux apaches. Ces déchets sociaux sont, pour beaucoup, des dégénérés à l’hérédité lourde ; incapables d’un travail suivi, ils lui préfèrent la vie de risque où la bombance alterne avec la misère et la prison.

Ce n’est pas que l’humanité soit devenue très bonne, mais la forme de la lutte a changé. On se bat avec la langue ; calomnies, dépréciation d’autrui, intrigues de toute sorte pour s’approprier l’argent et les avantages qu’il procure. En général, l’égoïsme froid a remplacé la méchanceté active ; chacun n’envisage que lui-même et reste indifférent au malheur d’autrui. Celui qui a intérêt à la mort d’un parent la désire, mais rares sont ceux qui vont jusqu’à la donner ; la crainte du gendarme est le commencement de la sagesse.

Tout cela n’est pas brillant, mais constitue cependant un progrès. Mieux vaut que l’on désire votre mort que l’on ne vous tue ; en cas de conflit, un procès devant les tribunaux, si aléatoire soit-il, est préférable à une lutte à coups de couteau.

Dans une pièce de théâtre sur l’Affaire Dreyfus, l’auteur fait dire à Esterhazy : « Je ne suis pas un receveur de l’enregistrement. » Aujourd’hui, les receveurs de l’enregistrement forment la majorité des hommes, et cela est heureux. Ils n’ont peut-être pas le panache des reitres du Moyen-Âge, mais cela vaut mieux pour la sécurité de tout le monde. III

Il est faux à la fois et tendancieux de prétendre que la guerre est l’état normal de la moitié mâle de l’humanité ; la guerre vient d’en haut et non d’en bas. Ce sont les dirigeants qui la préparent et qui la font dans leur intérêt personnel.

Rarement ils en supportent les conséquences dangereuses. Les gouvernants, sous le prétexte de pouvoir travailler aux affaires de l’État, en réalité pour sauvegarder leurs précieuses personnes, transportent le gouvernement en un Bordeaux lointain. Les généraux meurent à peu près tous dans leurs lits, comblés d’honneurs et d’années. Les millions de morts de la grande guerre sont, pour les quatre-vingts centièmes des ouvriers et des paysans. Les bourgeois tués l’ont été le plus souvent par hasard ; enthousiasme fou du début (normaliens) ou circonstances spéciales. Tout ce qui avait de l’argent et des influences, l’un va avec l’autre, se faisait embusquer à des titres divers ; qui n’a pas une petite maladie ! On a donné en faveur des bourgeois droit de cité au nervosisme, c’est-à-dire à la peur. L’officier pouvait se faire mettre à l’arrière parce qu’il avait un état nerveux. Mais, naturellement, le brave paysan, soldat de deuxième classe, n’avait jamais d’état nerveux. IV

On a rapproché l’instinct guerrier de l’instinct de propriété, là encore on parle pour un lointain passé. Le propriétaire d’une hutte, d’un troupeau, de peaux de bêtes, tenait à conserver ses biens et il était prêt à se battre contre qui venait les lui prendre. Qu’a l’homme d’aujourd’hui à défendre ? Au cas même où la défaite a pour conséquence des annexions, les propriétaires ne sont jamais lésés ; ils conservent leur avoir ; seul le maître lointain n’est plus le même et parfois le propriétaire gagne au change, comme les Alsaciens après 1870. Les Allemands ont considérablement embelli Strasbourg et nombre d’Alsaciens préféraient l’organisation allemande au laisser-aller français.

L’ouvrier des villes n’a rien à défendre, pour peu que les conditions économiques soient normales, il trouve partout à louer ses bras. Si les misérables croient en la patrie, c’est parce qu’ils sont la dupe des mots, comme l’étaient les premiers chrétiens qui subissaient le martyre pour un Dieu qui n’existe pas.

On a rattaché aussi l’instinct guerrier des mâles à l’instinct sexuel. Les mâles animaux se livrent pour une femelle à des combats où il arrive que l’un des partenaires laisse la vie. La femelle, calme et tranquille, attend le vainqueur. Dans l’humanité, on assiste parfois à de telles choses.

« Il faut me céder ta maîtresse », chante un personnage du « Chalet ». Mais on peut dire que le fait n’est plus guère de nos mœurs ; c’est pour cela d’ailleurs qu’on l’a mis en opéra.

Aujourd’hui, les « mâles » s’en rapportent plutôt au choix de l’objet de leur commun désir. Il est très rare, sauf peut-être dans les bas fonds, que ce soit le poing qui décide. L’instinct sexuel, à mesure des temps, se discipline comme les autres. Dans l’Amérique du Sud où, paraît-il, les prostituées françaises sont très recherchées, on peut voir, dans le salon d’une « professionnelle », une vingtaine de « mâles » qui attendent leur tour, comme chez le coiffeur :

« Après vous, monsieur ! — Non, je n’en ferai rien. » La femelle n’assiste plus à des combats sanglants et la raison dit que cela est beaucoup mieux. V

Le propre de la civilisation est d’éteindre les instincts naturels qui ne répondent plus aux conditions de la vie qu’elle a faite. L’homme primitif doit conquérir tous les jours sa nourriture, il doit s’ingénier pour satisfaire son sexe. L’homme civilisé ne s’ingénie que pour gagner l’argent qui lui procure tout ce qui lui faut : nourriture, vêtement, maison et amour. L’argent s’approprie dans une certaine mesure par conquête, mais c’est une conquête dans laquelle la brutalité et le courage physique n’ont plus à intervenir.

