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Joies errantes
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, passage choiseul, 23-31
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AVANT-PROPOS
En cette époque où il est fort à la mode d’être chef de quelque école ou, au pis aller, disciple, nous tenons à déclarer notre indépendance littéraire, estimant d’ailleurs qu’un artiste ne vaut que par la miette de personnalité propre.
Si l’on remarque des analogies entre nos poèmes libres et ceux contenus dans les volumes et plaquettes parus en ces dernières années, nous rappellerons l’antériorité des dates de publication (1881-1882) afin que nous demeure la propriété de l’initiative bonne ou mauvaise.
Nous déclarons en outre n’avoir jamais prétendu révolutionner quoi que ce soit, ni remplacer aucun mode prosodique par celui affectionné de nous — mais simplement faire de notre mieux et adopter à cette fin la formule qui nous convenait.
Notre proposition d’art est celle-ci : atteindre au plus de Beauté expressive possible, par le moyen lyrique, subordonnant le cadre aux exigences imprévues de l’image, et rechercher assidûment la surprise de style comme dans la libre prose avec, de plus, le souci d’un rythme particulier qui doit déterminer le caractère poétique déjà établi par le ton ou pour mieux dire le diapason élevé du langage.
Le sacrifice de la rime et de la coupe symétrique du vers n’est d’ailleurs qu’une apparence de sacrifice, pour les yeux accoutumés aux prosodies régulières ; car le dispositif inattendu, asservi aux attitudes de l’idée et de l’image — est un moyen d’effet de plus.
Telle pièce traduisant quelque capricieux coin de nature, ou quelque anxieux état de rêve, perdrait toute son intensité à être enfermée dans un cadre régulier — alors que d’autres sujets appellent à eux les rigides architectures du vers, que nous admirons dans les immortels chefs-d’œuvre des Maîtres.
L’artifice de l’assonance et, plus tard, de la rime, fut à l’origine l’ingéniosité d’un seul : — le premier qui s’en fut avisé — et non point la raison de vivre de la Poésie. Seul le caractère rythmique est significatif ; mais qui dit rythme est bien éloigné de dire symétrie.
À quelles lois dès lors obéira le poète déserteur des prosodies modernes ?
Mon Dieu, tout comme le peintre, le sculpteur et le musicien : — aux lois subtiles de l’Équilibre et de l’Harmonie, dont seul le goût de l’Artiste peut décider.
Nous tenons à exprimer ici toute notre reconnaissance non seulement aux chroniqueurs qui ont accueilli si gracieusement nos premiers Rythmes Pittoresques, MM. Aurélien Scholl, Ph. Gille, Henri Bauër, Anatole France, F. Champsaur, G. Montorgueil, G. Rodenbach, C. de Sainte-Croix, Ch. Maurras, G. Doncieux, F. Féneon, etc., mais également à ceux qui, hostiles à la formule du vers libre, ont bien voulu, en judicieux et équitables critiques, examiner la matière d’art contenue en cette formule et reconnaître l’effort — seul digne des soins d’un artiste — vers quelque beauté neuve et l’expressif inattendu.
Marie Krysinka.
À Eugène Ledrain.
Elle nous parvient ingénue et rajeunieDes lointains confins de races abolies.Les pleurs que versent nos yeux enfantins,Étonnés par l’éclat des nouveaux matins,Sont faits des douleurs anciennes ;Et nos premiers chagrins sont de vieilles antiennes.Mais, sous les feuillées de Printemps,Nos rondes tournent, tournent gaîment,Avec nos âmes de Printemps.Puis, au ciel dore de l’ÉtéFuit le vol vagabond des nuéesLourdes des orages de nos cœurs éveillés ;
Extases, peines ; male heure et bonne,Sanglots de joie, enivrements d’orgueil —L’écho des éternels deuilsEt de l’éternel Espoir à la voix enchantéeEn nous résonne.Toutes les belles fleurs tentent nos mains avides,Nos pas sont attirés vers l’horizon splendide —Mais notre pas trébuche aux pierres du cheminEt les ronces déchirent nos mains.Au pressoir rouge de l’AutomneBout le flot mauvais des haineux levains ;Le tocsin des désastres sonneEt ruisselle le sang rouge — comme le vin.Enfin, par l’Hiver glacés,L’Amour et la Haine fraternellement vont dormir —Blêmes trépassés —Sous les neiges sans couleurNotre cœur se meurt ;Seules les pâles chrysanthèmes du SouvenirSe penchent sur notre cœur qui va dormir…
Mais, la minute brève d’une VieContient toute la joie — aussiTout le tourment des âges évanouis —Et le frisson fugace dont notre âme a frémiC’est le Frisson de l’Infini.
CHANSONS
Tristes ou gaies, moqueuses ou tendres —Elles sont les Fleurs par nos Rêves cueillies :Et, tant qu’en nous palpite la décevante Vie,— Douceur d’aimer, triomphes, chagrins,Cris de colère, joyeux rires, —Tout cela devient entre nos mainsDes chansons.Fastueux contentementsD’orgueil — ivre de vent ;Ardents sermentsD’amants,Amitiés fidèlesD’âmes jumelles,Gloire, Amour, Amitié : —Chansons !Chassés par l’heure,Nous passons,Seules demeurentNos chansons.
Laissons gémir le Vent d’HiverPuisqu’un Soleil plus empourpréQue les Soleils de JuilletFlambe dans nos cœurs qui se parlent de tout près.Laissons neiger les éphémères fleursDes pommiers poudrés de Printemps ; —Un Avril éternel fleurit nos chers bonheurs.Laissons défaillir les feuillages accablésPar la chaude étreinte de l'Été ; —Une langueur plus exquise nous retient enlacés.Laissons pleurer le Ciel d’AutomnePuisque des pleurs d’extase baignent nos yeux ravis,Et que plus tendrement encore nous unitLa trois fois chère Mélancolie.
À Félicien Champsaur.
CHANSON
Les anémones refleuriesOuvrent leurs batistes légèresComme des guimpes de bergères.Le vent nouveau, ivre de parfums,Caresse les branches encore nues ;Et, dans le beau ciel, les claires nuesSont couleurs d’ailesDe tourterelles.Le soleil, d’or paré,Ramène Pâques fleurieComme une blanche épousée.
Mais les folles averses crèventEn pleurs tumultueuxSur les fleurettes, sur les rêves,Et dans les tendres yeuxDes amoureuses, des amoureux.En pleurs tumultueuxLes folles averses crèvent.Ô l’exquise saison !Ô l’insigne charmeDes tristesses sans raison,Des baisers trempés de larmes !…
À Georges Montorgueil.
Le Vin dort encore aux vignes nouvelles ;Et les jeunes Blés aux gerbes viergesDressent leurs lames fières que le ciel peint en bleu :Vagues d’azur mouvant sur l’horizon d’azur.Chaque matin nouveau au Bois renouvelleLa symphonie des tendres voix mêlées :Hautbois roucouleurs, petites flûtes ailées,Et, dans la mare indolente qui près des joncs repose,Les guitares des grenouilles virtuoses.Les arbres, parés de feuilles nouvelles,Semblent s’enlacer pour des courses folles —Au bord des allées qui rient de soleil.
Juin, tout en vert, porte la nouvelleDes fruits de demain aux oiseaux gourmands ;Et, mieux que de vin, mieux que de soleil,Tous les cœurs sont ivres de sève nouvelle.
À Auguste Marin.
Dans votre château, belle châtelaine,Dans votre châteauVous dormez encor près du vieux seigneurQuand déjà je chanteJe chante vos yeux, fiers comme les fleursDe la marjolaine…Mais tu n’entends pas — belle châtelaine !Dans votre château, les beaux chevaliersMènent grande liesse tout le long du jour.Cœur sitôt donné,Cœur sitôt repris : vous souvenez-vousD’un doux soir d’amourOù vous êtes tombée vaincue dans mes bras ?Nul ne le saura,Nul ne le saura — belle châtelaine !
Dans votre château, belle châtelaine,Vous dormez déjà près du vieux seigneurQuand je pleure encore…Je pleure vos lèvres, rouges comme les fruitsDu Saint Paradis,Dont tu me baisas, entraînée d’amour,Belle châtelaine !L’aube de demain me trouvera mortAu fond de l’étang où l’eau verte dort ;Et pour ma pauvre âme maudite à toujours,Dans la chapelle haute, devant la Vierge en pierre,Tu diras une prière,Belle châtelaine qui m’aimas un jour,Belle châtelaine !
À Armand Masson.
