Le Soupçon
L’Abîme
Nous disons pleins d’une impudenceQui singe la simplicitéQue l’amour de la véritéEst la loi de noire prudence ;
Qu’il faut se précautionnerChez les serpents à forme humaine,Et que la vertu qui nous mèneNous oblige à tout soupçonner.
Alors, c’est elle qui nous crieComment se trame une embûche, hein ?Tant de flair contre le prochainDénonce notre fourberie :
On lui prête à bon escientDes complots qui furent les nôtres,Et l’on ne devient méfiantQu’après avoir trompé les autres.
L’homme en qui la suspicionInstalle son avis funesteEst inquiet d’un pas, d’un gesteEt d’une respiration.
Partout craindre un piège invisible,C’est le hideux état normalDe cet égoïste du MalQui voudrait seul être nuisible.
Il se gare de qui le suitComme d’une mauvaise atteinte,Pèse une odeur, creuse une teinte,Sonde un aspect, ausculte un bruit.
Il renverse en sa sourde rageLe sens de tout ce qu’on lui fait ;Il est alarmé d’un bienfaitEt rassuré par un outrage.
Greffier souple et méticuleux,Sa mémoire est là pour inscrireL’ambiguïté d’un sourireOu d’un silence cauteleux ;
Pour lui, rien n’est incontrôlable :Il voit le mal au fond du bien,Car toujours il mesure au sienLe mensonge de son semblable.
Dans l’éloge ou dans le pardonIl entend sourdre une menace ;Servi par un ami tenaceIl songe : « Que me veut-il donc ? »
Comme un château plein de mitraillesAyant ses ponts-levis baissésEt couvant entre ses fossésLe Qui vive de ses entrailles,
Tel il dérobe ses frissonsD’avarice ou de jalousie,En faisant de l’hypocrisieLa sentinelle du soupçon.
Il braque sur ceux qu’il redouteSes longs espionnages perversPar des judas toujours ouvertsÀ la muraille de son doute.
Lui qui, peut-être, accompliraitLes scélératesses qu’il mâche,S’il avait l’astuce moins lâcheEt qu’il fût certain du secret,
Il fournit à ses méfiancesDe perpétuels aliments,Et filoute les sentimentsPour pénétrer les consciences.
C’est le retors en trahison,Le cachotier des armes louches,Traînant ses angoisses farouchesSur sa route et dans sa maison.
L’innocence et la gentillesse,Double engin dont il se défend !Puisqu’il attribue à l’enfantL’affreux savoir de la vieillesse
Enfin, le monstre se résoutÀ toiser le cœur de sa mère,Et policier de sa chimèreIl inquisitionne tout.
Il surveille ses portes closes ;Il scrute ses rideaux fermés :Sa peur des êtres animésLe conduit à la peur des choses.
Il regarde la nuit qui vientComme un guet-apens qui s’approche.Et le moindre objet qui l’accrocheLui semble un bras qui le retient.
Quand l’appréhension l’arrête,Oh ! s’il avait pour épierUne oreille sous chaque piedEt deux yeux derrière la tête !
Pas un oubli, pas un repos !Dans ses abominables fièvresIl tressaille comme les lièvres ;Il tremble comme les crapauds !
Maintenant, il sent la poursuiteDe l’agonie et de la mort ;Le danger part comme un ressortDevant ses pas toujours en fuite.
Il longera l’humanitéComme on côtoie un précipice,Sans fin, jusqu’à ce qu’il croupisseDans le trou de l’éternité.
Tous les fantômes qu’il inventeVivent au gré de son effroi,Et les cadavres ont moins froidQue ce glacé de l’épouvante.
Jamais de halte à son tourment !Qu’il agisse ou qu’il se recueille,Il est voué comme la feuille,Nuit et jour, au frémissement.
Ainsi, dans une horreur suprêmeSe termine le Soupçonneux :Ci-gît un cœur si vénéneuxQu’il s’est empoisonné lui-même.
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