La Vanité
L’Abîme
Tel trappiste de l’IncroyanceDépose ainsi devant son cœurCe formidable épilogueurSi pointu dans sa clairvoyance :
« Comme tous mes frères mauvais.Je tourbillonne vers la tombeMais mieux qu’eux je sens que j’y tombeEn songeant toujours que j’y vais.
Je suis cette ébauche terreuse,Son graduel façonnement,Et je vois dans chaque momentLa goutte du temps qui la creuse.
Ma vision d’inanitéNe perçoit plus même l’atome,Puisque pour moi tout est fantômeEn face de l’éternité.
Je sais que ma pensée avide,Au bout de son effort géant,N’a violé que du néantEt n’a pénétré que du vide.
C’est pourquoi rejetant l’orgueilComme un bouclier qui nous leurre,Je m’avance à ma dernière heureRevêtu de mon propre deuil.
Mon esprit, ma bête et mon ameVégètent sur leurs appétits,Tous les trois désempuantisDu sortilège de la femme.
inutile corrosionDu positif et du peut-être,Ma raison, inapte à connaître,Conclut à sa dérision ;
Comme une taupe dans la terreQue l’âge empêche de ronger,Elle n’a plus qu’à se figer,Deux fois aveugle en son mystère.
Ma volonté se sent moisirDans l’indifférence intentable,Et j’ai tari le convoitableEn stérilisant mon désir.
Jusqu’au fossé du cimetière,Le seul vrai but de mon destin,Je ne m’accorde que l’instinctEt les besoins de la matière.
Cet ici-bas ne m’étant rien,Hors des conventions humaines,J’use mes jours et mes semaines,Ne produisant ni mal ni bien ;
Je chauffe ma philosophieÀ la cendre de mon dégoût,Si cloisonné d’oubli de tout,Que je vis derrière ma vie.
Donc, s’en remettant à son sortMon individu ne consisteQu’à faire ce par quoi j’existe,C’est-à-dire à n’être pas mort.
Plus d’affection qui m’enchaîne !Insoucieux de mon lambeau,Dans l’égoïsme du tombeau,Je marche, comme un ver se traîne.
Il semblerait qu’en ce cheminDe nihilisme sans mirage,Je ne sentisse pas l’outrageQui m’arrive de l’être humain.
Et pourtant, sachant sa piqûreAussi vaine que ma raison,J’en souffre une démangeaisonD’ennui sourd et de rage obscure.
Dès l’attaque, j’ai pardonné,Mais j’en garde un oubli complexe,Moitié certain, moitié perplexeEt moins tranquille qu’étonné.
D’où vient que la mansuétudeMet une sueur à mon front,Et qu’ayant supporté l’affrontIl me reste une inquiétude ?
Vieil arbitre, rassure-moi !Pourquoi ce vague et lent supplice ?Réponds, vieux chicanier complice,Étant si mort à tout… Pourquoi ? »
— Eh bien ! dit le Cœur, fais relâcheÀ ta pompeuse humilité :C’est encor de la vanitéQue d’avoir souci d’être lâche !
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