La mystique combative demeure comme un organe vestigiaire. Les mâles se transmettent l’idée que l’homme doit avoir du courage, qu’il ne doit pas craindre la mort et que, pour être vraiment digne du sexe masculin, il faut même rechercher le danger.

C’est ainsi que des jeunes fous de vingt ans s’élancent en auto, à cent cinquante kilomètres à l’heure, contre un passage à niveau fermé. Ils sont écrabouillés par le chemin de fer, la voiture est en miettes, mais les camarades diront qu’ils avaient du cran.

Il faut déboulonner le courage !

Certes, dans ces folies, comment les appeler autrement… de jeunesse, il y a de la vigueur, des muscles, du sang, une énergie qui a besoin de se dépenser ; mais il y a surtout l’amour de la gloriole ; on risque parce qu’on espère échapper et pouvoir ensuite crâner devant la galerie.

Il faut supprimer la galerie, ou plutôt il la faut assagir, de telle sorte qu’elle appelle par leur nom, des fous, les gens qui franchissent les passages à niveaux fermés.

La lâcheté n’est pas honteuse ; elle n’est que le nom d’opprobre donné à l’amour de la vie, instinct naturel et légitime.

Celui qui n’aime pas la vie peut en sortir, c’est son droit, mais pourquoi mettre à l’honneur des actes parfaitement inutiles pour la seule raison qu’ils font risquer la mort.

Se jeter à l’eau pour sauver quelqu’un, même un chien, quand on sait nager, est une bonne action, mais le faire quand on ne le sait pas est une sottise qui n’a d’excuse que l’affolement.

Que dire de ces sports brutaux, où les instincts de la bête sont déchaînés à tel point qu’il y a mort d’homme. On a oublié qu’on se battait pour rire ; que c’était du sport, un jeu, de la culture physique et on tue par frénésie un partenaire qui ne vous a fait aucun mal et à qui on n’en veut d’aucune manière. Instinct naturel, instinct pernicieux ; la brute qui a tué dans la boxe, le football, etc., battra sa femme, brutalisera ses enfants, se montrera un danger social. La vie est le plus précieux des biens ; qu’importe l’argent, la gloire, les honneurs, à celui qui n’est plus. Le soldat inconnu, couché sous l’arc de triomphe, est indifférent aux comédies qui se jouent au-dessus de lui ; il ne les voit pas plus que ne les voit le cercueil où il est enfermé, matière parmi la matière.

La société d’aujourd’hui n’a pas besoin de courage ; elle n’a besoin que de l’intelligence qui donnera le moyen d’éviter tous les dangers.

Doctoresse PELLETIER. Le droit au travail pour la femme I

« Vivre en travaillant ou mourir en combattant » revendiquaient les ouvriers, en 1848.

Réclamation élémentaire. Du moment que la propriété est déclarée intangible et qu’il est défendu de prendre par la force les biens qu’autrui considère comme siens, la société protectrice de ceux qui possèdent doit assurer par le travail l’existence de ceux qui ne possèdent pas.

Ce droit, la société encore de nos jours est loin de l’assurer à l’homme. Depuis dix ans le chômage sévit à l’état endémique et en ce moment il atteint dans plusieurs pays, d’énormes proportions. Impossible de travailler, défense de voler, défense de mendier, que faire ?

On pourrait faire la révolution et les gouvernements instruits par l’histoire, le savent fort bien. C’est pourquoi les bourgeois anglais et allemands se résignent à payer des sommes formidables pour entretenir les chômeurs.

Le problème du travail féminin s’est posé jusqu’ici de façon un peu différente.

La société ne voulait connaître que l’homme. La femme vivait dans la dépendance de l’homme qui, en principe, l’entretenait.

En fait il y a toujours eu des travailleuses qui produisaient en dehors du foyer familial. Les couturières, les blanchisseuses, les modistes, etc., travaillaient pour un salaire. Mais il s’agissait de minorités restreintes ; la masse des femmes, mariées ou non, étaient entretenues par un homme ; ménagères ou courtisanes, comme disait Proud’hon.

Toutes les femmes ne peuvent être entretenues. Il y a les veuves trop âgées pour convoler une nouvelle fois ; les célibataires qui, par défaut de beauté, de santé, de relations ou d’argent n’ont pu trouver de mari.

Pour faire un sort aux veuves, la loi juive prescrivait au beau-frère célibataire de les épouser. Chez nous elles demeuraient, comme les vieilles filles, à la charge des familles, quand il y en avait une. Les couvents, autrefois, servaient d’asile à toutes ces femmes, laissées pour compte. Il y avait aussi pour elles demi-couvents dont les béguinages de la Belgique sont les restes.

