La Morte
Dans les brandes, poèmes et rondels
XCVIILA MORTE
Je viens d’enterrer ma maîtresse,Et je rentre, au déclin du jour,Dans ce gîte où la mort traîtresseA fauché mon dernier amour.En m’en allant au cimetièreJe sanglotais par les chemins,Et la nature tout entièreSe cachait le front dans les mains.
Oh ! oui ! la nature était tristeDans ses bruits et dans sa couleur ;Pour un jour, la grande ÉgoïsteSe conformait à ma douleur.La prairie était toute pleineDe corneilles et de corbeaux,Et le vent hurlait dans la plaineSous des nuages en lambeaux :Roulant des pleurs sous ses paupièresUn mouton bêlait dans l’air froid,Et de la branche au tas de pierresL’oiseau volait avec effroi.L’herbe avait un frisson d’alarme,Et, le long de la haie en deuilOù tremblotait plus d’une larme,Mon chien aboyait au cercueil.
Et, comme moi, soleil, fleur, guêpe,Tout ce qui vole, embaume, ou luit.Tout semblait se voiler d’un crêpe,Et le jour était plein de nuit.Donc, j’ai vu sa bière à la porteTandis que l’on sonnait son glas !…Et maintenant, la pauvre morteEst dans la terre ! hélas ! hélas !En vain, j’évoque la magieD’un être qui m’était si cher,Et mon corps à la nostalgieÉpouvantable de sa chair ;Ce n’est qu’en rêve que je toucheEt que j’entends et que je voisSes yeux, son front, ses seins, sa boucheEt la musique de sa voix !
Matins bleus, jours gais, nuits d’extase,Colloque à l’ombre du buissonOù le baiser coupait la phraseEt qui mourait dans un frisson,Tout cela, chimères et leurre,Dans la mort s’est évaporé !Et je me lamente et je pleureÀ jamais farouche et navré.Je crois voir sa tête sans joue !Horreur ! son ventre s’est ouvert :Oh ! dans quelques jours qu’elle boueQue ce pauvre cadavre vert !Sur ses doigts et sur son cou roidesPleins de bagues et de colliers,Des bêtes gluantes et froidesRampent et grouillent par milliers.
Oui, ce corps, jalousie atroce !Aliment de mes transports fous,C’est maintenant le ver féroceQui le mange de baisers mous.Sa robe, son coussin de ouate,Ses fleurs, ses cheveux, son linceulMoisiront dans l’horrible boîte.Son squelette sera tout seul.Hélas ! le squelette lui-mêmeÀ la fin se consumera,Et de celle que mon cœur aimeUn peu de terre restera.Quel drame que la pourritureFermentant comme un vin qui bout !…Pièce à pièce, la créatureSe liquéfie et se dissout.
Mes illusions ? renversées !Mon avenir ? anéanti !Entre quatre planches visséesTout mon bonheur s’est englouti.
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