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On ne parle plus de la maison de santé où l’on devait m’envoyer tout doucement mourir. Tant mieux ! la presse, peut-être, m’aurait fait payer cher ce semblant de résurrection… La presse !… j’ai senti sa colère… Ne sera-t-elle bonne que pour ma tombe ? Là où scintille tant d’esprit, n’y aura-t-il jamais un peu de cœur pour moi ?

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Un employé supérieur est venu rendre ce matin une courte visite à ma cellule. Il lui a fallu quelques moments pour découvrir mon ombre au milieu de mes ombres. Je n’ai à me plaindre ni de son regard ni de son salut. Il n’y a pas mis cet air d’autorité vaniteuse qui impose le respect et ne l’obtient pas. Je l’ai vu chercher les mots pour formuler sa petite harangue. Enfin, mesurant des yeux mes pauvres quatre murs, il m’a dit avec un accent de philanthropique pitié :

— Il faudra pourtant essayer de vous résigner, madame, car ceci, malheureusement, et il m’en coûte de le dire, n’est pas l’affaire d’un jour…

Hélas ! qu’était-il besoin de me l’apprendre ? je ne le sais que trop. Ce n’est pas l’affaire d’un jour, que le martyre d’une vie !…

Rien de changé ! Je ne veux pas revivre, et je ne peux pas mourir. La pensée fixe qui m’obsède engourdit ma conscience et maîtrise ma raison. Si je cherche à la ressaisir, si je plonge un moment dans le gouffre où elles se débattent en vain, je ressemble au voyageur imprudent qui, voulant sonder un abîme, est soudain pris de vertige et roule, précipité, dans l’effroyable vide dont l’attraction l’étreint pour l’engloutir.

Le soir, la fièvre monte de mon cœur à ma tête comme une vague de feu. Je voudrais dormir ; mais quel est le sommeil assez profond pour endormir mon âme ! Si mes paupières se ferment, je rêve que je souffre, et que la mort, debout derrière mes grilles, les ébranle sans pouvoir les briser. Si, pour échapper à l’angoisse du rêve, je commande à mes yeux de s’ouvrir, ma fièvre se rallume, et ma tête se peuple d’hallucinations étranges, jeux bizarres et mystérieux de je ne sais quelle faculté égarée de sa voie.

De ces images fantastiques, il en est une seule que j’aime, et celle-là, je veux la dire : ma cellule prend l’aspect d’une tombe, et tout à coup la tombe s’illumine, sous la forme radieuse d’un berceau…

Que cette image est douce ! chaque fois qu’elle m’apparaît, je voudrais la retenir ; mais, à peine m’a-t-elle souri, qu’elle s’évanouit comme un songe, emportant avec elle l’emblème touchant d’une suprême vérité.

Je veux retourner morte à Villers-Hellon.

En sortant du château, on entre dans les grands prés, dont le gazon, en pente douce, est rayé çà et là par des lignes alternées de vieux noyers et de pommiers. À gauche dort l’étang sous son parasol de tilleuls. Plus loin court le ruisseau sur un lit de cresson.

Quand on a dépassé le ruisseau et entr’ouvert la grille de bois rustique qui fait face à son petit pont, on se trouve au bas d’un escalier moussu, encaissé dans une double haie d’épines blanches et de sureau.

L’escalier mène au village, et du village on arrive à l’église qu’il ne faut plus que traverser pour être au cimetière…

Mon Dieu ! c’est là que je voudrais dormir !

La tombe de mes morts est une humble tombe. Quelques pierres… une croix… deux dates… deux noms !… C’est tout ! mais ce qui manque au front des cercueils, les cœurs le disent, et Dieu lit dans les cœurs…

Le pieux monument s’appuie à l’église, comme l’Espérance s’appuie sur la Foi. Les prières de l’autel viennent, dès le matin, y réveiller l’écho, et l’encens béni du sanctuaire y mêle son parfum au doux parfum des fleurs. Le soir, à la lueur mourante du crépuscule, et au pied de la croix, le regret en pleurs espère et prie, et l’adieu consolé dit : Au revoir…

Mon Dieu ! c’est là que je voudrais dormir !