Vie de dépendance et de malheur. Les parents de petite bourgeoisie acceptaient par devoir de prendre à leur charge la veuve ou la vieille fille ; mais le pain de la charité est toujours dur. Les reproches, les humiliations, les railleries ne manquaient pas à la « bouche inutile » qui s’emplissait aux dépens des autres.

La condition de la femme en puissance d’homme pour être régulière était loin d’être toujours heureuse. Le chien est heureux lorsqu’il a un bon maître qui lui donne avec des caresses d’excellentes pâtées. Mais le maître n’est pas toujours bon ; il y en a dont la main, armée du fouet, est plus portée à frapper qu’à caresser.

Pour la femme il en était de même (mutatis mutandis). Le chien ne parle pas et la femme parle, cela lui a servi dans bien des cas à améliorer son sort. Quand on parle on peut mentir, on peut ruser, on peut circonvenir un maître naïf ou aveuglé par la passion. Alors il arrive que les rôles soient renversés ; le maître devient l’esclave.

« Qui donc commande quand il aime« Et quel empire reste au cœur« Où l’amour met son pied vainqueur ».

Une des raisons qui rend difficile l’affranchissement féminin est que l’esclavage de la femme est spécial ; c’est un esclavage sexuel.

Or, le sexe est très puissant, Freud a montré qu’il est encore plus puissant qu’on ne croyait. En jouant de son sexe comme d’un appât qu’on promet, qu’on refuse, qu’on donne et qu’on retire : la femme peut beaucoup et elle le sait bien. Il arrive même qu’elle ne sache que cela, tout le reste, pour elle, étant accessoire. Ensorcelé, l’homme donne son argent quand il en a, son influence, son honneur, etc… Et Nana lui danse sur le ventre.

Mais Nana est jeune et belle ; on n’est pas toujours jeune et la plupart des femmes ne sont jamais belles. L’amour ne dure pas toujours, comme on le répète à satiété. Autant le maître a été empressé et charmant, autant il est indifférent et dur. La femelle est devenue pour son mâle un être qui ne lui dit plus rien. S’il est marié l’homme supporte tant bien que mal la chaîne. Quand il a de l’argent il se venge en entretenant une ou plusieurs autres femmes. Quand il n’en a pas, force lui est bien de se contenter de la légitime, insipide ragoût. La mauvaise humeur se répand en bouderies, en propos aigres-doux, en gros mots, en coups.

Décidément le mariage ne fait pas toujours le bonheur et la femme voudrait bien s’en affranchir. Mais que devenir ? Pas de métier défini. Elle est ménagère, c’est-à-dire qu’elle sait faire médiocrement un certain nombre de choses. Elle cuisine, mais pas assez bien pour être cuisinière ; elle lave mais une patronne blanchisseuse n’en voudrait pas comme ouvrière ; elle coud, mais elle ne sait pas faire une robe, elle ne peut travailler en atelier. En outre souvent il y a des enfants. Comment les fera-t-elle vivre, alors que sa vie à elle serait si difficile à assurer ?

Nana vit mieux en un certain sens. Elle a pour amants des bourgeois qui la comblent de luxe. Mais Nana ne sera pas toujours jeune. Si elle n’a pas fait d’économies, ce qui est le cas ordinaire, car de nombreux parasites la grugent de toutes manières, à quels bas-fonds ne tombera t-elle pas ? Marchande au panier, chiffonnière, mendiante, elle ira couverte de haillons et de vermine, avaler chez le bistro le petit verre qui donne un peu d’oubli. L’hôpital l’attend et à la fin, la table de dissection, sort terrible. II

L’avénement du machinisme a inauguré l’essor de la travailleuse.

Le même travail exécuté à la main, exigerait des muscles de mâle, est devenu grâce à la machine, à la portée de la faiblesse. Aussi le capitalisme de s’écrier :

« Du travail de femme !

« Du travail d’enfant ! »

La femme court à l’usine et accepte de travailler à meilleur marché. Comment ne le ferait-elle pas ; ce travail, c’est une aubaine. Avant lui le ménage avait peine à joindre les deux bouts. Évidemment la femme ménagère cuisinait avec économie, elle lavait, raccommodait. Mais le mari buvait deux litres de vin par jour, il ne lui faut pas moins, sans compter les apéritifs, les pousse-cafés, les tournés offertes et rendues. Le marchand de vin est un salon, c’est là qu’on se rencontre, c’est là qu’on se cause ; on ne peut vivre enfermé chez soi comme un ours entre une bourgeoise qui grogne et des gosses qui hurlent. Le salaire de la femme apporte le bien être au foyer. Le loyer sera payé régulièrement, un abonnement permettra d’avoir des habits de rechange. L’épouse, coquette de son intérieur, remplacera les planches par un buffet où brillera la vaisselle.

Le ménage souffrira bien un peu des journées passées à l’usine, l’ouvrière n’ira plus au lavoir ; mais la cuisine, le balayage, le raccommodage seront à peu près assurés ; l’ouvrière y consacrera ses soirées. Car il est évident que l’homme ne peut pas y aider, cela n’est pas son affaire, il a trop de dignité pour se laisser tomber en quenouille.