Le Poker et le Turf ont tariMon escarcelle,— Sèche tes yeux, petite belle.Sèche tes yeux, petite chère —Il faut que je me marieAvec une héritière.Trots demoiselles d’honneur danseront à ma noce,— Sèche tes yeux —La Faillite, la Tristesse et la Vieillesse précoce,— Mignonne, adieu !Qu’un autre prenneTes jolis yeux, petite mienne,Et ta bouche amoureuse, si rouge aux blanches dents,Je n’y vois pas d’inconvénient.
Et même au Cercle, je connaisUn qui te trouve un charme rare,Je te le présenteraiComme par hasard.
À Jules Bois.
Dans les cyprèsQue le vent du soir balance,Dans les cyprèsUne voix plaintive y chante,Y chante des berceuses joliesAux pauvres morts endormis.Elle dit aux belles,Qui sont couchées rêvant,Elle dit aux belles :« Sont partis vos amantsVers d’autres belles,Leur jurant mêmes serments. »Dans les cyprèsQue le doux matin arrose.Dans les cyprèsUne triste voix y cause :
« Ne vous réveillez pas,Ô pauvres morts dormants.Car votre place, las !Est prise depuis longtemps.« Rêvez du temps charmant,De vos belles années.Rêvez des frais printempsPour toujours en allésEt de ces bouquets blancsÀ jamais effeuillésAvec les chers baisersPar vos fiancées donnés. »Dans les cyprèsUne voix tendre y pleure,Dans les cyprèsUne voix tendre y gémit.Et vous, enfants petits,Aux mères arrachésPar la méchante mort,Vous-mèmes êtes oubliés ;D’autres fils sont couchésDans vos berceaux d’osier.
À Jean de Mitty.
Les vignes sont en fruitSur les coteaux mûris.Mettez des feuilles rougissantesParmi vos boucles de bacchantesVendangeuses au rire clairComme le cri des grives dans l’air.L’Amour — ce VendangeurIvre du sang des cœurs —Veut grapiller encore, encore,Des lèvres rouges, des yeux d’aurore.Il en fera jaillirDes larmes, des soupirs,
Et l’amertume en sera douceComme le vin nouveau qui mousseAu bord des verres brillants,Au bord des verres chantants.L'ivresse est sainte qui fait chancelerVos pas d'amoureux, couples enlacés,Dans les vignes en fruitSur les coteaux müris.
À Gabriel Randon.
Le ciel d’AutomnePleure et pardonneNos doux péchés de Printemps,Et toi,Rose d’Amour pourquoiGarder ce cher parfumÀ ton corsage défunt !Les souvenirs d’antanSont d’importunes viellesQui demeurent chantantSous les balcons déserts —Où ne paraît aucune belle.Assez de rancœurs !Saison tendre, comme une sœur,Apaise sous ton baume mélancolique et vainqueurLes cœurs épris de ta douceur.
À Coquelin Cadet.
Les cendres tournent dans le foyerSoulevées par les premiersSouffles printaniers.Où sont les feux de joie roses comme les roses,Confidents de spécieuses chosesDont les batistes amoureuses se teignaient en rose ?Tôt éteintes sont les flambéesDes espérantes Envolées,Même si l’on atteint ce qu’on a souhaité !D’une main lente cueillons l’heure,Car le BonheurC’est l’Effort vers le Bonheur.
Restons ainsi, ne disons rien,La main seulement liée à la mainD’une faible étreinte attendrie.Entends ces vagues de mélancolie,Les douleurs souffertes, se briserDans nos cœurs guéris d’un baiser.Je ne veux de toi ni serments, ni mêmeQue tu me dises si tu m’aimes ;Ne me demande pas, non plus — ce serait mal —Où mon cœur tenta d’apaiser son mal !
Goûtons cette minute éperdue,Grisés, comme d’un vin vermeil,De nos pleurs pareils à la neige fonduePar le Soleil.
À Antoine Périvier.
Un peu de l’âme somptueuse et barbareDe nos primitifs aïeuxPasse en nous avec les feux des pierres raresEt l’éclat du métal précieux.L’or ciselé en bagues alliantesEt en bracelets nous enchaîneD’une fidèle tendresse où s’enchanteLa tendresse de nos grand’mères lointaines.Les perles rient en colliersSur notre cou qu’elles caressentLicencieuses comme au beau tempsDes mouches, des paniersEt des galantes paresses.
Les mousselines légèresNous fontUn cœur de papillon,Et les fraîches toiles à fleurettes suggèrentUn cœur de bergère.Dans la soie murmurante et cälineC’est l’amoureuse qui veut qu’on devineSes abandons et ses langueurs, toutes.Les plis souples de la dentelleSont d’aimables routesFleuries, vers la fantaisie fière qui s’y recèle.Le riche apparat des veloursNous fait un peu reine,Un peu châtelaine aux fastueuses amours.Mais en l’asile discret des sombres lainesUne âme de nonnainNous vient ;Tant l’Art et le Rêve sont les vrais vainqueursDe nos faibles cœurs.
À Edmond de Goncourt.
Cette grave entrevueEst fertile en émois,L’image, pourtant connue,Surprend toujours ; — est-ce bien soiCette soudaine apparue ?Et les petites mines d’allerPour calmer l’inquiétude qui vientDe n’être pas — il se peut — aussi bienQue l’on voudrait ;Mais, bientôt, une distribution de récompensesGénéreuses, commence.Les cheveux ? ah ! les cheveux, parfait !Surtout de profit ; on dirait
De telle peinture d’artiste admiré ;Puis on retrouve à des détails menus,Le souvenir du même visage des jours révolusDes jours enfantins si vite — en somme — disparus.Et l’on songe à cet autre miroir enchantéSi impressionnant pour nos jeunes cœursL’eau de l’étang que l’on croyaitUn morceau de ciel tombéOù poussaient aussi des herbes et des fleurs.
Un désir — déjà presque un regretUn émoi paresseux qui ne saitCe qu’il redoute ni ce qui lui plairait.Une mélancolie de refuser — savoureuseComme un fruit qui serait amer — aimablement ;Puis une allégresse pâle comme un feu de veilleuse ;Et l’on devine bien, tout au fond de soi,Que rien ne demeureraDe cette petite flamme éloquente qui ment,De ce désir, de cet émoi ;Si non une fatigue heureuse et une joie d’artisteD’avoir su jongler avec du subtil— Une joie pourtant décevante et triste,Car, d’aimer tout simplement — c’eût été plus gentil.
Une petite FolieQui d’elle-même se ritComme une folle ;Une petite Folie aux clochettes de passion,Folle pour de bon ;Une façon plutôt bête de jouer son cœurÀ pigeon vole,Car, je vous demande, comment tout celaPourrait devenir du bonheur.Tandis qu’on peut en souffrir vraiment —Pas du tout pour rire —Voir de cette blessure ouverte en jouantCouler du vrai sang ;Et pleurer des larmes pires.
Voir saigner même son orgueilComme s’il y avait de quoi — sans raison ;Cette idée aussi de mettre tout son orgueilEntre les mains d’un seulEst absurde plus que de raison.
OMBRES FÉMININES
À Marthe Mellot.
Elle s’est parée comme une épouséeLa fille d’Israël que le chef de l’arméeAssyrienne auprès de lui appelle.Jamais Victoire n’offrit à nul héros de couronne plus belle :Les pierreries, aux regards sorciers —Qui brillent sur son sein en murmurants colliers —Ont moins de lueurs que ses noires prunelles ;Et les fines étoffes, répandues en nobles plisSur son corps pur, frotté d’huiles odorantes —Semblent les voiles mêmes de l’aube au doux souris.
En sa bouche plaisante sont les discours avisés —Comme le miel dans une fleur de grenadier.La Nuit diaphane, couronnée d’étoiles,Va déclore bientôt son lourd portailMais, avant que le Jour ait fait voguer ses claires voiles,Le Seigneur accomplira ses desseinsPar cette main petite et tendre comme un ramier sauvage.Elle a laissé ses habits de veuve à BethylouaEt vient, ceinte de grâce, en ses vêtements joyeux,Au susurrement câlin des pendants d’oreillesEt des bracelets, sur ses chevilles et sur ses bras.Son pas harmonieux est guidéPar la puissante droite d’Iahvé,Qui veut que son peuple gémissantLave son opprobre et sa honte dans le sang.
Et, penchée sur le chef endormi, comme une amante,Elle prend l’épée recourbée qui, dans sa main charmante,Va devenir le Saint Glaive vengeur.
À Mademoiselle Thérèse Duroziez.
