L’Ennui
L’Abîme
Quand il s’appelle oisiveté,Si confit en fatalitéQu’il ignore sa volontéDe ne rien faire,Il nous donne un pas de vieillardMarchant derrière un corbillard,Et flotte en nous comme un brouillardDans l’atmosphère.
C’est l’ennui monotone et flou,L’ennui du serpent et du loup,Du vieux chenet et du vieux clouMangé de rouille ;L’ennui placide et végétantOù ne couve aucun feu latentEt qui dort plat comme un étangDont l’eau s’embrouille.
L’homme embrumé par ce sommeilN’a jamais d’heures de réveil ;C’est un mécanique appareilD’insouciance,Qui s’acquitte, sans s’en douter,De sa fonction d’existerEt qui n’entend pas chuchoterSa conscience.
Sous ce nuage de stupeurSans désir, sans remords ni peur,
La vie, à force de torpeur,Est insouffertePar cet opaque abasourdi,Somnambule du plein midiTraînant dans un corps engourdiUne âme inerte.
Mais engendré par le dégoût,L’ennui n’est plus ce morne égoutOù toute l’âme se dissout,Stagne et se fige ;Il devient un remous géantQui submerge l’esprit béantEt le roule dans un néantFait de vertige.
Dolente épave du Destin,L’homme est repris chaque matinPar ce tourbillon clandestinQui le disperse,
En laissant à jamais plantéDans ces morceaux de vanitéLe coutelas d’inanitéQui les transperce.
Le désorienté du beauEst rongé par l’Ennui-corbeau,Mais il renaît de son lambeau.Martyr vivace,Fierté morte, esprit décadentQue le cauchemar obsédantAvec son hâle, avec sa dentGerce et crevasse.
Il est le pèlerin qui choitDans tous les chaos de l’effroi,Et qu’un marasme lent et froidPoisse et repoisse ;Et par son œil épouvantéJamais plus rien n’est reflété
Que la solitaire clartéDe son angoisse.
En vain il appelle poisonSon labeur comme sa raisonPour n’avoir plus la trahisonD’aucun mensonge,Il a beau faire, il est morduPar le regret du temps perdu,Et le Doute est le résiduDe ce qu’il songe.
Le désillusionnementA croulé sur son sentiment,Sa foi, définitivement,Est trépassée ;Et son triste cœur orphelin,Qui n’a plus l’espoir pour tremplinLanguit, penche et suit le déclinDe sa pensée.
Tirant ses jambes — lent compasJaugeant toujours le même pas —Il use en ne les vivant pasSes jours funèbres ;C’est l’aveugle hermétique et noirQui chemine sans le savoir,Et qui se guide, sans y voir,Dans les ténèbres.
Pour se plaire en notre séjourSon mépris jette un pont trop lourdSur les océans de l’AmourEt de la Haine ;Et pour ce damné plein de nuit,Le lendemain qui nous séduitN’est qu’un éternel aujourd’huiQui se retraîne.
Les hommes ? Il n’est plus chez eux.Il mêle en son oubli vaseux
Ceux qui l’adulent comme ceuxQui le détestent ;Ce qu’ils disent ou ce qu’ils font,Qu’importe ! Et du même œil sans fond,Il regarde ceux qui s’en vontEt ceux qui restent.
Dans cet ennui sans soupirailQui vous asphyxie en détail,Devoir, tendresse, orgueil, travail,Tout l’homme tombe,Et le croupissement du sortNe prend pas ce singulier mortQui vit quand même et qui se tordDans une tombe.
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