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Mes douleurs de tête deviennent insupportables ; d’heure en heure, je sens se rétrécir le cercle d’airain qui serre mon front. Mes mains brûlent, et j’ai froid. Une force inquiète me chasse hors de mon lit, et je n’ai pas touché le pavé, que mes yeux se voilent, et que je tombe évanouie dans les bras de Basson.
La pauvre femme ne me quitte ni jour ni nuit ; mais le bruit de ses paroles, qui me berçait d’abord, me fatigue et m’irrite. J’ai peur d’être bientôt hors d’état de la laisser parler… Ah ! que je voudrais mourir vite !
J’ai voulu me voir encore une fois, et Adèle m’a fait parvenir, en dépit des consignes, un petit miroir de poche qui avait appartenu à son frère.
Que je suis changée !
Mes yeux ont un éclat qui glace. Leurs prunelles ardentes semblent prêtes à trouer leur orbite, pour n’y plus regarder qu’en dedans. La pâleur de mon front est terreuse. Mes joues sont plus décolorées encore, et, de chaque côté de ma bouche, l’ongle bleu de la mort a creusé déjà ce trait grimaçant et hideux, spectre moqueur des sourires éteints…
J’ai fait signe à Adèle d’emporter le miroir, et, renversant ma tête sur l’épaule de ma tante, je me suis mise à pleurer.
Serais-je donc encore assez femme pour bouder la mort de ce qu’elle est si laide ?…
L’hiver engendre le printemps ; la nuit enfante l’aurore ; la mort mène à la vie, et la tombe mène au ciel !
J’ai voulu savoir de quel nom la science baptisait mes souffrances. C’est tout à la fois une fièvre nerveuse et une nostalgie : le mal du pays pour l’exilé, le mal du soleil pour le captif.
Les soldats suisses enrégimentés à Paris mouraient en cherchant de l’âme, à l’horizon, la ligne bleue de leurs montagnes. Comment pourrais-je guérir de mon ennui, moi qui porte le deuil de ma vie, qui ai perdu l’honneur, et qui le pleure !
La visite de M. Pourché a été plus longue qu’à l’ordinaire. Son regard sérieux et méditatif semblait sommer ma douleur de lui livrer ses secrets. Il a commencé à écrire une ordonnance ; puis il l’a déchirée et m’a dit :
— Pourquoi ne prenez-vous pas les remèdes que je vous prescris ?
— Parce que ce serait boire la vie, et qu’à cette pensée tout mon être se révolte.
— Ainsi, madame, vous vous laissez mourir ?
— Oui et non, docteur, car j’ai perdu l’usage de ma volonté. J’obéis à des sensations, auxquelles j’appartiens, plutôt qu’elles ne m’appartiennent… Hélas ! je vous le jure, mon dégoût de la vie n’est ni prémédité, ni raisonné : c’est de la lassitude, de l’anéantissement ; c’est quelque chose d’instinctif qui me détache de tout ce qui est, en me rendant tout antipathique et contraire.
— Avez-vous au moins essayé de combattre ces répugnances, et de lutter contre le mal ?
— Je l’ai essayé, docteur, et toujours le mal m’a vaincue. Chaque fois que j’ai voulu prendre de force un des médicaments que vous ordonniez, il s’en est suivi des spasmes, des étouffements, qui persistaient jusqu’à ce que l’estomac eût rejeté le remède qu’on lui avait administré malgré lui… Ah ! croyez-le, docteur, mon état est cruel ; toutes les impressions extérieures me blessent, le contact de la vie, sous tous ses aspects et sous toutes ses formes, m’est un supplice atroce… La moindre clarté du jour me cause une douleur aiguë, et le plus léger bruit refoule avec tant de violence les battements de la vie dans mon cœur, que je ne peux plus le supporter sans me trouver mal. Ce désir impérieux de mourir, qui est en moi et malgré moi, n’est qu’un invincible besoin de repos… le sommeil de la dernière heure m’a gagnée… Plaignez-moi, monsieur, plaignez-moi… car je n’ai pas vécu, et j’aurais voulu vivre, car c’est la vie encore que je cherche dans la mort !…
Un spasme violent m’a rejetée à demi évanouie sur mon oreiller. La sœur *** a aidé M. Pourché à me frotter d’éther la paume des mains et le front ; puis elle a dit : — Monsieur le docteur, ne craignez-vous pas que madame ne soit homicide d’elle-même ?