Oumé — Fleur-de-Prunier — la petite princesseJaponaise — aux longs yeux,Au teint de lotus doré,Laisse errerSes doigts de fin ivoireSur les cordes tendues de la biva ;Et de ses lèvres exquisement pâlesMonte une chanson :« Le guerrier farouche,Le farouche Samouraï,Pour moi seule s’attendrit ;Le baiser de sa boucheEst gai comme un éveil de nids. »La chanson vole par delà les lattes délicatesDe bambous, avec soin ouvragés ;
Elle vole par delà les étoffes brodéesOù, songeuses, les cigognes se sont arrêtées ;La chanson vole jusque sous le ciel diapré —Sous le ciel rouge, violet et gris —Et berce, comme d’un souffle léger,Les Chrysanthèmes, les Pivoines et les Iris.« Il est parti guerroyer,Armé du katana recourbé ;Mais son baiser dans mon cœur est resté…Et j’attends, palpitante d’espérerLe retour du Bien-Aimé. »Les Chrysanthèmes disent : — Viens, petite sœur,Dont la robe comme nos parures est joyeuse,Viens parmi nous promener ta langueur amoureuse !Dans le vent frais, qui souffle de la mer, nous baignerons ensemble…Viens parmi nous, petite sœur qui nous ressemble !« Le charme de vivre, le charme de voirLes fleurs, aux chatoyants reflets,Qui, telles de petites sœurs,Autrefois me parlaient —Tout s’est éloignéAvec le Bien-Aimé. »
Les Pivoines disent : — Nos seins sont éclaboussésDu sang glorieux des guerriers tombés ;La petite princesse ne reverra jamaisSon Bien-Aimé !« Si son jeune cœur allait succomber !Si mon beau guerrier loin de moi tombait !Ah ! sûrement les hirondelles sauvages me le diraient. »Et les Iris disent : — Viens, petite sœur,Te pencher sur l’eau à l’insigne douceur !Dans les roseaux tremblants dort l’opium suprême…Viens parmi nous petite sœur !« Et s’il ne devaitRevenir jamais,Mon Bien-Aimé,Parmi les iris et les roseaux,Tremblants dans l’eau,Je m’endormirais. »Des cordes tendues le frémissement cesseEt la chanson a replié son aile,Oumé — Fleur-de-Prunier — la petite princesseJaponaise, aux longs yeux,Rêve parmi les étoffes brodéesOù, songeuses, des cigognes se sont arrêtées.
À Paul Hugonnet.
Le bûcher est dressé, le triomphal bûcher,Où Jeanne montera, ainsi que l’on s’exhausseSur un trône d’immortalité.Court-voyants soudards qui appelezSupplice — l’apothéose de sa gloire !Plus cléments, vous eussiez voléSa belle partAu patrimoine de l’Histoire.La voici, tel un joyeux Archange planant hautAu milieu des flammes vermeilles,Qui chantent sa beauté de vierge sans pareille.Et sa cendre seraLa semence précieuse qui feraLever une moisson de héros.
À Lucienne Dorsy.
La petite fée du joli, toute poudrée de grâces mièvres,Tourne d’une main distraite, et blanche à merveille,La cuiller, dans une tasse — qui est assurémentEn fine porcelaine de Sèvres —Où fume le café odorant, don nouveauD’un monde aussi fabuleuxQue les contrées des contes de Perrault.Les fleurettes de sa robe à panierSont moins futiles et folles que sa tête friséeÀ menus frisons, blancs comme du sucre.C’est un oiselet voluptueux et insoucieux ;Fait pour le nid royal et les longues paresses,Sur des tapis — qui coûtent des provinces.
Tout ce qu’elle sait — cette petite courtisane —C’est que son amoureux est le plus grandGentilhomme de France, —Et que le rose tendre lui va divinement.Mais le carmin mignard,De ses joues, pâlit soudain ;Car, le souvenir lui vientD’un odieux cauchemarQu’elle eût dernièrement :C’était, au milieu d’une hurlante multitude…Un lourd couteauTombait sur son cou délicat…— Ah ! le vilain rêve ! — dit-elle, de ses mignonnes lèvres roses,Qu’on dirait peintes par Boucher,— Décidément, je ne boirai plus de café,C’est lui qui doit en être cause —Mais déjà, pensant à autre chose,Elle vide sa tasse à petits traits.
À Charles Frémine.
Je veux dire vos grâces enjouées et naïves,Campagnardes fleurettes :Soit que le matin endiamante vos collerettes,Ou que le soir vous pare de lueurs fugitives.Les riches sequins des boutons d’orFont de l’herbe verte un écrin joyeux ;Et les liserons sauvages sont de doux yeux,Où une petite âme sentimentale dort.Les marguerites, au cœur léger,Ont trempé — semble-t-il — leurs pétalesAux rayons de la voix lactéeEt dans le clair-de-lune pâle.
Le coquelicot, en jupes fripées —Comme par de galantes équipées —Recèle en son sein, noir et vermeil,Le don maléfique du sommeil.Les folles avoines — gais cheveux au vent —Caressent — lascives — les bleuets rêvants,Reflétés de ciel : immuable et changeant.Ombelles argentées — fraîche tombée de neige —Tout en petites étoiles, finement ouvragées ;Votre ombre délicate protègeLes frêles menthes, aux senteurs exaltées.Véroniques mélancoliques,Trèfle — fleuron héraldique —Pâquerette, coquette,Au teint de rieuse fillette ;Petite sphynge des prairiesQu’interroge la main inquièteDu jeune amour qui pleure et rit.Et vous, délicates fleurs envolées —Papillons blancs, bleus et rosés,Parmi les sainfoins qu’une tendre brise fait onduler !
Vous êtes — gentille assemblée ! —Comme un gracieux bouquet poséPar le Soleil — amant resplendissant —Sur le sein de la vallée,Qui porte le trésor des blés mûrissantsDans son tablier.
À Rachilde.
Sur la route bordée de vertes haiesOu le chèvrefeuille chevrote, bercéPar le tiède vent d’été,Comme de vieux airs atténués ;Ils vont épris ; lui et elle —L’éternel lui et l’elle éternelle —qui pensent être premiersÀ tant s’aimer.C’est tout le ciel pour lui — ses yeux.C’est pour elle un cher paradisQue le bras fort de l’amoureux,Ou la main de l’aimée se blottit —Comme un frêle oiseau dans un nid.
Tout le sang de leur cœur s’est fait vin de tendresseEt tous leurs rêves sont à deux ;Cependant viennent au devant d’eux— Sur la route bordée de vertes haies —Leurs inconjurables destinéesQui sont : — La MortEt l’Oubli — cette pire des Morts.
Inoubliables baisers qui rayonnezSur le ciel pâle des souvenirs premiers !Baisers silencieux sur nos berceaux penchés !— Caresses enjouées sur la joue ;Tremblantes mains des vieux parents, —Pauvres chères caresses d’antan,Vous êtes les grandes sœurs sagesDes folles qui nous affolentDans les amoureux mirages.Baisers ingénus en riant dérobés,Moins à cause de leur douceur souhaités,Que pour s’enivrer de témérité.
Premières caresses, vacillantes —Comme, dans le vent âpre,Des lumières aux lampes ;Caresses des yeux, caresses de la voix,Serrements de mains éperduesEt longs baisers où la raison se noie !Puis, belles flammes épanouies,Sacrilèges hostiesOù tout le Dieu vainqueur avec nous communie !Caresses sonores comme des clochettes d’or,Caresses muettes comme la Mort,Caresse meurtrière qui brute et qui mord !…Baisers presque chastes de l’Amour heureux,Caresses frôleuses comme des brises,Toute-puissance des paroles qui grisent !Mélancolique volupté des bonheurs précaires,Pervers aiguillon du mystère,Éternel leurre ! ironique chimère !Puis, enfin, dans la terre —Lit dernier, où viennent finir nos rêves superbes, —Sur notre sommeil, la calmante caresse des hautes herbes.
Bien-aimé visage jauniPar le temps ! —À lourdes gouttes, s’égouttantSur mon ennui —Tant d’années déjà passéesSur ce deuil inapaisé !La main fidèle de l’artisteA fixé dans ce cadre étroitUn peu de ton charme tristeEt, vivante, je te revois.Avec la douceur calme de ta présenceEt le sortilège de ta voix et sa toute-puissancePour endormir les peines puérilesPar où la vie commence.
Il me semble, ô chère Apparue !Que l’or de ce cadre est la fenêtre ouverteSur le pays béni, habitéPar les Ombres saintes,Et que tu t’arrêtes là, émue,Vers ton enfant attiréePar la pitié.