Les enfants deviennent une calamité, on ne sait qu’en faire. Le bébé est placé à la crèche et retiré le soir. Des patrons aux idées modernes, comprenant qu’il fallait s’adapter aux cas de la femme, ont fait les frais d’une crèche annexée à l’usine. Une infirmière est là qui soigne les enfants ; on donne quelques instants à la mère pour y allaiter son bébé.

Après la crèche vient l’école maternelle, puis enfin l’école. Bon débarras !… On est tranquille pour la journée, surtout avec les cantines scolaires qui donnent aux écoliers le déjeuner de midi. Il y a encore un trou entre quatre et sept heures. L’enfant est livré à lui-même ; cela est gênant tant qu’il n’a pas atteint un âge raisonnable.

L’homme cherche à bannir la femme du travail. C’est une concurrente ; elle travaille à un salaire inférieur, même quand son rendement est égal. L’homme, en outre, est l’ennemi de la femme, qui le lui rend d’ailleurs. Quand il peut la faire chasser des ateliers, il n’y manque pas ; il se moque qu’elle ait ou non à manger. Il ne veut pas comprendre que toutes les femmes ne peuvent pas faire le trottoir.

Mais ce que l’homme refuse comme travailleur, il le permet comme mari, comme père d’une jeune fille. Vingt francs par jour sont bons à prendre ; avec cela on bouche bien des trous.

La dernière guerre a ouvert de larges horizons aux travailleuses ; comme d’ailleurs aux femmes en général. L’absence des hommes leur rendait le champ libre, leur travail était demandé partout.

D’un coup l’esclave entrevoyait la liberté relative que confère un argent qu’on a gagné soi-même, la certitude qu’elle pouvait en frappant à la porte d’une usine être accueillie et recevoir la somme fantastique de quarante francs pour une journée de travail.

Temps paradisiaque ! Ce n’était que bas de soie, fourrures de lapin, bijoux en fixe, eau de Cologne. On se mettait du rouge aux lèvres, on enfilait des bas de soie pour aller à l’usine. Car il fallait y aller, évidemment ; mais on ne peut pas tout avoir.

Lorsque le maître venait en permission, il trouvait sa femme teinte en jaune. Quoi, alors ? Non seulement le gouvernement l’avait pris, mais il fallait encore qu’on lui prenne sa femelle. Où est le plaisir avec une femme au visage et aux mains couleur citron. Mais la femme se redressait : « Qu’est-ce qui te prend. Ne savais-tu pas que je suis aux munitions ; c’est la mélinite.

Pour les chaussettes symboliques, elle l’envoyait promener… Il y a des trous… flanques-les aux ordures et achètes-en d’autres… Le monde renversé, quoi. Oh, cette guerre !

Des pacifistes ont vivement reproché aux femmes d’avoir consenti à fabriquer des engins de meurtre. Il y a bien des choses dans ces reproches ; de l’hypocrisie, de la misogynie, etc., il est d’ailleurs dénué de fondement. Les femmes reléguées hors la vie sociale depuis toujours, ne sauraient d’un coup se révéler pacifistes révolutionnaires. Évidemment, elles n’aiment pas la guerre qui leur prend leur homme et leur fils ; mais elles ne se croient pas en état de l’empêcher.

Les hommes directement intéressés à la guerre y allaient comme des moutons à l’abattoir. Et les heureux qui avaient réussi à échapper au front ne se refusaient nullement à fabriquer les munitions qui iraient tuer leurs camarades du prolétariat allemand.

Jamais d’ailleurs un ouvrier moyen de l’un ou l’autre sexe, une poignée d’anarchistes mise à part, ne se demande si les choses qu’il fabrique à l’usine auront une destination idoine. Ce qu’il considère uniquement, c’est le salaire. Les femmes faisaient de même ; elles pensaient que quarante francs par jour valaient mieux que sept francs cinquante par semaine que le gouvernement leur octroyait à titre d’allocation.

La guerre terminée, les hommes sont rentrés ; finie la bonne vie. L’usine, les tramways, les bureaux licenciaient les femmes ; la vie traditionnelle allait reprendre.

Certes, les très mauvais ménages mis à part, les femmes étaient contentes de voir revenir leur mari. Mais tout de même elles avaient pris goût à l’indépendance relative que donne le travail. On entendait les receveuses se lamenter dans les tramways parce qu’on allait les renvoyer. Évidemment elles ne songeaient pas à se révolter, les temps n’étaient pas révolus ; ils ne le sont d’ailleurs pas devenus.

L’après-guerre cependant n’a pas rétabli le statu quo ante. On peut dire que la guerre a précipité l’émancipation économique de la femme. Les carrières administratives ont ouvert aux femmes une porte plus large, d’autant mieux que les hommes, loin de rechercher avidement comme autrefois la situation médiocre mais assurée du bureaucrate, la dédaignaient au contraire pour courir à l’industrie privée plus rémunératrice. Le baccalauréat que très peu de jeunes filles briguaient avant la guerre est devenu général dans la bourgeoisie, au point qu’il a fallu, au désespoir des esprits rétrogrades, unifier l’enseignement secondaire des deux sexes. Avec la licence en droit, en lettres, en sciences, nombre de jeunes filles trouvent place dans les ministères, dans les cabinets des avocats et des avoués, dans les usines de produits chimiques, etc.

