La Buveuse d’absinthe
Les Névroses
LA BUVEUSE D’ABSINTHE
Au docteur Louis Jullien.
Elle était toujours enceinte,Et puis elle avait un air…Pauvre buveuse d’absinthe !Elle vivait dans la crainteDe son ignoble partner :Elle était toujours enceinte.Par les nuits où le ciel suinte,Elle couchait en plein air.Pauvre buveuse d’absinthe !Ceux que la débauche éreinteLa lorgnaient d’un œil amer :Elle était toujours enceinte !Dans Paris, ce labyrintheImmense comme la mer,Pauvre buveuse d’absinthe,
Elle allait, prunelle éteinte,Rampant aux murs comme un ver…Elle était toujours enceinte !Oh ! cette jupe déteinteQui se bombait chaque hiver !Pauvre buveuse d’absinthe !Sa voix n’était qu’une plainte,Son estomac qu’un cancer :Elle était toujours enceinte !Quelle farouche complainteDira son hideux spencer !Pauvre buveuse d’absinthe !Je la revois, pauvre Aminte,Comme si c’était hier :Elle était toujours enceinte !Elle effrayait maint et mainteRien qu’en tournant sa cuiller ;Pauvre buveuse d’absinthe !Quand elle avait une quinteDe toux, — Oh ! qu’elle a souffert,Elle était toujours enceinte ! —
Elle râlait : « Ça m’esquinte !Je suis déjà dans l’enfer. »Pauvre buveuse d’absinthe !Or elle but une pinteDe l’affreux liquide vert :Elle était toujours enceinte !Et l’agonie était peinteSur son œil à peine ouvert ;Pauvre buveuse d’absinthe !Quand son amant dit sans feinte :« D’débarras, c’en est un fier !« Elle était toujours enceinte. »— Pauvre buveuse d’absinthe !
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