Le printemps a chassé les vents impétueux et froids. L’aurore, à son lever, ne voit plus les rosées saturées de givre. L’herbe des prés et la mousse des bois ont déroulé leur tapis de verdure. La solitude a retrouvé ses chants, l’hirondelle son nid, le buisson sa parure. La nature, en habits de fête, célèbre les pâques de la création.

Hélas ! ces flots de vie ne m’apportent que des larmes. Cette sève, qui circule dans tous les êtres, n’est plus pour moi que la sève de la souffrance, que le rajeunissement de la douleur… Déjà ma couche n’est plus si froide, ma cellule n’est plus si sombre… l’azur miroitant du ciel colore mes ténèbres ; l’air embaumé du matin et la douce brise du soir me pénètrent de leur haleine… Je sens mon cœur battre plus vite, mon sang gonfler mes tempes… Je me surprends renaître quand, autour de moi, tout renaît, et je suis assise au banquet de la vie quand je me croyais dans les bras de la mort ?…

Que je suis malheureuse ! Il faut que je pleure sur un bienfait de Dieu, et que, bannie, rejetée du monde je mêle mon calice à la coupe même où il boit !…

Ce soir, Adèle, revenant de faire quelques emplettes, a laissé tomber sur mon lit un brin de réséda qu’elle rapportait à sa ceinture. La pauvre fleurette, fraîchement cueillie, était encore tiède des derniers baisers du soleil. Je l’ai posée sur mes yeux, sur mes lèvres… Elle m’a rappelé ses jeunes sœurs de Villers-Hellon, dont les parfums ne m’arrivent plus, et je me suis mise à pleurer.

J’étais livrée à ce triste souvenir, qui se liait à tant d’autres, plus amers encore, quand j’ai vu ma tante se rapprocher précipitamment de mon lit, et que j’ai entendu Basson tousser, cracher, se moucher, changer de place, comme elle le fait chaque fois qu’un nouvel incident peut m’attrister.

C’était une religieuse qui venait annoncer la visite du préfet. Je me suis rassurée.

M. Rouleaux-Dugage, pour arriver à la prison, avait traversé un long boulevard, tout brûlant des ardeurs du soleil : son front ruisselait de sueur. L’obscurité de ma cellule l’a fait reculer de deux pas. Il a paru affligé du tableau qui s’offrait devant lui.

Ses regards allaient et venaient du pauvre lit de fer où j’étais couchée à ma bonne tante, lui cédant notre unique chaise, et de ma tante à sa famille toute rouge de larmes ; ils tombèrent ensuite sur Basson, et il ne put s’empêcher de sourire en voyant l’effarement de la timide femme qui s’efforçait en vain de baisser le tablier de la cheminée à la prussienne, qu’elle avait convertie en armoire, et de rejeter dans l’ombre le sabot fêlé qui lui servait de coffre à ouvrage.

— Vous êtes encore bien pâle, madame, m’a dit le préfet en venant s’asseoir à mon chevet.

— Pas assez, monsieur, lui ai-je répondu. Je compte les jours, ils passent, et la mort ne vient pas.

— Je le sais ; mais, dussiez-vous me trouver cruel, j’en suis heureux, pour vous d’abord, et pour la famille qui vous soigne si bien.

— Ah ! monsieur, vous ne savez pas ce que je souffre !… J’espérais tant mourir !

— L’espérance de mourir n’est chrétienne qu’autant qu’elle s’allie à la résignation.

J’ai demandé alors, toute tremblante, à M. Rouleaux s’il croyait réellement que j’allais recommencer à vivre.

Avant que le préfet ait pu me répondre, ma tante lui a jeté un regard si suppliant, qu’il a compris son angoisse, et que, sans revenir sur ses paroles, il a essayé d’en atténuer l’effet ; mais le coup avait porté, un frisson convulsif courait dans tous mes membres, et mes yeux, démesurément ouverts, restaient attachés sur les siens avec l’expression de l’égarement et de la stupeur.