Les situations ne sont pas brillantes, mais elles permettent de vivre modestement sans être à la charge de personne. Si le mari vient, on le prendra ; s’il ne vient pas, on s’en passera.

Le mariage d’ailleurs n’entraîne plus ipso facto la cessation du travail. Le gain de la femme est devenu nécessaire au ménage, même dans la petite bourgeoisie. La vie a sextuplé et les traitements sont loin de correspondre toujours.

La natalité souffre évidemment du nouveau genre de vie. L’enfant devient très gênant. Mais les idées ne sont plus ce qu’elles étaient autrefois. Autrefois la femme subissait la maternité parce qu’elle ne voyait pas le moyen de s’y soustraire. Maintenant les moyens lui sont connus, on peut donc prédire que les maternités nombreuses ne reviendront jamais.

Les besoins se sont accrus. Autrefois l’ouvrier ne voyageait jamais et le petit bourgeois se payait rarement le luxe de vacances au bord de la mer. Les journaux satiriques pouvaient railler le ménage plus prétentieux qu’argenté qui fermait ses volets pour faire croire qu’il était parti.

Cela est bien périmé aujourd’hui. Qui ne s’en va pas ? La vendeuse de magasin, le petit boutiquier prennent leur quinzaine ou leur mois de vacances. L’ouvrier réclame des vacances payées qu’il a d’ailleurs dans certains établissements. C’est au point que les riches, offusqués de voir les gens de rien les imiter dans leurs déplacements, envisagent l’idée de rester chez eux, trouvant que, pendant l’été, on est aussi bien à Paris qu’ailleurs. III

Que la femme ait comme l’homme le droit de vivre en travaillant, cela est de l’élémentaire justice. La vie dans la dépendance d’un homme ne saurait lui être imposée. Cet homme, la femme le prendra ; c’est un besoin de la nature, mais elle ne doit pas y être contrainte par des nécessités économiques. Le fameux dilemme de Proud’hon : ménagère ou courtisane ne pouvait être défendu que par un homme qui voulait borner la liberté à la moitié mâle de la population.

Dans une société rationnelle tout individu quel que soit son sexe, doit trouver automatiquement contre du travail son existence assurée.

La lutte des sexes doit disparaître comme toutes les autres. Les groupes humains se sont entredéchirés depuis l’origine de l’humanité ; chaque groupe voulait se réserver le bien-être et en priver les autres. Lutte des peuples, lutte des classes.

La lutte des sexes se voit moins parce qu’elle est plus sournoise ; elle n’en est pas moins générale.

La rationalisation sociale supprime la lutte pour l’existence, elle admet que tout homme, toute femme, tout enfant a le droit de vivre.

La cellule familiale, père, mère, enfants est fortement ébranlée par la nécessité du travail féminin.

Jusqu’ici il semble que le travail, loin d’affranchir la femme mariée, ne fait que l’accabler, puisqu’elle doit être à la fois ouvrière et ménagère. La destruction du préjugé qui interdit à l’homme d’aider sa femme aux travaux de la maison n’est pas une solution ; ce serait d’ailleurs une œuvre lente et aléatoire. C’est le ménage lui-même qu’il faut transformer.

Le ménage est comparable à ce qu’était autrefois la petite industrie ; on mettait beaucoup de temps à produire peu.

Les cent fourneaux qui cuisent dans une maison le repas de cent ménages pourraient descendre au sous-sol et se fondre en un seul. En outre, pourquoi faire aller et retour des kilomètres en métro pour venir manger chez soi, encore une routine. Un restaurant installé au lieu du travail, pourrait donner le repas de midi. On y joindrait une salle de repos pour lire les journaux, causer, etc.

Le soir l’ouvrier et l’ouvrière rentrent à la maison. Cela doit être pour se reposer et se distraire et non pour travailler.

On a commencé à bâtir des maisons ouvrières aménagées pour la vie moderne, mais en cela comme en toutes les réformes on a agi avec timidité.

La maison bâtie par exemple pour mille personnes doit comprendre :

1 Des restaurants.

2 Une infirmerie pour maladies légères.

Les malades sont en général très mal soignés chez eux, surtout dans la classe ouvrière. On n’a pas le temps, on n’a pas d’argent et beaucoup d’ignorance. Le malade est souvent le jour abandonné dans le lit aux draps malpropres. Le plus souvent la chambre n’est pas chauffée en hiver. Le médecin vient, prescrit une ordonnance qu’on exécute à moitié ou pas du tout. Mettre des ventouses, dit la parente, je n’en ai pas, et je ne sais pas les mettre. Après tout est-ce bien nécessaire ? La grippe devient bronchite, congestion pulmonaire et par surcroit le malade contamine sa femme. Que de tuberculoses attrapées au lit !

Quant au célibataire malade sa situation est lamentable. Il est à la merci de sa concierge, il peut rester des jours sans nourriture et sans soins.

Pour enrayer cela, il n’est besoin que d’un local, pas très grand, pourvu d’une ou deux infirmières avec tout ce qu’il faut pour soigner une grippe ou une indigestion et le téléphone pour appeler le médecin en cas de besoin.

