Le Pressentiment

L’Abîme

Dans ses heures de rêve et de réalité,Que la douleur l’épargne ou s’acharne à sa piste,Tout homme conscient reçoit à l’improvisteUn avertissement de la Fatalité.

La flèche de l’amour et le dard de la crainteSont encore moins prompts à se planter en nousQue ce chuchotement qui perce nos dessousEt parcourt d’un seul trait tout notre labyrinthe.

Ouvert à tous les plans que le Destin ourdit,Il présage l’effet dont il connaît la cause,En laissant à l’esprit une attente moroseEt le doute inquiet sur l’accident prédit.

Comme un tourbillon noir dans les campagnes blêmesGalvanise l’eau morte et fouille la forêt,Ainsi l’inattendu de cet avis secretNous ébranle et nous scrute au plus creux de nous-mêmes.

Cette voix sans parole et ce toucher sans mainQui résonne dans l’âme et cogne à la pensée ;Cette annonce du sort si brusquement lancée ;Ce frisson d’aujourd’hui qui signale demain,

C’est le Pressentiment ! Chez le plus insensibleIl jette son Prends garde ou son Réjouis-toi !Écho vague et précis, reflet ardent et froidDu bonheur arrivable ou du malheur possible.

Il use quelquefois sa pénétrationÀ ce métal humain qu’on appelle un avare,Et s’émousse aux cœurs plats sans boussole ni phareQui flottent sur l’égout de la Sensation.

Mais chez l’homme où l’ennui fait grouiller ses cloportesEt dont la volonté s’exerce en frissonnant,Il entre à la façon d’un mauvais revenantQui traverse les murs, les vitres et les portes.

Le criminel pensant, l’amant pronostiqueur,Les suppôts angoisseux du mauvais et du pire,Ceux que le soliloque astreint à son empire,Ceux ne pouvant dompter les battements du cœur,

Tous ceux-là renfermés et seuls à se connaître,Ont parfois la pâleur des morts en écoutantLe sifflet vipérin, sournois, intermittentD’un pressentiment noir qui rampe dans leur être.

Tous nos maux à venir, tous nos futurs tourments,Abeilles du malheur dont nous serons la ruche,La maladie en marche, imminente, et l’embûcheDe l’homme, de la bête et des quatre éléments,

L’amour vil devenant la luxure collante,Espèce de remous berceur et scélérat,Qui nous prendra tout l’être et dont on sentiraLe pivotement flasque et la succion lente ;

Avec son rire fixe et sa plainte à ressort,Bicêtre nous donnant l’insanité tragique ;Et par le simple effet d’un sommeil léthargiqueNotre inhumation précédant notre mort ;

Le guet-apens soudain comme un coup de tonnerre,Où, dans l’affreux recul de l’épouvantement,On se verra trahi jusqu’à l’égorgementPar celle qu’on adore et celui qu’on vénère ;

Et puis, dans un lointain vitreux comme un carreau,Le vertige assassin nous montant à la tête,Et nous laissant crouler avec des cris de bête,Des ongles du remords au panier du bourreau ;

Voilà ce qu’à travers nos projets et nos actes,L’effrayant messager intime aux plus têtus :Mane, Thecel, Pharès de nos rares vertus,Supplice anticipé de nos vices compactes.

Hélas ! plus nous savons combien ce monde est vain,Plus notre illusion se fane et se débrode,Plus la rouille du temps nous mange et nous corrode,Plus nous prêtons l’oreille au terrible devin.

Et toujours, et partout, quand l’horreur et le drameMéditent contre nous un sombre événement,Nous sommes lancinés par le pressentiment :Moucheron du destin qui bourdonne dans l’âme.

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