M. Rouleaux s’est penché vers moi, et, me fixant à son tour, m’a dit d’un ton bref et décidé :

— Je vous ai fait mal, madame. Eh bien, il faut que de ce mal résulte un bien. Si vous êtes coupable, il est à désirer que le remords vous tue. Si vous êtes innocente…

— Je le suis, monsieur.

— Alors vous avez un grand devoir à remplir, et ce devoir, votre famille… vos amis… la mémoire de votre père, vous l’imposent. Vous devez trouver dans votre conscience le courage et la volonté de vivre. C’est avec du courage, madame, que les causes perdues se regagnent. En vous donnant ce conseil, pauvre femme ! je ne parle pas en préfet, je parle en ami. Soyez forte, et n’oubliez pas que douter de l’avenir, c’est faire douter de vous.

— L’avenir humain ?… Mais, monsieur, c’est la chose du monde, et les foudres du monde ne s’éteignent que sur un cercueil… Écoutez.

Quand j’étais forte, que j’avais du courage, et que j’osais lutter seule contre la calomnie, il disait, le monde, que j’étais une impudente, une hypocrite, une femme sans cœur. Aujourd’hui que mes souffrances crient, qu’il les entend et qu’il les voit saigner, il accuse ma faiblesse et raille mes pleurs… J’ai cru à la justice, monsieur ; j’ai même cru à la pitié… Maintenant, je n’y crois plus.

— Douteriez-vous aussi du dévouement, madame ? a répondu le préfet en me montrant du geste ma pauvre tante qui pleurait.

— Ma tante est ma mère, monsieur ; elle m’aime assez pour me désirer morte.

— Je ne le pense pas ; mais, d’ailleurs, l’abnégation d’autrui n’excuse pas notre propre égoïsme… Et puis, voudriez-vous laisser une mémoire flétrie, si, comme vous le dites, la justice a été trompée en vous condamnant ?

— Ah ! monsieur, désabusez-vous. Vivante, je suis réprouvée ; morte, je serai justifiée, je serai pleurée. Il est si facile d’être juste avec les morts ! Ils n’ont rien à demander, on a rien à leur rendre… Vous froncez le sourcil, monsieur… Je n’accuse pas la justice. Ce n’est pas elle qui fait les martyrs, ce sont ceux qui la trompent…

— Très-bien !

— Je continue. Admettez que je parvienne à ramener l’opinion. Le pouvoir, gardien jaloux de la chose jugée, rivera plus fortement mes chaînes. Supposez, au contraire, que je fléchisse le pouvoir : l’opinion, irritée à son tour, me poursuivra de ses colères. Vous le voyez, je suis pressée entre deux écueils. Il ne me reste qu’à mourir.

— L’heure de la mort ne doit sonner qu’à l’horloge du ciel. Prenez garde, madame, il n’y a jamais loin du désir au moyen… Je ne prononce pas le mot ; que votre conscience vous le dise.

— Je vous comprends, monsieur… Mais espérer la mort, l’appeler comme un bienfait, est-ce donc se la donner ?

— C’est au moins en courir le risque… c’est toujours une faiblesse qui dépouille le malheur de sa dignité.

— Mais, monsieur, si vous saviez le supplice que j’endure ! On veut que je vive, et l’on me cloue sur cette couche, faute d’une robe à vêtir, qui ne soit pas la robe de l’infamie ! On veut que je vive, et ou me dénie le droit d’apprendre et de m’instruire ! On veut que je vive, et on me refuse un peu d’air, d’espace et de soleil !… On ne veut pas comprendre que ce niveau brutalement légal sous lequel on m’écrase n’est qu’une inégalité cruelle qui décuple ma peine !…

— Assez ! madame, assez !… Vous me faites mal, a dit le préfet en se levant brusquement pour sortir. Je ne vous dis plus qu’un mot, un seul et retenez-le bien : retrouvez la volonté de vivre, et je trouverai le pouvoir de vous rendre la vie supportable et la résignation facile. Comptez-vous sur moi, madame ?