Le malade se rend à l’infirmerie par l’ascenseur, il est soigné convenablement et sa famille est tranquille.

3 Une équipe ménagère qui fait le ménage des locataires. Elle vient le matin pendant que les occupants sont au travail. Balais, torchons, aspirateurs font leur œuvre. En rentrant le soir, le couple trouve le logement propre ; plus de seconde journée.

4 Un service de réparation et de blanchissage.

Le samedi matin on fait un paquet de son linge sale, des bas et chaussettes trouées, des chaussures et des vêtements déchirés. Le samedi suivant on trouve tout nettoyé et réparé. Plus d’heure d’ennui passée au raccommodage des chaussettes, ce symbole de l’esclavage féminin.

5 Une garderie d’enfants avec un jardin.

Que de gens de mauvais naturel blâment aigrement les mères de traîner au cinéma leur bébé. Certes le bébé ne s’amusera pas au cinéma, il n’est pas non plus un sujet de plaisir pour les spectateurs quand il pousse des cris perçants. Mais la mère a elle aussi besoin de distraction, si elle n’a personne à qui confier son poupon, force lui est bien de l’emporter avec elle.

La garderie d’enfants pourvue de lits, de jardin pour jouer, etc., libérerait la mère. Elle pourrait aller tranquillement s’instruire ou s’amuser, certaine que ses enfants sont en sécurité.

Des lecteurs vont penser que cette maison paradisiaque ne s’élèvera que dans un communisme lointain. Point ne lui est besoin de communisme. Tous ces services peuvent être payés par les locataires et être compris dans le loyer comme on y comprend aujourd’hui, dans les maisons modernes, le chauffage.

Dans sa célèbre « Sonate à Kreutzer », Tolstoï s’élève contre la lutte des sexes. Cette lutte toute de ruses, dans laquelle la femme tâche de circonvenir l’homme. La jeune fille avec ses cheveux coquettement coiffés, son visage arrangé, ses robes excitantes, son badinage léger, vise à attirer les mâles. Si elle a affaire à un intellectuel elle feint de partager son idéal, de se passionner elle aussi pour les grands problèmes que se pose l’humanité. Une fois mariée tout tombe. L’homme s’aperçoit que l’intellectuelle ne l’est pas du tout ; seuls des intérêts mesquins occupent son esprit.

Le même sujet est traité par Alphonse Daudet dans « Femmes d’artistes ».

C’est à mon avis un point de vue faux. L’homme recherche surtout dans celle dont il veut faire une compagne l’attrait physique. Le génie d’une femme laide et difforme le laisserait indifférent.

Tant que la femme ne trouve pas sa vie par le travail, la conquête du mâle est son moyen de lutte pour la vie. L’homme étant le dispensateur de tous les biens, la femme met tout en œuvre pour l’accaparer, sa jeunesse, sa beauté, sa coquetterie sont ses armes.

D’autres auteurs ont exprimé la crainte que la femme, une fois sa vie assurée par le travail, fuirait le mâle et que celui-ci ne pourrait plus satisfaire sa sexualité.

Cette crainte n’est pas fondée. La mentalité actuelle de la femme est artificielle.

On a élevé la femme dans la croyance que l’acte sexuel, lorsqu’il n’est pas le devoir du mariage, est immoral et honteux. Les femmes mettent tous leurs soins à refouler un instinct que la société leur ordonne de détruire. Dans ces dernières années d’ailleurs, il y a eu à cet égard de grands changements dans l’appréciation des valeurs et les femmes osent ce que leurs mères n’auraient pas osé. Les romans écrits par des femmes sont pleins des désillusions de la dévirginisation, de la légitimité de l’adultère, de la réhabilitation du lesbianisme comme remplacement, etc. Nos mères n’auraient jamais osé étaler de pareilles choses, chacune gardait pour elle ses rancœurs, cherchant au besoin des consolations dans la religion.

Le travail de la femme n’a pas pour effet de l’éloigner de l’homme. Les jeunes gens et les jeunes filles sont moins séparés qu’autrefois et le mariage est plus facile. C’est au bureau, à l’atelier qu’on fait connaissance.

Le mariage il est vrai est moins durable. On ne se marie plus guère pour la vie. Le divorce permet de reprendre une liberté engagée à la légère. Faut-il le déplorer, nullement.

Le ménage d’autrefois n’était qu’une façade. Aux yeux du monde il présentait un couple uni sinon par l’amour, du moins par l’affection. En réalité les époux très souvent loin de s’aimer se détestaient ; l’homme avait des maîtresses et la femme rongeant son frein, supportait un foyer qui lui était odieux parce que ce foyer la faisait vivre.

La femme indépendante économiquement rompt plus facilement une union qui ne lui donne que du malheur. C’est un bien et non un mal. Rien ne doit obliger l’individu à vivre une vie qui lui déplait.

L’idée de la concurrence que les femmes font aux hommes dans le travail n’est que l’expression d’un égoïsme mesquin. La femme a besoin de manger et doit pouvoir le faire autrement que par la prostitution.