— Je ne le crains pas, ma sœur, a répondu M. Pourché d’un ton sévère, et votre conscience peut être en repos. Madame Marie n’a pas besoin de recourir au suicide… la douleur la tue.
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La douleur me tue ! Merci, bon docteur ; ces paroles me consolent.
Je comprends, à la physionomie sérieuse de ceux qui m’abordent, que je suis plus malade, et cependant je souffre moins… Il se passe des journées entières sans que je reprenne le sentiment de moi-même. Le silence m’engourdit ; mais au moindre bruit mon cœur se distend et se gonfle. Il pèse sur ma poitrine, et l’on dirait qu’il va s’affranchir des liens de chair qui l’enserrent… Je marche à l’agonie.
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Hier, je me suis fait porter à la croisée. Le ciel, gris et bas, était encore sali par l’écume mouvante des nuages, que le vent chassait devant lui comme un troupeau de fantômes. Le mûrier de la cour tordait en frissonnant ses branches nues, marbrées de givre, et à la fenêtre d’une des pauvres maisons voisines, une vieille femme en haillons réchauffait sous son haleine les petites mains glacées de deux enfants en pleurs.
Quelle tristesse ! quel deuil !… et cependant c’est là l’image que je cherchais ; c’est ainsi que je voulais revoir la terre pour la dernière fois… Si le printemps renaissait, si les rayons du même soleil qui teint de bleu les pervenches revenaient se jouer sur le rebord des toits, si les oiseaux chantaient, si la brise en passant m’apportait ses caresses, peut-être retrouverais-je trop de force pour me sentir mourir ?
Je suis restée quelques jours sans pouvoir écrire ; je veux cependant que mes dernières pensées retournent à ceux que j’aime, comme le legs suprême de mon suprême adieu. Lorsque ma main défaillante ne pourra plus se traîner sur ces pages, je veux les signer avec mes larmes ; je veux les sceller de mon dernier soupir… Quand je serai délivrée, ne seront-elles pas libres ? Quand j’irai à Dieu, ô mes chers absents ! n’iront-elles pas à vous ?
Depuis que l’abbé Coural me parle de Dieu, je ne me sens plus orpheline. Ma patrie n’est plus la terre que je quitte, mais le ciel que je vais chercher… Tout est étroit ici… Tout est grand, tout est splendide là-haut… Là-haut, y atteindrai-je ?… Oui, mon Dieu, car vous êtes père, car vous me tiendrez compte de ce que je souffre… Oui, mon Dieu, car vous savez que mes fautes n’ont pas été des crimes, et que mes regrets ne sont pas des remords…
Je ne lis plus… j’écoute la mort !… J’écris rarement… Qu’ai-je besoin d’additionner mes larmes ? Dieu les compte !…
Mes journées se {fessent dans la léthargie d’un somnolent repos ; mais, vers le soir, à l’heure où la fièvre se rallume, mes pensées engourdies se colorent ; le présent s’efface, et je retourne en rêve aux lieux aimés où se sont perdues mes riantes années d’enfant et de jeune fille.
Je revois les pelouses emperlées de rosée du parc de Villers-Hellon. Je vois ses grands saules qui se mirent tout tremblants dans les eaux bleuâtres de l’étang, ses allées fraîches et sinueuses, ses arbres centenaires, ses fleurs restées pour moi les plus parfumées et les plus belles, car elles avaient mon âge, et comptaient leur vie par soleils, quand je comptais la mienne par printemps.
Je revois aussi les montagnes agrestes de l’Alsace, ses colonnes de pins qui me donnaient leur ombre, ses ruisseaux clapotants qui roulaient mon image, ses sentiers rocailleux tout peuplés de mes songes, ses châteaux forts dont les ruines me prêtaient leurs échos.
