La Colère

L’Abîme

Tous, les naissants et les adultes,Les mûrissants et les vieillards,Sont obscurcis par ses brouillardsEt sillonnés par ses tumultes.

Comme l’ouragan tient les mers,La colère tient nos penséesToujours sitôt bouleverséesDans leurs calmes toujours amers.

Elle est la passion tempêteQui bat l’esprit, fouille les os :Triple torrent, triple chaosDu corps, de l’âme et de la tête.

Car tous trois subissent en blocL’instantané de son prestigeQui les confond dans le vertigePour les ruer au même choc.

Voix, cheveux, mâchoires, vertèbres,Elle prend tout l’individuEt communique à l’œil perduLa nuit rouge de ses ténèbres.

Et puis, toujours précipité,Renaît, finit et recommenceCe tourbillon de la démenceDans la mort de la volonté.

Chez l’envieux qui se harcelle,Et qui se ronge au fond de lui,Sorte de pantin de l’ennuiDont l’orgueil tire la ficelle ;

Chez le libertin frémissant,Trop lâche pour qu’il se guérisseDes agissements du capriceEt des maléfices du sang ;

Bref, chez tout vibrant qui s’aiguiseAlors qu’il devrait s’émousser,Qui ressent au lieu de penserEt que l’instinct mène à sa guise,

La colère éclate à foison,Tirant de son âme brutaleLa bête humaine qu’elle étale,Sans souci de sa trahison.

Dès l’instant qu’elle s’y décrète,Sa soudaineté de ressortExécute au hasard du sortLe mouvement qu’elle sécrète.

Volcans humains, fatals et francs,Tous ces cœurs vomissant des lavesNe sont que d’aveugles esclavesDu plus aveugle des tyrans.

De là, pas d’après-coup perfide,Nul ressentiment vénéneux :Un feu subit s’embrase en euxDont chaque explosion les vide.

C’est pourquoi l’animalitéQui les voue à son sortilègeLeur donne aussi le privilègeDe l’irresponsabilité.

Mais chez celui qui se regarde ;À travers sa suspicion,Devançant toute impressionContre laquelle il est en garde,

Chez ceux dont la combinaisonFait la navette dans la vie,Sans que jamais elle dévieDes rainures de la raison,

La Colère se paralyse,Ou, mimant pour un résultat,Elle talonne son étatDe sa graduelle analyse.

Non pas qu’en son surgissementElle soit toujours hypocrite,Mais elle n’enfle et ne s’irriteQue délibérativement.

Elle courbe sa résistanceEt s’oblige à dresser le planDe l’inertie ou de l’élanQui convient à la circonstance.

À la longue elle se soumet,Si consciente, si voulue,Que d’un seul coup elle reflueEt redevient l’eau qui dormait.

Cette colère à double faceN’est plus qu’un sentiment profondDevant accumuler au fondCe qu’il dérobe à la surface.

Avec ce manège béninQui la glace ou qui la tempère,Son fiel refoulé s’exaspèreEt se convertit en venin.

C’est pourquoi ce monstre à la chaîneAlimente pour son tourmentL’inasservissable fermentDe la Rancune et de la Haine.

Comentarios

Cargando comentarios…