La guerre nous a montré que la distinction des métiers en masculins et en féminins tenait de l’usage et non de la nature. Les femmes ont montré qu’elles pouvaient conduire des tramways, porter des sacs de charbon, bâtir des maisons, etc.

On objectera qu’il n’est pas séant à une femme de montrer un visage noirci par le charbon ou blanchi par le plâtre. Si l’on pense ainsi c’est parce qu’on ne veut pas renoncer à voir en la femme l’esclave sexuelle, toujours préoccupée de plaire. Mieux vaudrait pour l’homme comme pour la femme ne pas être sali par le travail, mais la femme n’est pas plus diminuée que l’homme.

D’ailleurs nombre d’hommes font des travaux que leur délicatesse ferait plutôt ranger dans les spécialités féminines ; les coiffeurs de dames, les employés de magasins qui mesurent la soie et la dentelle, essayent les gants, etc.

C’est paraît-il dans un but sexuel que l’on a placé derrière les comptoirs ces jeunes hommes que leurs épaules carrées sembleraient désigner pour des travaux plus pénibles. Il paraît que les dames achètent plus volontiers au jeune homme aimable qui introduit délicatement leur main dans un gant qu’à une jeune fille préposée à ce même travail ; effet du « sexe appel ».

Qu’il y ait égalité absolue entre les sexes à l’égard du travail, on ne saurait l’affirmer. La faiblesse de la femme a été exagérée. Aujourd’hui les femmes montent en avion et volent quarante heures sans descendre, nombre de femmes nagent très bien, font de la course, de la bicyclette, de l’automobile, etc. Les sports et la culture physique ont fait que la jeune fille n’est plus cette fleur délicate que la moindre fatigue faisait faner. Il n’est plus de bon ton, pour une jeune fille, de s’évanouir à la moindre émotion.

La femme cependant n’est pas l’égale de l’homme en force musculaire. Mais cela ne peut l’éliminer que des rares professions exceptionnellement dures, comme celle de terrassier, par exemple. L’homme est loin de donner toute sa force dans le travail.

On a argué aussi de la faiblesse des femmes pour les bannir du travail général. Le travail continu causerait l’anémie, ferait naître des enfants rachitiques, etc.

Cette argumentation vient des hommes à l’esprit attardé qui voudraient maintenir la femme dans la dépendance maritale.

Le travail quotidien, surtout lorsqu’il est par trop prolongé, n’arrange personne. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à assister à un défilé d’ouvriers se rendant à une manifestation, visages ravagés avant l’âge, corps déjetés. Un défilé de bourgeois a un aspect tout différent.

À l’argument tiré de la protection de la race, je répondrai que la femme n’est pas une jument poulinière et que toute sa vie ne saurait être subordonnée à deux ou trois grossesses, pendant lesquelles elle pourra prendre quelque repos.

Il ne faut pas d’ailleurs oublier que la femme entretenue au foyer, travaille et d’un travail fatigant. Une mère de deux ou trois petits enfants besogne du matin au soir. Une masse de linge à laver, des soins de propreté de tous les instants, la confection et la réparation des vêtements, le nettoyage du logement, les provisions, la cuisine. La jeune ménagère n’est guère plus florissante que l’ouvrière.

On a dit que le travail, c’était la liberté. Il semble qu’il y ait eu là une gageure. Pauvre liberté que celle qui consiste à être courbé tout le jour sur de l’étoffe, du fer, du bois ou des lettres de commerce à dactylographier. Il fait beau temps, mais c’est à peine si on s’en aperçoit, car l’atelier donne sur une cour étroite et grise, les murs de l’usine sont noircis de fumée. La rue ensoleillée invité à la promenade ; la voilà bien la liberté, elle est pour qui a des rentes.

Le travail est cependant dans une certaine mesure la liberté, parce que l’argent gagné assure quelque indépendance. Pour la jeune femme le travail est la liberté parce qu’il la sort de la maison. À l’atelier, on voit des camarades, on échange des idées ; le champ de l’esprit est plus large. La vie n’est plus bornée au mari, au enfants et à quelques voisins.

Le mari est un maître, le patron en est un aussi, mais son autorité est moins étroite ; elle ne s’étend pas sur tous les instants de la vie. En outre l’autorité est moins dure ; un patron ne donne pas de coups ; il se contente de réprimander ou de renvoyer. Enfin on peut plus aisément remplacer un patron trop dur qu’un mari qui fait de la vie un enfer.

Confinée dans son ménage, la femme garde un esprit étroit rempli de mesquineries. En dehors du cercle de ses proches, la seule chose à laquelle elle prenne un intérêt est la religion.

La ménagère est un frein social. Comment les partis d’avant-garde n’ont-ils pas compris cela depuis longtemps. Sans doute ils l’ont compris, mais l’égoïsme du mâle a été plus fort.

La notion du droit de l’individu à la vie et à la liberté est toute récente. Les discours les plus enflammés sur la liberté, des hommes de la grande révolution, n’entendaient célébrer que la liberté masculine. Libre citoyen dans l’État, chaque homme entendait disposer de sa femme qui pensait-il lui appartenait. On avait établi la république dans le pays, mais la monarchie continuait à sévir dans la famille ; le dogme de la puissance paternelle et maritale courbait femme et enfants.