— J’y compte.

— Eh bien, à mon tour, je compte sur votre raison.

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Il y a devant ma porte un grand rideau de toile noire, qu’on a toujours soin de laisser retomber avant d’ouvrir, pour intercepter l’air vif et le jour éclatant du dehors. M. Rouleaux n’a pas pris cette précaution en sortant, et, pendant qu’il s’entretenait sur le palier avec ma tante, le vent du soir s’est engouffré dans ma cellule et un rayon de soleil m’a ébloui les yeux. Il y avait longtemps que je n’avais vu le jour. Ma tête s’est perdue, et, sans penser à ma faiblesse, sans rien calculer ni prévoir, je me suis élancée de mon lit sur les traces du rayon.

Adèle a jeté un cri d’effroi. M. Rouleaux et ma tante sont accourus ; mais j’étais déjà tombée de toute ma hauteur sur les dalles, criant au préfet dans une sorte de délire et d’une voix étouffée : « Emmenez-moi, monsieur ! Emmenez-moi, au nom de votre mère, emmenez-moi ! »

M. Rouleaux, presque aussi ému que ma tante, l’a aidée avec la plus touchante bonté à me replacer sur mon lit. J’étais sans connaissance, j’avais la tête et les genoux meurtris, et je suis restée plusieurs heures sans reprendre mes sens.

Quelques semaines se sont écoulées, et mon cœur garde l’empreinte du rayon qui a frappé mes yeux. Ma conscience a gardé le souvenir des paroles si bienveillantes et si vraies du préfet… Une transformation s’opère en moi. Je ne vois] plus la mort que sous l’image de la vie ; je n’envie plus le silence glacé de la tombe ; je n’aime d’elle aujourd’hui que son chevet de gazon emperlé de rosée, et sa croix de bois enroulée de lierre… Mon imagination se rallume à cette lumière ardente qui vivifie la nature. Elle me transporte aux sites les plus pittoresques, aux paysages les plus animés. Je vois les Vosges, aux cimes onduleuses et boisées, que des ruines féodales blasonnent… Je vois ma chère et robuste Picardie, qui, la tête couronnée de chênes, laisse flotter aux vents son manteau d’épis aux grains d’or… Je sens courir sur mon front cette vive haleine du matin, qui fait crisper l’étang et trembloter la forêt… J’entends la pluie tomber en susurrant sur les buissons en fleurs, et mon âme, si longtemps affaissée, se réveille enfin de ce sommeil de plomb où je la tenais engourdie.

M. Pourché s’est aperçu de ces modifications survenues dans mon état. Sa dernière visite avait quelque chose de mystérieux que je veux éclaircir. Il a dit à ma famille qu’il espérait beaucoup de mon entretien avec le préfet.

En prison, je ne sais rien de plus triste que la première heure du matin. Si je ne vois plus lever le soleil, je me souviens des jours où il se levait pour moi. Je retourne par la pensée à la petite chambre à tourelles que j’occupais à mon cher Villers-Hellon.

Alors, de mon lit, j’entendais les pauvres petits moineaux francs se poursuivant sur les toits en piaillant et me réveillant par leurs jeux. J’entendais les chevaux descendre à l’abreuvoir, les jeunes agneaux suivre en bêlant leurs mères dans les prés, le cornet des bouviers donnant aux faneuses le signal du travail, la cloche de l’église tinter trois coups inégaux pour appeler les enfants à l’école et les grands parents à la messe. J’entendais les laveuses battre leur linge en chantant, et les cygnes effrayés s’envoler dans l’étang, dont ils frappaient l’eau de leurs ailes.

Plus tard, c’était le jardinier qui arrosait les fleurs, et le vieux François qui entrait doucement dans la chambre de mon grand-père. « Fait-il beau ? » lui demandait son maître, et le pauvre François, qui déjà voyait trouble, médisait du ciel bleu, en parlant de brouillards, quand le soleil resplendissait à l’horizon.

