Les Morts vivants

L’Abîme

Heureux qui vit sans se connaîtreIndéfiniment établiDans la paix de son propre oubli,À la surface de son être !

Car les clairvoyants du destinVivent la mort lente et soufferte,Sentant partout la tombe ouverteAu bord de leur pas incertain.

Ils ont usé la patienceComme ils ont épuisé l’orgueil ;Toute leur âme est un cercueilOù se débat la conscience.

Leur existence n’est, au fond,Qu’une spectrale survivanceOù se confesse par avanceL’inanité de ce qu’ils font.

Le doute dans sa foi d’artiste,De penseur et de citoyen,Hélas ! ils n’ont plus le moyenD’échapper à ce mal si triste !

Épaves de l’humanité,Cœurs vides, naufragés suprêmes,Ils traînent le dégoût d’eux-mêmesÀ travers la fatalité.

Hors des mirages, des mensonges,Des espérances, des projets,Ils sentent qu’ils sont des objetsFantomatisés par des songes.

D’où leur viendrait-il un secours,Puisque leur volonté s’achèveEn constatant la fin du rêveÀ chaque degré de son cours ?

Comme un fruit doué de penséeQui guetterait obstinémentLe graduel enfoncementDe la vermineuse percée,

Chacun d’eux, exact à nourrirSa funéraire inquiétude,Espionne sa décrépitude,Se regarde et s’entend mourir.

L’idée horrible qui les hantePoursuit leur fièvre et leur torpeur !Ils se reposent dans la peur,Ils agissent dans l’épouvante.

De tous les néants du passéLeur avenir grouille et s’encombre,Et leur Aujourd’hui n’est que l’ombreDe leur lendemain trépassé.

Si bien que la Mort qui les frôleAssiste même à leur présentEt que son œil stérilisantY lit par-dessus leur épaule.

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