Suite d'orchestre
Joies errantes
À François Coppée.
Chantez et pleurez,Les Orgues, les Belles !Pour les âmes souffrantes, pour les âmes tremblantes,Pour les âmes brûlantes d’angoisse divine,Pour les âmes blessées de peine muette,Pour les âmes saignant sous les pudiques mainsDe la Mélancolie, sœur chère qui les recèle,Chantez et pleurez,Les Orgues, les Belles !C’est, d’abord, l’Hosanna des calmes voix unies,Soprano juvénile et fervent contralto ;La Prière de douceur ingénueQui plane, comme une mouette aux larges plumes blanches,Au-dessus des tourmentes marines — dans la nue.
Mais, en soupirs pressés, haletants d’émoi,Voici courir les fraiches notes du Hautbois ;Comme par un matin tendre de PrintempsDans tes jeunes branches d’arbres court le Vent.Les Flûtes pastorales ont le rire légerDes cascades, sous les feuillées nouvelles,Où tes colombes vont boire,Tandis qu’au firmament, clair comme leurs ailes,Luit un Soleil joyeux aux longs rayons de gloire.Et tes Cors brament les HallalisDes poursuites dans les Forêts —Où le Cœur éperdu sanglote à la curéeDes Dieux anciens, des Rêves abolis.Puis, Violoncelles et ViolonsEnlacent leurs accords puissants —Comme en des étreintes de PassionPlus forte que la Mort et le Temps.Elles disent — ces cordes saintes —Le charme de l’Art vainqueur,Asservissant les formes, les sons et les couleurs,Et par qui nos mains débiles sont arméesContre le Néant — de la brillante Épée.
Sonnez et palpitez,Harpes irréelles !Ouvrez vos frémissantes enverguresPour des envols exaltésDevers des Firmaments que le songe constelle !Et vous, tendres Mandolines,Quittez vos sonores tombeaux !Guitares aux complices fredons,Murmurez, galantes et câlines,Le vieil air toujours nouveauSous les éternels Balcons !Susurrez, nerveux Tambourins,Aux mains des heureuses Folies !Égrenez comme des minutes chèresVos fugitives sonneries !Jusqu’à ce que la voix pesante des TrombonesMette en déroute vos babils clairs.Les Cuivres éclatent et mugissent —Comme en des égorgements de Vaincus, —Leur son tragique a la couleur du Sang,D’un noble sang, à flot répanduParmi les mornes étenduesDes mondes finissants.
Et les cymbales roulent comme des astres fousVers des abîmes de détresse.Mais, voici les Voix, les précieuses VoixDes hautains Espoirs — à jamais fidèles,Qui s’élèvent lentes vers le ciel cruel,Où leur vol s’éploieEn prismatique et pacifiante ApothéoseChantez et pleurezLes Orgues, les Belles !Pour les âmes souffrantes, pour les âmes tremblantes,Pour les âmes blessées,Pleurez et chantez !
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