J’étais heureuse, en ce temps-là, de reprendre ma vie où je l’avais laissée. Le jour qui s’ajoutait à mes jours me semblait un pas de plus vers l’espérance… Mon Dieu, qui me laissiez dormir alors, et qui me refusez le sommeil aujourd’hui, mon Dieu, ôtez-moi le souvenir de ce que je n’ai plus, ou rendez-moi ce que je regrette toujours !

Ah ! que c’est beau la vie, la jeunesse, l’espérance et le matin !

À l’heure de la visite de M. Pourché, j’ai prié qu’on me laissât seule.

Dès qu’il s’est présenté, je lui ai tendu la main, et je lui ai dit !

— Docteur, vous êtes mon ami ?

— Je crois vous l’avoir prouvé.

— Oui, et je m’honorerais toujours de m’en souvenir. Aujourd’hui j’ai besoin d’obtenir de vous une vérité qu’on me cache et que je me dissimule en vain. Je sens que mes forces reviennent et que je vais revenir encore tributaire de la vie.

M. Pourché a gardé le silence. Je lisais dans son regard qu’il voulait être prudent avant d’être vrai.

Après quelques moments d’hésitation, il m’a répondu :

— Je me défie, madame, de votre imagination. Elle vous a fait une torture d’un mot insignifiant échappé à M. le préfet. Je ne voudrais pas que ma franchise ramenât le même danger.

— M. le préfet m’a fait un grand hien, à vous de l’achever.

— Eh bien ! me promettez-vous d’être calme et d’écouter de sang-froid tout ce que j’aurai la fermeté de vous dire ?

— Je ne connais plus qu’une chose au-dessus de mes forces : c’est l’incertitude, qui, depuis deux mois, me déchire le cœur.

— Ce tourment va cesser… n’allez pas vous en créer d’autres. Votre maladie touche à son terme… Je vous regarde même comme guérie.

— Comment cela peut-il être ? je ne prends presque pas d’aliments, je m’obstine même à souffrir la faim !

— C’est peut-être ce qui vous a sauvée. Mais il reste une autre cure, bien plus importante à faire, et celle-là dépend de vous… Voulez-vous, oui ou non, descendre du rang de créature pensante à l’état d’être végétatif et même de créature immonde ?… Toute la question est là.

— L’être végétatif ne souffre pas. Pour celui-là, je serais tenté de dire oui. Pour l’autre j’en ai horreur.

— Et moi, je réponds que ni l’un ni l’autre ne sont faits pour vous, mais que depuis longtemps vous marchez en aveugle vers tous deux. Plus votre intelligence est élevée, plus votre chute sera profonde… vous parcourrez tous les échelons de la folie. L’hypocondrie précédera la démence, et la démence aboutira à l’idiotisme… à l’hébétement… J’ajoute, pour être complètement vrai, que dans cet état de dégradation, vous regorgerez de vie…

— Ah ! monsieur, ce que vous me dites là est affreux. Je n’y crois pas.

— Tant pis ! madame, car c’est la vérité, et vous avez besoin de la connaître tout entière pour vous sauver de l’abîme où vous courez… Il y a chez vous une force immense de vitalité. Votre guérison physique le prouve. Mais les facultés intellectuelles s’usent plus vite que les organes du corps. Prenez-y garde, madame, cette obscurité absolue dans laquelle vous restez ensevelie depuis un an, cet état de mutisme que vous vous imposez, cette atmosphère de silence et de mort qui règne autour de vous, ce renoncement obstiné à toutes les consolations de la vie, cette abdication insensée de votre mémoire, de votre esprit, de votre raison, tout cela constitue un vrai suicide moral, dont les conséquences m’effrayent plus que vous…

— Mais, monsieur, cette vie morale, qui doit être aujourd’hui ma seule vie, on me la dispute, on me la ravit, et vous le savez bien… La plante sans culture et sans soleil se dessèche et meurt. L’intelligence qui n’a pour aliment que la souffrance et pour rosée que des pleurs s’étiole et périt…

— Je vous arrête, madame… Êtes-vous résolue à vous aider, si l’autorité vous aide ?