À Henri Oulevay.
C’est bien un peu de nous-même —Du nous-même d’autrefois —Qui reste épars aux coins oubliésOù nos cœurs ont palpité.Mais aux décors bénis où vécut notre joie,Où les riantes Avenues d’Espoir s’ouvraient, divines —Erre une ombre douloureuse, comme d’une âme orpheline —Et l’aile funèbre de la Mélancolie, s’y déploie.Tandis que les endroits jadis désertésPar nous, en pleurant d’irréparables malheurs,Revêtent à nos yeux résignésUne miraculeuse douceur.
Oh ! la caresse tendre du Silence autour de nous !Et la plainte résignée des années ressurgies !Les écheveaux de lumière se nouent et se dénouentFantasquement, lentement, aux flammes des bougies —Que regardent nos yeux par le prisme cher des larmesNées sous la caresse tendre du Silence autour de nous.
Au fil du Temps dérivent les Heures dépouillées de leurs armes,
Car en toi c’est l’extase durable et le charmant repos.
— Pour quelles fêtes dans le beau ciel dormant ces lampes ?
Et ces girandoles allumées pour quelles fêtes ? —
Au fil du Temps tombent les Heures comme des larmes.Fermons tes rideaux sur notre intime et douce fête ;Que, seule, la curiosité placide des estampesNous surveille, sans haine jalouse ni méchants propos :
Cependant qu’au beau ciel dormant s’allument les lampes.
À Loïe Fuller.
Gammes ardentes et claires gammes —Aux accents vibrants, aux inflexions d’effroi,Aux tons plaintifs, aux tons joyeux —Vous papillotez comme des yeux,Couleurs, vous êtes le reflet des émoisQui traversent nos versatiles âmes.Les bleus tendres — sont les tendres amourettes.Myosotis effeuillés en rêvantDe baisers dont on n’ose la cueillette.Les bleus de roi, profonds comme les flotsDe la mer hellénique au repos,Parlent des âges somptueuxDe chevaliers partis qui reviendront vainqueurs.Avec, sur leur superbe cœur,L’écusson d’azur où le Lys s’écartèle
Et qu’ils rapporteront, fidèles, à leurs belles,Quand seront blancs devenus leurs noirs cheveux.Mais le sombre Indigo des nuits d’étéEst la caresse consolante à nos yeux dépitésPar le harcèlement du réel quotidien —Qui nous mord et aboie comme un chien.Violet — violette des tombeaux,Où des veuves en demi-deuil vont prierDéjà rêvant d’amours nouveaux ;Et violettes lasses, laisséesSous les paupières par les bonheurs goûtésComme un vin meurtrier.Lilas frais et mauves pervers,Rhododendrons où des phalènes vont se pâmer ;Orchidées fleuries dans les serres —Auprès des couples enlacésD’étreintes furtives et douloureuses presque,Qu’aux yeux de tous il faut cacher.Rose léger des mousselinesEt rose odorant des rosesQu’entraînent des musiques câlines,De valses ; pendant qu’on causeSous les lampes, de galantes choses.
Pourpre sanglante des combats !Et sinistre carmin des flammes !Vous clamez — au son des trompes rugissantes — la gloireDe chaque Héros qui tombaBaisé au front par la Victoire.Seules resteront à jamais ignoréesLes tragiques mêléesOù, vaincues, succombent les âmes.Or rouge des vignes mûriesOù s’entraîne la ronde folleDes amoureux aux mains unies.Orangés calmes des couchants d’automne,Orangés tristes des feuilles tombées,Qui tournent dans le vent mauvaisAvec les serments oubliés !Or délicat des chevelures blondes,Pâleur lascive des créolesQui s’éclaire de l’or joyeux des joyaux ;Rubans jaunes mêlés aux tresses brunes,Jupes vives des gitanas —Qui dansent indolentes sous la jaune lune.
Cuivre roux des blés lourds de grains,Que le soleil couve comme une poule ses poussins,Et riche ivoire des fruits attachés,Comme des étoiles, sur le vert intense des vergers.Émeraude agreste où les regards boiventL’eau candide de votre éternelle jeunesse.Ô fraîche grâce bucolique !Sources ingénues et sous-bois songeants ;Hêtres, Ormeaux, Frênes et Viornes —Vos feuillages grêles ou puissantsSont tes petites voix chantantes, l’allégresse sans bornesDe Pan l’immortel Adolescent.Sous vos branches entrelacées,Les frêles herbes sont bercéesDe chansons douces — comme l’EspoirAu cœur craintif, par le destin navré.Mais, voici le bleu mystique des soirs ; —Teinte pieuse du manteau bleuDe la Vierge Marie,Telle qu’on la voit, sur fond d’orfèvrerie,
Aux naïves peintures des maîtres d’autrefois,Qui, sûrement, l’ont vue s’arrêter auprès d’euxSouvent — pour voir si le portraitSerait bientôt achevé.Voici le bleu mystique des soirs.Gammes ardentes et claires gammes —Aux accents vibrants, aux inflexions d’effroi,Aux tons plaintifs, aux tons joyeux —Vous papillottez comme des yeux,Couleurs, vous êtes le reflet des émoisQui traversent nos versatiles âmes.
À Denise Ahmers.
Frêle et blonde, sentimentale et sensuelle ;Le fatidique Orient sculpta ses traits parlantsDe chimère inquiète, inquiétamment belle,Aux pâles yeux, couleur de vagues déferlant,Où !’âme des lointaines races se révèle.De son geste félin, alenti de langueur,Émane un très subtil et très multiple charme :Des grandes Cléopâtres c’est la petite sœur.L’artiste, pour cette Fleur de MélancolieSouhaite — afin qu’elle soit encor plus jolie —Le fard d’Insomnie et la parure des Larmes.
À Renée Derigny.
Chatte brune au beau geste hiératique et hautain ;Frémissante de passions nobles et d’autres ;— Mais tes passions sont toutes nobles, même les autres, —L’enthousiasme rayonne en ses doux yeux châtainsEt son sourire a le charme clair des matins.Jean Goujon eût aimé sa taille longue et fièreAux bras souples, au cou royal de quelque DianeChasseresse de Rêve aux lunaires clairières ;Elle eût exquisement porté le blanc henninEt le brocart, au temps somptueux de reine Anne —Chatte brune au beau geste hiératique et hautain.
À Irma Perrot.
Factice simplement. Par les grâces savantesTrès femme ; mais enfant par la joie ingénueQui montre, au gré du rire clair, ses dents charmantes,Enluminant les lèvres dont l’arc fier s’atténueÀ cette sonnerie de gaité enchantante.
Noires le soir, le jour d’outremer ses prunellesOnt la grave beauté des grandes amoureuses,Brillant parmi l’iris dont la nacre étincelle ;Finement d’or ; les cheveux en boucles câlinesSe pâment vers ses yeux ; — telle l’eût rêvée GreuzeEn ces boucles — comme des paroles — câlines.
À Camille Picard.
Muse et rapin ; les traits mignards et volontaires ;Aussi parfaits que si Jean Clouet les eût peints.De l’esprit comme un diable en ses yeux gris et vertsEt du charme très doux, généreux comme un vin,Dans le sourire — comme une rose — entr’ouvert.Depuis les ondes folles de la chevelureJusqu’aux fins ongles — c’est la Française de race ;Très complexe : fière et simple, perverse et pure.De la femme elle a toute la futile grâce,Mais d’un loyal ami la droiture certaine : —Un camarade exquis, joli comme une reine.
À Luce Colas.
De la grâce ingénue, aussi émouvanteQue la grâce des paysages normandsOù, parmi les doux feuillages bruissantsL’eau coquette, miroite, court et chante.Le cher souci d’Art a mis dans ses yeux gris,Rieurs de malice, un rien de graves songers,Mais sa bouche demeure le fruit frais des vergersAimés de Watteau et — tout parfumé d’esprit.Le siècle des fossettes et des bergeries,Des amours, des rubans et des cœurs aux abois,Semble l’avoir ornée pour le plaisir des yeux ;Et c’est aussi le charme exquis des causeriesTendres et raisonneuses des Dames d’autrefoisQui ressuscite en elle par le vouloir des Dieux.
À Aurélien Scholl.
Sous les lampadaires verts des chênes,La farouche et rythmique extase se déchaîne.Les torses, aussi beaux que des ciels d’été,Souplement ondoient. Et les seins lactés —Ainsi que d’ivres nébuleuses —Voguent au gré des danses amoureuses.Et le flot du vin odorant se mêleAux flots des chevelures qui follement ruissellent.Sous les lampadaires verts des chênes,La farouche et rythmique extase se déchaîne.
