Le Mépris

L’Abîme

Pauvre homme, c’est du fiel qui pave ta prison,Car de partout l’angoisse originelle en suinte,Hélas ! jusqu’à la mort, cet autre labyrinthe,Tu ne passeras pas par-dessus ton poison.

Entasse tes efforts, moellons d’expérience,Madriers de raison et blocs de volonté,Tout cela joint, fondu, compact et cimentéAvec ce rare enduit qu’on nomme patience,

Ton résultat est nul encor, même à ce prix.Après avoir dressé ton labeur solitaireAssez haut pour te croire enfin mort à la terre,Tu n’as échafaudé que le pont du mépris.

Voici qu’un vieux restant de rancune l’entame,Et qu’un regain d’orgueil pousse dans son crépi.À peine y passes-tu qu’il a déjà subiL’ascension du fiel qui regrimpe à ton âme.

Reconstruit, le pont croule ; et toujours de nouveauTon boiteux infini que l’énigme enténèbreRecommence à tâtons son traînement funèbreDans le dépit qui fait le fond de son caveau.

La vie installe en nous, de par la destinée,Tout le mauvais limon qui naît sur son chemin,Et la seule amertume au fond de l’être humainPar son cours fugitif est emmagasinée.

De ce cloaque interne, obscur et croupissantOù notre inquiétude agit comme une pompe,Monte un venin cafard dont la douceur nous trompeSelon qu’il va, qu’il vient, remonte ou redescend.

Il parcourt nos pensers, nos projets et nos actes,Et sa contagion les gâtant sans répit,Il rapporte à toute heure au marais du dépitUn nouvel aliment de biles plus compactes.

L’Égoïsme ombrageux nous conseille et nous tient.L’humilité n’a pas de ruse qui l’évince :À travers nos pardons, c’est la bête qui grinceEt chez nos dévouements le spectre qui revient.

Ce généreux natif avait l’argent crédule :Aujourd’hui le soupçon citronne sa bonté ;Il mâche en grimaçant sa vieille charitéQue, par filets sournois, la prudence acidule.

À force de vieillir est-ce que l’amitiéN’est pas un vin qui boute et qui tourne au vinaigre ?L’amour sans appétit traînant son ombre maigreLanguit dans la contrainte et meurt dans la pitié.

L’Art, obstiné forçat de ses essors qui rampent,Fermente en son horreur comme un mort dans son drap,Et toujours plus épais, plus visqueux s’étendraL’abîme de tristesse où ses deux ailes trempent.

Toute paix porte en elle un cauchemar latent :L’innocence a des pleurs soufferts gouttes par gouttesEt derrière l’effroi, se tenant aux écoutes,L’espoir guette le pas du trouble qu’il attend.

Le malade se hait, le sceptique se ronge,L’enthousiaste sait qu’il chauffe des glaçons,Et le luxurieux, malgré tous ses frissons,Ourdit la volupté comme on trame un mensonge.

Tous les flots de l’épreuve en vain nous ont battus,Nous demeurons encor des anxieux novices,Et fraternellement les triomphes des vicesRessemblent par la crainte aux gloires des vertus.

Le doute se prodigue et la foi se ménage,Et bientôt, sous la lente intoxication,La conscience boude à sa contrition,Jusqu’à se défier de son propre espionnage.

Le chagrin nous gouverne : il nous fait ses sujetsJusque dans la campagne où chanta notre enfance ;Blessés par le prochain, nous ressentons l’offenseQui sort de l’animal et même des objets.

Nous ne serons jamais calmes qu’en apparence,Car notre humanité nous relance partoutPour confronter l’enfer vécu de son dégoûtAvec l’illusion de notre indifférence.

L’amas sans cesse accru des sentiments aigrisA l’émanation plus âpre à nous poursuivre.Il faut que le cœur d’or devenu cœur de cuivre,Se sente peu à peu mangé de vert-de-gris.

Il faut qu’absolument l’homme souffre et resouffreDu bien comme du mal, des autres et de lui.Travaillé par le doute et poussé par l’ennui,Il retombe toujours dans le fiel de son gouffre.

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