Mon père, ma mère, ma sœur, tout ce que m’a pris la mort, ou que le destin m’enlève, tous ceux que j’ai tant aimés et que j’aime encore, reviennent s’asseoir à mon chevet… Je les vois… leurs sourires me caressent, leurs larmes me consolent… et dans leurs regards tendrement attachés sur les miens ma conscience se reflète, mon cœur doucement se repose… Endormez-moi, mon Dieu, endormez-moi !… Si je me réveillais maintenant, je les aimerais encore… mais eux, hélas ! ne seraient plus là pour m’aimer !…
Avant-hier soir on a voulu me mettre au bain, un spasme violent m’y a surprise, et quand je suis revenue à moi, après un évanouissement de quelques heures, j’étais couchée sur les genoux de ma tante. Son souffle courait sur mes tempes pour y ramener la vie, et mes deux mains glacées étaient pressées dans les deux mains d’Adèle.
J’ai cru d’abord que je continuais un rêve ; mais, une larme de ma tante ayant coulé sur ma joue, je me suis serrée contre elle, frappée de l’idée qu’on allait venir m’arracher de ses bras.
La bonne mère a compris mon étreinte, et m’embrassant avec tendresse, elle m’a dit : « Calmez-vous, ma fille, nous sommes ici pour ne plus vous quitter. »
Ne plus me quitter ! depuis que ces paroles sont tombées sur mon cœur, je souffre sans à peine le sentir. Mes pieds sont brûlés dans des chaussons de moutarde ; mes spasmes se sont aggravés de convulsions et de délire. On m’entoure, on me plaint, et cependant il y avait bien longtemps que je ne m’étais trouvée aussi résignée et aussi heureuse.
Quand je ne suis pas dans les bras de ma tante, ma tête repose sur l’épaule d’Adèle… Elles vont, elles viennent, ne parlant, ne s’occupant que de moi. Le matin, deux voix s’unissent pour confier mon mal à Dieu. Le soir, je m’assoupis, bercée encore par des prières et des larmes…
Ô mes amis, ne me plaignez plus… J’étais seule à souffrir la vie… pour souffrir la mort je suis trois.
La sœur *** vient souvent savoir de mes nouvelles. Elle pleure avec ma tante, et sourit à travers des larmes en me montrant le ciel. Ce matin, elle s’est agenouillée devant mon lit, pour échanger la médaille de son rosaire contre celle qu’Adèle a passée à mon cou.
— Pauvre dame ! m’a-t-elle dit, vous me laisserez bien ce souvenir ?…
— Ah ! ma sœur, vous m’en laissez bien d’autres que je présenterai à Dieu…
— Que lui direz-vous pour moi ? a-t-elle repris ingénument.
— Que j’étais honnie de tous, et que vous m’avez aimée…
Et la bonne sœur s’est mise à pleurer.
M. Pourché vient plusieurs fois le jour. L’abbé Coural ne me quitte plus… J’ai entendu parler de la maison de mon oncle.
Tous ceux qui m’entourent s’efforcent de cacher leurs larmes… Pourquoi pleure-t-on sur moi ?… L’insecte qui meurt renaît fleur de l’air et du ciel…
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Ô mes amis ! j’ai partagé entre vous les pauvres débris qui me restent encore. Vous les aimerez pour l’amour de moi. La main d’Adèle a reçu pour vous ma dernière étreinte. Quand je ne serai plus, vous me retrouverez vivante dans son cœur.
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Est-ce bien la vie que je quitte ? Le monde est ivre… J’entends ses cris. Le vice a donc ses fêtes ?…
J’ai revu mon père, comme au jour où il est venu à Tulle me soustraire à l’horreur de m’entendre lire ma condamnation… mon père, que j’aime tant… qui sait tout… qui m’appelle… J’étouffe ici… j’étouffe… ne mettez pas de marbre sur ma tombe… donnez-moi de l’air, du soleil, une croix de bois sans date et sans nom…
Ce qui était n’est plus… ce qui sera n’est pas encore. Je touche à l’heure d’agonie…
Adieu, tout ce que j’aime !… Je lègue ma mémoire aux hommes de cœur… mon pardon à mes ennemis… qu’on me laisse seule avec Dieu !!!
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