Les susurants tambourins échappent aux mains lassées.Et de plus âpres étreintes font les formes enlacées.Ainsi que des lianes caressantesDe frêles bras s’éprennent des épaules puissantes ;Et le saint Délire, en tournoyantes rondes,Constelle l’horizon rose de chairs blondes.Le Rire divin sonne de somptueux tocsins,Les lèvres rient, aussi les yeux, aussi les seins…Et, tandis que la fin du jour déploie ses pompes,Les Satyres, enflant leurs joues, soufflent dans les trompes.
À Jean Lorain.
Par la clairière,Blême de lumièreDe lune,La folle rondeTournoie et gronde —Comme la rafaleChevauchant la pâleLagune.C’est la gaieté — combien morose ! —C’est la peur et la soif de l’oubli guérisseur,De l’oubli destructeurDe toute chose,Qui enlace : riant et criant,Ces pauvres êtres en proieÀ la pire joie ;
Et fait ces fulgurantes étreintes d’amourSans Amour.Mais, de cette ivresse, triste comme la Mort,Où les vivants damnés veulent fuir la Vie— Ses deuils, ses crève-cœur, ses crimes, ses remords —D’autres êtres vont naître — et l’odieuse VieGermera triomphante en ces baisers de Mort.Par la clairière,Blême de lumièreDe lune,La folle rondeTournoie et gronde…
À François Coppée.
Chantez et pleurez,Les Orgues, les Belles !Pour les âmes souffrantes, pour les âmes tremblantes,Pour les âmes brûlantes d’angoisse divine,Pour les âmes blessées de peine muette,Pour les âmes saignant sous les pudiques mainsDe la Mélancolie, sœur chère qui les recèle,Chantez et pleurez,Les Orgues, les Belles !C’est, d’abord, l’Hosanna des calmes voix unies,Soprano juvénile et fervent contralto ;La Prière de douceur ingénueQui plane, comme une mouette aux larges plumes blanches,Au-dessus des tourmentes marines — dans la nue.
Mais, en soupirs pressés, haletants d’émoi,Voici courir les fraiches notes du Hautbois ;Comme par un matin tendre de PrintempsDans tes jeunes branches d’arbres court le Vent.Les Flûtes pastorales ont le rire légerDes cascades, sous les feuillées nouvelles,Où tes colombes vont boire,Tandis qu’au firmament, clair comme leurs ailes,Luit un Soleil joyeux aux longs rayons de gloire.Et tes Cors brament les HallalisDes poursuites dans les Forêts —Où le Cœur éperdu sanglote à la curéeDes Dieux anciens, des Rêves abolis.Puis, Violoncelles et ViolonsEnlacent leurs accords puissants —Comme en des étreintes de PassionPlus forte que la Mort et le Temps.Elles disent — ces cordes saintes —Le charme de l’Art vainqueur,Asservissant les formes, les sons et les couleurs,Et par qui nos mains débiles sont arméesContre le Néant — de la brillante Épée.
Sonnez et palpitez,Harpes irréelles !Ouvrez vos frémissantes enverguresPour des envols exaltésDevers des Firmaments que le songe constelle !Et vous, tendres Mandolines,Quittez vos sonores tombeaux !Guitares aux complices fredons,Murmurez, galantes et câlines,Le vieil air toujours nouveauSous les éternels Balcons !Susurrez, nerveux Tambourins,Aux mains des heureuses Folies !Égrenez comme des minutes chèresVos fugitives sonneries !Jusqu’à ce que la voix pesante des TrombonesMette en déroute vos babils clairs.Les Cuivres éclatent et mugissent —Comme en des égorgements de Vaincus, —Leur son tragique a la couleur du Sang,D’un noble sang, à flot répanduParmi les mornes étenduesDes mondes finissants.
Et les cymbales roulent comme des astres fousVers des abîmes de détresse.Mais, voici les Voix, les précieuses VoixDes hautains Espoirs — à jamais fidèles,Qui s’élèvent lentes vers le ciel cruel,Où leur vol s’éploieEn prismatique et pacifiante ApothéoseChantez et pleurezLes Orgues, les Belles !Pour les âmes souffrantes, pour les âmes tremblantes,Pour les âmes blessées,Pleurez et chantez !
À Stéphane Mallarmé.
La Nuit, gracieuse et farouche sirène,Flotte dans le calme bleu éthéréen,Ouvrant ses yeux purs — qui sont des astres —Et pleure de longues larmes tranquilles,Des larmes de lumière, tremblant un peu,Dans la paix dormante de l’eauOù les navires à l’amarreSont des fantômes de navires,Si pâlement profilés sur le ciel ;On dirait d’une très ancienne estampeEffacée à moitié par le temps.Un charme indolent vaporisa les contours ;Et les formes sont de tendres spectresRevêtus de passé, de mystère et de rêve,Au gré de notre désir incertain.
La Nuit câline se berce, comme dans un hamacUne fille des chaudes contrées,Et, de ses mains ouvertes,Tombe le précieux opium de l’heure.La cohorte brutale des soucisEst en dérouteSous le pur regard de la Nuit.Plus rien d’hostile ne se mêleÀ la sérénité des choses assoupies ;Et l’âme du poète peut croireRetrouvé le pays promis à ses nostalgies ;Le pays à l’égal charme doux —Comme un sourire d’amie, —Le pays idéal, oùPlus rien d’hostile ne se mêleÀ la sérénité des choses.Flottez, gracieuse et farouche sirène !Nuit indolente, dans le calme bleu éthéréen,Flottez sans hâte — car voici déjàÀ l’Orient la menace roseDu jour,Et voici retentir dans l’air assoupiLe clairon qui sonne le retourDes soucis — brutale cohorte.
Le haïssable chant du coqLance la narquoise sérénade :— Aux pires hôtes ouvrez vos portes,Voici le jour !
À Joseph Caraguel.
La plaine marine s’est attristéeComme d’un deuil infiniment morne ;Sous les cieux, noirs de funèbres nuéesGronde, en sanglots sourds, sa mélancolie sans bornes.Les vagues sont de lourdes étoffes sombresFrangées d’argent funeraireEt les brises du large — véhémentes pleureuses — vocifèrentComme sur des Morts gisants aux liquides décombres.
Des Morts glorieux — chers aussi —Dont les regards se fussent éteintsComme s’éteignent les claires étoiles au gris matin,Des Morts emblématiques dont les noms seraient :Espoir, Courage, Amour, Fierté,Et que la mer sinistre aurait engloutis.
À Stuart Merrill.
Le bleu marin, doré de ciel, déroule ses soies lentesComme pour un manteau de Vierge byzantine.Puis ce sont de gracieux rubans, irisés d’eau câline,Que nulle âpre respiration du vent ne tourmente.Les crêtes saphirines des vagues sont fonduesDe tendresse, au sein de la brillante étendueSoulevée à peine en paresseux mouvementsD’ailes frissonnantes — comme d’un ramier dormant.C’est le Pardon joyeux et l’oubli des orages,Le baiser unissant les éléments candidesSi intimement que — vertigineux mirage —La mer semble un ciel doux, onduleux et liquide,
Où — telles des nuées — les navires oscillent— Et le vrai ciel paraît une mer immobile.
À Georges Rodenbach.
La mer et le ciel se sont parésDe lueurs rouges, de lueurs roses,De lueurs pourpres — en chantante gamme
— C’est — comme des linges éclaboussés de sang, parmi des roses,
Ce qui resteraitDe quelque galant drame.Puis, des gemmes enflammées,Des rubis, des grenats, des corauxRoulent en colliers dénoués,Tombent, en guirlandes rompues, du ciel dans l’eau.Et les feux de l’horizon qui étincelleCerclent la mer d’un anneau d’or,Comme une fiancée redoutable et belleQui, charmeresse, se couche dans les dentellesDe l’écume, légères et frêlesEt, respirant doucement — s’endort.
PETITES CHANSONS
À Madame Marguerite Laguerre.
une voix
Salut jeune Soleil, prince des champs et des grèves !Les temps moroses sont chassés par tes feux bénis ;Dans les cœurs de vingt ans fleurit le tendre RêveEt dans tes branches chantent tes nids.
chœur de jeunes filles
Nous cueillerons la violetteEt le liseron,Au bois où le mystère guetteNous irons,Eh ! oh !Pour cueillir la violette et le liseron.