— À cette condition, oui.

— Voilà le mot que j’attendais. M. le préfet m’autorise à vous promettre tous les livres que vous demanderez pour des études sérieuses, ou comme moyen d’utiles et agréables distractions.

— Je retrouve là M. Rouleaux-Dugage… Et ma tante, et Adèle, et mon oncle, continuerai-je à les voir ?

— La charité ne fait pas d’un bienfait un marché. Maintenant je couronne ma mission. Vous allez quitter cette triste cellule. On vous en prépare une autre, mieux appropriée à votre situation, et M. Chappus s’y prête de la meilleure grâce du monde.

— Merci, bon docteur. M. le préfet veut me réconcilier avec la vie. Je vais m’essayer à cette grande œuvre, et je lui prouverai, j’espère, ma reconnaissance. Je me sens encore assez femme pour ne pas vouloir être idiote. Cependant je me défie un peu de moi. Il y a tant à souffrir en prison, et j’aurai tant de luttes à soutenir !!!

— Vous aurez deux auxiliaires puissants : le culte de l’âme et le culte de l’esprit, la religion et l’étude, ce qui console et ce qui distrait. Le Tasse a retrempé son génie dans les fers, et Galilée en prison révélait un secret de Dieu. Je vous laisse ce souvenir.

J’ai passé la matinée avec le vénérable abbé Coural… Il a raison. Il aurait fallu être prête à vivre pour être trouvée digne de mourir.

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Ômon bien-aimé père ! j’ai pensé à vous, et j’ai vaincu. Vous étiez brave devant le danger. Je serai brave devant le malheur… Que la volonté de Dieu soit faite ! que votre mémoire soit obéie, ô mon bien-aimé père ! j’ai pensé à vous et je vivrai.

Ma tante m’a priée de lui laisser enfin ouvrir ma fenêtre. Je n’ai pas répondu. J’avais honte d’avouer ma défaite. Mais j’ai dit à Adèle de m’envelopper de son manteau pour me garantir de l’impression de l’air et du jour.

Il y avait près d’un an que ma chambre n’avait pas été aérée. Des fils d’araignée se balançaient, comme des stalactites de poussière, le long des murs et du plafond. Il a fallu quelque temps pour les abattre. J’étouffais sous le manteau. J’ai un peu découvert ma tête, et j’ai osé regarder le ciel. À peine l’avais-je entrevu, que je m’évanouissais dans les bras d’Adèle.

Mais j’ai bientôt repris connaissance… cet éclair de liberté donné à mes yeux se reflétait sur mes grilles, qui semblaient me le renvoyer comme une dérision. C’était ma première épreuve dans la voie nouvelle où j’étais entrée. Je l’ai subie avec assez de fermeté.

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La sœur ***, toujours bonne et aimable amie, a été ravie de mon raccommodement avec le soleil, et m’en a demandé les étrennes… Il était question d’une livraison périodique de quelques feuilletons religieux, éclos de ma plume de captive pour un journal de province.

J’ai refusé très-gracieusement, et j’en ai donné de fort bonnes raisons.

Dans la triste position qu’on m’a faite, je ne peux ni ne dois faire descendre la religion du sanctuaire de mon âme dans les colonnes de la presse quotidienne.

Je veux que la morale sublime du Christ plane comme un rayon céleste sur tout ce qui naîtra de ma pensée ; je veux qu’on sente le grand amour évangélique vivifier mes œuvres.

Mais faire de la religion selon et pour le monde, m’exposer au soupçon d’exploiter un moyen dans ce qui doit être un but, jamais !… Le martyre de ce monde m’épurera pour la vie des mondes futurs. Je ne veux pas d’une échelle qui me conduirait du ciel sur la terre. Je veux aller des ténèbres à la lumière, du mensonge à la vérité. Je n’entrerai pas dans le temple pour bien mériter aux yeux des hommes… Ma prière doit être pure, intime, mystérieuse, comme tout ce qui s’adresse à Dieu.

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