Lentement mais sûrement la démocratie gagne la famille et son plus solide instrument sera l’émancipation économique de la femme.

Doctoresse PELLETIER.

Ouvrages de la Doctoresse PELLETIEREn vente à “LA BROCHURE MENSUELLE”

L’Émancipation sexuelle de la Femme

L’Amour et la Maternité

L’Âme existe-t-elle ?

Dépopulation et Civilisation

Le Travail. Ce qu’il est, ce qu’il doit être

“In Anima Vili” ou Un Crime ScientifiquePièce en 3 actes

UN ACTE POUR LA PENSÉE LIBRE

L’HOMME DEVANT L’ÉGLISE (Cinq conférences-polémiques sur l’Église et l’Évolution), par Charles-Auguste Bontemps. Édition des « Cahiers Francs ».

Sous l’influence d’un « réalisme » dont les fruits amers sont, eux, trop réels, le cléricalisme s’est développé depuis la guerre dans une paix qu’il sut mettre à profit. Jamais, peut-être, sous la III République, il ne manifesta tant d’activité, ne révéla tant de force sournoisement agissante qu’en ces dernières années. Jamais non plus son organisation ne fut plus internationale. Cette indifférence dont il profite est la même qui fait négliger les idéaux spirituels à qui nous avons dû les luttes pour la liberté. Si l’on ne réagit, l’homme libre ne sera bientôt plus qu’un rêve ancien.

C’est à cette réaction que Charles-Auguste Bontemps consacre, de son point de vue d’individualiste social, son nouveau livre : « L’Homme devant l’Église ». Nos lecteurs connaissent les nombreuses controverses que Bontemps a soutenues sur ce sujet contre l’abbé Viollet, le Père Doncœur et d’autres. Ce sont ces controverses qu’il a reprises, ordonnancées et complétées pour composer ce livre qui est à la fois un livre de pensée et un livre de combat, dans la manière ironique et caustique dont Bontemps aime émailler ses arguments.

Ces arguments, écrit Henry Bellamy, sont déterminants ; l’ancien ministre François Albert, spécialiste en la matière, dit de l’auteur que « sa truculence de style et ses allures paradoxales ne doivent pas nous masquer son solide bon sens », et le philosophe Han Ryner est ravi « par cette érudition précise et cette puissance dialectique ». Car cet ouvrage est documenté et doit avoir une place de choix sur les rayons de tout militant de la pensée libre, dont trop peu d’écrivains osent encore se réclamer.

Un vol. de 216 pages : Prix, 10 francs ; franco recommandé : 11 fr. 25.

« On ne détruit que ce que l’on remplace »

Les religions cléricalistes grandissent dans la carence de la pensée-libre

VIENT DE PARAÎTRE

DEVANT

Cinq Conférences-Polémiques sur l’Église et l’ÉvolutionparCH.-AUG. BONTEMPS

Quelques Opinions :

… Ces arguments saut, à mon sens, déterminants…

Henry Bellamy

… un livre qui a le rare mérite de faire beaucoup penser.

Paul Brûlât

… une curieuse brochure qui l’apparente par la manière à notre cher Jean de Bonnefon.

G. de la Fouchardière

… le délié de la pensée s’allie à la dialectique la plus subtile somme à la forme la plus pure.

Fernand Kolney

On ne peut vous lire sans être ravi par votre érudition précise et votre puissance dialectique. Han Ryner

Collection des « Cahiers Francs »

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« Rien de grand ni de durable ne se fait sans la Foi »Il est une Foi sans dogme ni clergé. Elle dort. Réveillons-la

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par Jean Marestan

Cet ouvrage, dont le succès est tout à fait exceptionnel, et qui a été traduit en plusieurs langues, paraît, en une édition nouvelle, revue et augmentée. C’est un des plus clairs et des plus remarquables qui aient été décrits sur cette importante question. L’auteur ne se contente pas de donner aux jeunes gens et aux époux de précieux enseignements théoriques et pratiques que tous devraient connaître. Sans nul souci des opinions conventionnelles, en un style dénué d’hypocrisie, attrayant à lire comme un roman, il traite sous tous ses aspects, avec toutes ses conséquences sociales, le problème des sexes.

Extrait de la Table des Chapitres : Des Moralités néfastes. — Les Organes et le Mystère de la Génération. — Dans lequel il est traité de l’acte d’amour et de la puberté. — La Loi d’amour s’impose à tous, ou les dangers de la continence absolue. — De l’hygiène en général et de l’hygiène sexuelle en particulier. — Sur les rapports conjugaux et leur fréquence normale. — Maladies vénériennes et syphilis : Moyens de les reconnaître ci de les éviter. — Procédés scientifiques et pratiques de préservation sexuelle. — La Stérilité. — Épousailles. — Les difficultés de l’initiation. — Signes de grossesse et soins à donner aux accouchées. — L’avortement et son traitement. — La Fécondité normale chez les êtres vivants et ses conséquences. — La sélection artificielle. — Les déviations morbides. — Égalité des sexes. — Mariage et Union libre.

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