La jolie rose au boisNous diraQue nous sommes aussi jolies.Et dans les sources,Aux voix si douces,Nous nousmireronsEh ! ho !Nous nous mirerons.
une voix
Les échos moqueurs répètent les voix,Les voix futigives de l’Espoir qui passeEn chantant gaiement aux clairières des bois ;Les échos moqueurs survivent parfoisÀ l’Espoir qui passe.
chœur
Le chevalier du roiY viendra,Choisira la plus belle :Un anneau d’or il auraÀ la plus belle le donneraEh ! ho !À la plus belle.
une voix
Aux buissons des bois les églantines rougesSemblent de petits cœurs, parfumés et sanglants,Et les échos moqueurs répètent les voix,Les fugitives voix du Bonheur qui passe.
chœur, s’éloignant.
Le chevalier du roiY viendraEh ! ho !Le chevalier du roiY viendra.
À Madame Jeanne Poilpot.
Ils ont une grâce enjoleuse,Tendre à la fois et railleuse,Des airs galants, persuasifs et mutins,Les petits chemins.Leur ruban clair se déroule —Comme une eau lente —Le long des prés, joyeux des fleurs en foule,Et dans le bois qui chante.Ils invitent à suivre leur fortuneLe pas des rêveurs, le pas des amoureuxQue la route battue importune.
Ainsi tes doux entretiensAveux discrets murmurés en tremblant,Du cœur effarouché qui se défendSont tes petits chemins.L’Amour alors, se faisant bon apôtre,Gentiment nous prend par la mainEt nous conduit dans la forêt profondePar tes petits chemins.
À Steinlen.
Marion cueille des fleurs dans les présEt les fleurs la voyant si belle :— C’est notre sœur — disent-elles ;Ah ! Ah !Marion va promener au boisEt les oiseaux l’entendant chanterSe taisent pour l’écouter ;Ah ! Ah !Marion rencontre un chevalierQui prend son cœur tout entierEt puis s’en va.Ah ! Ah !Maintenant le joli bois est muetEt se fanent les fleurs dans tes présÀ voir Marion pleurer.Ah ! Ah !
À Paul Bergon.
Le coquelicotNouveauRit d’allégresseAu bord des prés.Tourne,Tourne la rondePuisque la terre est en fleursDe nos pas joyeux foulons la terre en fleursAh ! Ah ! Ah ! Ah !(parlé)Tourne la ronde !Que dira la pâqueretteÀ l’amour, inquiète ?Tourne,Tourne la rondeSi l’une pleure tout bas
Une autre rit de joie.Ah ! Ah ! Ah ! Ah !Tourne la ronde !Mai, tout de vert vêtu,Que nous apportes-tu ?Tourne,Tourne la ronde !Il nous apporte le mois de MaiDes tapis de mousse pour danser/Ah ! Ah ! Ah ! Ah !Tourne la rondeIl faut des parures pour danser,Des bagues et des colliers.Tourne,Tourne la ronde !Il nous apporte le galant MaiDes colliers de rosée.Ah ! Ah ! Ah ! Ah !Tourne la ronde !Il faut des violons pour danserEt des flûtes aux chansons gaies.
Tourne,Tourne la ronde !Le gai rossignol pour nous chanteraEt tous les oiseaux du boisAh ! Ah ! Ah ! Ah !Tourne la rondeIl faut du bonheurAu cœurPour danser.Tourne,Tourne la ronde !Il nous donnera le gracieux MaiDes couronnes de mariées.Ah ! Ah ! Ah ! Ah !Tourne la ronde !
À René Mayzeroy.
Colin dit à la belle bergère :— Je t’aimerai toute ma vieSi tu veux me donnerTa jolie main blanche à baiser. —Elle répondit au galant :— Toute la vie… c’est bien longtemps.Lucas dit encore à la belle :— Je t’adorerai à genouxComme une sainte à la chapelleSi ton cher cœur veut m’être doux. —Elle lui dit les yeux baissant :— Je n’en mérite pas autant. —
Mais Pierre dit : — Or ça, la belle,Je veux qu’on m’aimeAu diable les inhumaines. —Alors la bergère dit d’une voix tendre :À ce coup ne puis me défendre,Mon cœur n’ai-je point donné mais le laisse prendre.
À Jean Richepin.
En robe tissée de rayons de lune,Dansez la habanera espagnole brune !Nerveuse et langoureuse faites virer vos reinsAu son des guitares et des tambourins.Dans votre œil — vive lumière —Noir — sous la noire mantilleDe dentelle légère —C’est l’amour même qui brille.Dansez la habaneraOllé !En robe de luneEspagnole bruneOllé !Cette rose, couleur de sang, dans vos noirs cheveuxN’est-elle pas la cruelle fleur
Éclose en votre cœur ?Cette jolie rose en vos noirs cheveux !Mais plus rouge encore est votre bouche qui sourit —Tendre et grave et cruelle aussi —On dirait une petite flamme sorcière,Redoutable et belle,Vers qui l’éventail, — pavillon éperdu — bat de l’aile.Dansez la habaneraOllé !En robe de luneEspagnole bruneOllé !Les castagnettes rythment le pasDe cette danse tournoyante —Endiablée à la fois et nonchalante —Où le corps souple s’abandonne et puis se refuse.Et les bras, passionnément levés,Semblent implorer ;Tandis que tes musiciens assis en cercle à terreStimulent de leurs cris la danseuse énervée :
Dansez la habaneraOllé !En robe de luneEspagnole bruneOllé !
À Anatole France.
Sur son vaisseau aux mâts fleurisDionysos, vers les Indes lointaines,Cingle parmiLes vents soumis ;Et riche du butin conquisD’or, d’ivoire, d’ambre et d’aromatesIl en rapportera, plus précieuse encore,La vigne au rire sonore.Plus tard, ce sera le vin roseDe Chypre, dans les coupes insoucieusesQui vacillent aux mains des belles courtisanesCouronnéesde roses.Parmi les Vignes de Saaron,Dont les grappes sont parfumées,
L’Épouse du Cantique des cantiquesS’offrira sublime et naïveÀ l’Époux mystique.Les vins du Rhin, bus dans les hanaps,Plongeront les somptueux margravesDans l’ivresse héroïque et graveQui rêve de hauts faitsPar les bardes chantés.L’Espagne dans les ondes chaleureusesDes Xérès et des AlicantesTrouvera la flamme nerveuse et langoureuseDe ses danses affolantes.Les Falernes, chauffés de soleilDans les campagnes latines,Gardent en leurs rameaux vermeilsLe sang farouche des Messalines.La vigne française — rouge rose et blonde —Sera célébrée aux deux bouts du monde.Cette terre de France, couronnéeDe glorieux Passé,Riche d’Espoir et de belles ChimèresNe contient-elle pas l’esprit de RabelaisEt de VoltaireEn ses robustes veines retourné ?
Enfin le champagne à la mousse folle —Dont le bouchon comme un oiseau s’envole —Est le diadème d’or, finement perlé,Au front de la Vigne sacrée.Son éloquence, passionnée et légère,Est la fantasque conseillèreDu gracieux amour éphémèreMais c’est aussi parmiLa pourpre miraculeuse du VinQue règne le sang de l’Agneau divin ;Offert en tendresse infiniePour toute la terre.
À Anne Durand.
Les heures courent, rampent et volent —Lourdes ou légères,Graves ou folles,Tissées d’ombre et de lumière —Apportant chacune sa spéciale mélancolieOu son charme qui console.Le matin nous fait audacieux,Comme des dieux ;Il veut nous emporter aux vastes horizons,— Tel un fringant cheval, —Et, plus amèrement, alors, nous sentonsLa ville être une prisonOù se morfond notre vie.
Le temps du repas, taciturne ou joyeux,Efface cet élan vers les cielsEt fait désirer à nos yeuxDes décors artificiels.De la courte flamme qu’il allumeNaît une effervescence de projetsOù notre activité se consume.Selon l’heure — claire ou rembrunie —Flotte, épave, notre fantaisie.Un peu de soleil sur le mur entrevuRend l’espoir à notre cœur fourbu,Puis, le retire : — jouet cassé,Et le cache parmi tes nuages amassés.Mais, sur les foules affairées,La lumière gaieMet une tristesse de plus.— Ô la course à l’abîme des souhaits éperdus !Avec la Mort, en somme, pour but. —Heureux ceux, pour qui l’heure forcenée,Frappe, amortie, aux tentures fermées,Sur d’intimes fêtes, d’Amour, de Rêve et d’Amitié,Où le mal de vivre peut être oublié.
Jusqu’à la minute fraîche du crépuscule qui revêtDe tendresse et de songeLes maisons, les gens, les villes et les quais.Cependant que dans son sang se plongeLe soleil aux rayons apaisés.Et, plus tard, jusqu’à la Nuit sorcière —Couronnée de belladone, de pavots et de lierre —Berceuse maléfique : bienfaisante et cruelle,Qui porte le sommeil ingénu ;Aussi les fantômes et les angoisses mortellesSous ses pesantes ailes.
Au Docteur Durosiez.
Cette rare Visiteuse aux mains douces,Ce n’est point la vierge auréolée d’éloquence, avec, à son corsage, des roses coûteuses.Ce n’est point la triomphale vierge, dont le pur regard fait douloureusement palpiter les paupières meurtries des Souffrants.Elle est, cette Visiteuse rare, malgré sa surhumaine beauté,Elle est, à force d’amour, comme le reflet même de la Misère et de la Déchéance.Ses yeux miraculeux sont flétris par le voile des pleurs versés,Et sa divine jeunesse est ployée comme d’une décrépitude vers les Tombés sous le faix de la vie.Elle n’est point le rayonnement hautain de blancheur,
Ni la volupté de consoler :Elle est la Douleur fraternelle.Le doigt sur la bouche, elle entre, brisée de tendresse, dans les demeures en deuil.Les tout petits ne s’effrayent point, à la voir humble comme eux.Et ses mains, ses mains si douces, sont tremblantes en touchant aux blessures.Elle est le frissonnement pitoyable et l’indulgence infinie,Cette rare visiteuse aux mains douces.
LÉGENDES
À Yvette Guilbert.
C’était une mère qui pleurait,Qui pleurait son enfant ;Son pauvret mort, comme un bleuet fauchéDans le pré souriant.Elle le pleurait de larmes très amères,Sans nul repos ni trêve —Tant que le jour brillait au ciel cruel,Au ciel désert ;Et quand la nuit enveloppait la terreDe voiles noirs,Elle le pleurait, reprochant au cielSon désespoir.
Or, une vesprée elle entra à l’églisePour y gémir l’excès de sa misèreDans le silence de l’heure solitaire.Mais elle vit là une foule étrangeDe trépassés muets sous leurs suaires.Elle reconnut son pauvre petit enfantQui fléchissait sous le poids écrasantD’une lourde cruche pleine.— Quel fardeau portes tu, mon enfant bien-aimé ?Pour quel péché subis-tu cette peine ?— Ce sont vos larmes, ô mère, pauvre mère,Toutes vos larmes dont cette cruche est pleine !Ainsi apprit la pleureuse rebelléeQu’avec résignation devaient être acceptéesLes voies rigoureuses du Seigneur,Et que sa douleur pesait à son cher mort.
À Henri Bauer.
Le prince, le jeune prince aussi beau qu’un roi est mortellement blessé.Tandis qu’il chassait au profond des bois.Ô le chasseur distrait !Distrait par l’unique hantise des tresses dorées,Des lourdes tresses dorées de la princesse sa femme.Il fut assailli par un méchant sanglierQui le navra de ses crocs acérés.
⁂
Et le voici maintenant aussi pâle qu’une touffe de jasmins, couché sur les brocarts sanglants du lit.Du lit heureux où quelques semaines avant il avait reçu la virginale épouse, sa princesse aux tresses dorées.
Autour du lit, trois pleureuses sont debout : la Mère, la Sœur et l’Épouse.
⁂
Courons, dit la Mère, courons vite chez le Magicien qui vit farouche au profond des bois.Lui seul pourra composer un baume qui guérisse mon beau prince, aussi beau qu’un roi.
⁂
Quand elles furent parvenues au profond des boisLe magicien ainsi leur parla :— Je puis guérir le jeune prince,Je puis vous donner un baume qui guérisse le jeune prince,Mais, pour me payer cet incomparable baume il me faut donner :Toi la Mère, ton bras droit tout entier,Toi la Sœur, ta main blanche avec l’anneau du doigtEt toi l’Épouse, ta lourde tresse dorée.
⁂
La Mère dit : N’est-ce que cela ? et elle donna son bras droit.
La Sœur dit : Prends ma main blanche avec l’anneau du doigt.Mais l’Épouse gémit : Hélas ! faudra-t-il me dépouiller de ma tresse dorée ?…Je ne puis en vérité donner ma tresse dorée.Et le magicien garda son baume.Et le prince mourut.
⁂
Or, elles sont là, les trois pleureuses, autour du corps trépassé.La Mère pleure, soutenant la tête de son prince bien aimé, abattu comme un sapin des bois.La Sœur pleure aux pieds du prince aussi beau qu’un roi.Et l’Épouse pleure près du cœur.Près du cœur mort qui palpita de si tendre amour pour ses tresses dorées.
⁂
Et à la place où pleurait la Mère ce devint un beau fleuve aux flots immortels qui coule jusqu’à ce jour.Où pleurait la Sœur ce fut une source vive.Mais où pleurait l’Épouse — ce fut une petite mare que le premier soleil a séchée.
À Lucien Muhlfeld.
Nadéja et Louba, les deux sœurs, étaient belles toutes les deux.Mais Nadéja, l’aînée, avait la beauté brune aux yeux de nuit.Tandis que la cadette, Louba, était blonde comme les anges du ciel.Et, à cause de cela, sans doute, si les regards s’arrêtaient sur Nadéja.Tous les cœurs allaient vers Louba.Alors Nadéja en conçut pour sa sœur une grande haineEt la regarda d’une âme jalouse.
⁂
Or, un jour, le Fils du Prince vint à passer sur la lisière du boisOù les deux sœurs cueillaient la violette sauvagePour en orner l’imageDe la Vierge de mai.
Il était beau, comme ce matin même de printemps.Aussi, lorsqu’il s’arrêta devant les deux jeunes filles, leurs deux cœurs tressaillirent dans leur sein comme deux oiselets pris au piège.Et, sans savoir si cela était bien ou mal faire.Elles tendirent toutes deux au fils du prince leurs bouquets de violettes.Mais lui regardait, ravi, le doux visage de Louba et, distrait, laissa tomber les violettes de Nadéja dans l’herbe, où son cheval les brouta.
⁂
Quand il se fut éloigné, Nadeja tua sa sœur LoubaMalgré ses prières et ses plaintes :— Ah ! qu’il est cruel mon sort !Si jeune va me prendre la mort !Je ne te verrai plus, gai soleil de Dieu !Belles fleurs de la prairie, adieu !
⁂
Et maintenant, la pauvre petite LoubaDort sous la terre, à la lisière du bois ;Et déjà un jeune ormeau a pousséSur sa tombe ignorée.
Or le fils du prince un jour passait par là,Et la grâce du jeune arbuste le charma ;Il le prit pour tailler un flûtiauEt l’emporta dans son château.Mais lorsqu’il voulut en jouerLe flûtiau tout seul se mit à chanter :— Ah ! qu’il est triste mon sort ;Si jeune m’a prise la mort !
⁂
Le prince assembla toute sa courToutes les belles dames et les officiers, et les prêtres.Et quiconque du flûtiau voulait jouerLa même voix plaintive en sortait :— Pour un bouquetMa méchante sœur m’a tuée.
⁂
Ainsi le crime de Nadéja fut connuEt, lorsqu’on la conduisit sur la lisière du boisOù, sous la terre, dormait Louba —Voyant le fils du prince tout en pleursEt les prêtres assemblés —Elle avoua son forfaitEt tomba morte de regret.
LA MORT DE CLÉOPÂTRE
PERSONNAGES
cléopâtrecharmion
La scène se passe dans le palais de Cléopâtre, sur la terrasse couverte d’un vélum. Une tenture soulevée laisse voir la mer chargée de navires ; une autre ouverture donne accès à l’intérieur du palais. Près de cette issue Charmion guette la venue du messager porteur des nouvelles du combat qui se livre aux portes de la ville. Cléopâtre, sur le devant de la scène, est étendue à demi sur un lit de repos.
Cléopâtre
Mourir dans sa beauté…Mourir, Reine !Reine — non point seulement par ce vain diadème,Mais Reine — par la despotique dominationSur les cœurs des hommes,Couronnée du rayonnement de grâce invincible,
Armée du redoutable glaive de Faiblesse,
Parée — mieux que de pourpre — de l’adorable carmin des abandons,
Et plus majestueuse à cause des langoureuses défaillances,Dont l’effet si sûr pour abattre les plus forts.
(Elle se lève, se dirige vers l’ouverture par où l’on voit la mer et s’y arrête.)
Ce lit bleu tout entier berça mes songesDe formidable amoureuse ;Et, jusqu’aux confins du ciel,Ces flots furent mon domaine asservi.Ne semble-t-elle pas encore, cette mer superbe,Être couchée à mes piedsComme une lionne familière ?Et mes galères,Mes redoutables et joyeuses galères !Elles n’ont jamais connu le sombre pavillon des défaites.L’or et l’azurOrnent leurs fronts de guerrières,Et, elle est pareille, cette belle flotte,À une volée d’oiseaux, fous d’espace et de victoire —Partis à la sûre conquête du monde.
(Après un silence.)
Le nom de Cléopâtre sera, lui aussi,Comme un beau Navire impérissable,Qui flottera sur les Mers futures,
Qui fendra les flots du Temps de sa poupe enguirlandée :Et les terres barbares, les terres lointaines,Que mon pas de conquérante a foulées,En garderont à jamais un tressaillement de tendresse.
(Elle revient sur le devant de la scène.)
Comme elle doit être cruelleL’heure des Lendemains !Des lendemains de gloire, des lendemains de beauté,Des Lendemains d’Amour…Qu’ils soient maudits à jamais.Les clairs miroirs des fontaines qui osèrent montrerÀ la première amoureuse son front défleuri de jeunesse !Maudits soient les échos des boisPar qui Chloë appritQu’elle s’appelait Baucis !Et qu’ils soient maudits les baisers dévoués,Figés sur les lèvres — jadis tremblantes d’émoi, —Car ils sont, ces abominables baisers,Pareils aux tristes fleurs d’asphodèlePoussées sur des tombeaux,Alors que s’est effeuillée dans le vent d’automneLa dernière Rose rouge.Ô le funeste fardeau des jours glacésQue n’éclaire plus le Soleil exaltéDes ardents Étés !
Et qu’elle soit plongée au profond des gouffres de l’Enfer,La minute hideuse qui nous révèleQue nous ne sommes point, comme les Dieux — immortels,Et qu’il est vacillant le TrôneBâti sur la roche la plus haute…Mourir dans sa beauté !Mourir, Reine !
(Après un silence elle appelle.)
Charmion !
Charmion, accourant.
Ma chère maîtresse !
Cléopâtre
Ma chevelure me pèse et m’obsède.Fais la crouler libre sous tes doigts habiles.
Charmion
Ta chevelure, ô Reine ! est comme la tendre Nuit,La Nuit endormeuse de tristesses.Elle est — ta chevelure — comme une mer de ténèbres parfumées,Où, parmi les flots tumultueux,Roulent les clameurs des cœurs en détresse,Où, parmi les flots alourdis d’épaves,Vogue, victorieux navire, l’Extase divine.
Cléopâtre
N’est-ce pas, Charmion, que ma chevelure est belle ?
Charmion
Elle est, ta chevelure, aussi belleQue le repos de la Mort.Et le vivant OpiumQui embaume sa soie funèbre,En fait le linceul câlinOù vient s’ensevelir la volonté des héros.
Cléopâtre
Donne-moi mon miroir.
Charmion, donnant le miroir.
Si tu voulais, ô Reine !Te mirer au clair ciel du matin,Où les ors et les incarnats de l’aubeSe fondent en miraculeuses harmoniesAu sein des nuées nouvelles écloses, —Tu reverrais l’apparence de ton visageOù le charme des fleurs s’allieÀ l’éclat des trophées.
Cléopâtre
Y eut-il une victoire refusée à Cléopâtre ?
Charmion
Non, les rois ont renié leurs peuplesPour un de tes regardsEt, pour un de tes baisers,Les plus farouches guerriersSont devenus lâches et faibles comme des femmes.
Cléopâtre
Rien ne pourra donc plus ajouter à ma gloire ?
Charmion
Non, cela est impossible, ô Reine !À moins que la mort elle-même ne vienneAbdiquer sa puissance à tes pieds.
Cléopâtre
La Mort !La Mort — c’est la grande alliée des très grandsEt la Servante fidèleQui met la suprême parure au front des Reines,Afin qu’éternellement bellesElles demeurent dans la mémoire des hommes.
(Elle rêve un moment, en se mirant.)
Charmion, apporte cette corbeille de fruitsOù dort la Mort…Cléopâtre veut mourir dans sa beautéEt dans sa gloire.
Charmion, après s’être approché de la draperie qu’une main écarte.
Un messager est là, qui apporte des nouvelles du champ de bataille.
Cléopâtre
Qu’il attende.
Charmion, aux pieds de Cléopâtre.
Ô Reine ! de grâce, entends cet envoyé !Il ne saurait apporter de funestes nouvelles ;La Fortune n’est-elle point ton esclaveIncapable de rébellion ?Au fond de ton projet, sublime et sinistre,
La crainte, indigne de toi, n’a-t-elle point trouvé de place ? dis-le moi !
S’il en était ainsi, ô ma belle Reine !Chassez loin de vous ces chiens hurleurs — les doutes ;Défendez-leur l’approche de votre âmeQui est un temple d’or pur et d’ivoire,Que la joie seule doit habiter !
Cléopâtre
Non, Charmion, calme ton cœur troublé.Cléopâtre ne déserte point en lâcheUn trône menacé.Les nouvelles apportées par ce messager
Sont d’heureuses nouvelles, j’en suis sûre ;Mais le front de CléopâtreFléchit sous le faix du diadème,Et le seul joyau qui puisse ajouter à sa splendeurC’est une Mort radieuse.
(Avec un geste de commandement.)
Obéis-moi, Charmion !
Charmion, en pleurant, apporte la corbeille.
Mourez, admirable Reine !Charmion se fie à sa douleur pour ne point vous survivre.
Cléopâtre, ayant plongé sa main parmi les fruits et senti la morsure du reptile, s’abandonne languissamment soutenue par Charmion.
Qu’elles sont froides, tes pâles mains, ô Mort !Tes pâles mains sur mes yeux et sur mon cœur,Et que d’angoisses à être ainsi bercée sur tes genoux —Cruelle Berceuse !Sur tes genoux de pierre — plus houleuxQue la grande mer en courroux.
(Elle semble s’assoupir, puis soulève la tête pour se mirer encore.)
Que diras-tu, Antoine, mon lamentable amant,À qui j’ai coûté le courage et l’honneur ;
Que diras-tu, en voyantEncloses à jamais sous leurs paupières,Les fleurs de lumièreQui furent ces merveilleuses prunelles ?Les grands Lacs enchantés de mes yeux,Les grands Lacs hantés par les naufrages et les désastres.
(Elle rêve un instant.)
Tes actions de grâces viendront-elles saluerL’austère Libératrice ?Non ! Tes clameurs de détresseSeront comme celles d’un bélier égorgé,Et ton âme seraComme une barque en perdition dans l’orage,Car le Souvenir de nos bonheursAura des bras acharnés de BourreauPour te déchirer et te blesserMieux qu’avec des épées.
(Elle s’affaisse.)
Qu’elles sont froides tes pâles mains, ô Mort !Il me semble, Charmion, queje suis redevenueComme une toute petite,Craintive et faible.
(Elle se renverse entièrement.)
Ah ! pourquoi donc ce vélum de lin clair
Devient-il noir comme la Nuit ?…
(Elle meurt.)
Charmion
Endormez-vous, ma Reine !Endors-toi, mon enfant !
Un Affranchi
Antoine a cessé de vivre et la bataille est perdue.
Charmion, étendant la reine morte sur le lit.
Tu ignoreras cette défaite, heureuse Cléopâtre !
(rideau.)
Avant-propos
La vie
Prélude
Chanson tendre
Giboulées
Chanson joyeuse
Chanson d’autrefois
Chanson moderne
Chanson triste
Chanson dans les vignes
Chanson d’automne
Chanson des cendres
Reprise
La parure
Notes féminines. — Devant le miroir
Notes féminines. — Coquetterie
Notes féminines. — Caprice
Judith
Oumé
Jeanne d'Arc
La du Barry
Fleur des prés
Idylle
Le poème des caresses
Le portrait
Les endroits
Soir
Le poème des couleurs
Effigies. — À Denise Ahmers
Effigies. — À Renée Derigny
Effigies. — À Irma Perrot
Effigies. — À Camille Picard
Effigies. — À Luce Colas
Bacchanale
Le Sabbat
Suite d'orchestre
Sérénade
Marines
Ronde au bois
Les petits Chemins
Marion
Ronde de mai
Chansonnette
La Habanera
Le poème de la vigne
La journée
La charité
Légende
Légende
Légende
La mort de Cléopâtre
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