La Pluie
Les Névroses
LA PLUIE
Lorsque la pluie, ainsi qu’un immense écheveauBrouillant à l’infini ses longs fils d’eau glacée,Tombe d’un ciel funèbre et noir comme un caveauSur Paris, la Babel hurlante et convulsée,J’abandonne mon gîte, et sur les ponts de fer,Sur le macadam, sur les pavés, sur l’asphalte,Laissant mouiller mon crâne où crépite un enfer,Je marche à pas fiévreux sans jamais faire halte.La pluie infiltre en moi des rêves obsédantsQui me font patauger lentement dans les boues,Et je m’en vais, rôdeur morne, la pipe aux dents,Sans cesse éclaboussé par des milliers de roues.Cette pluie est pour moi le spleen de l’inconnu :Voilà pourquoi j’ai soif de ces larmes fluettesQui sur Paris, le monstre au sanglot continu,Tombent obliquement lugubres, et muettes.
L’éternel coudoîment des piétons effarésNe me révolte plus, tant mes pensers fermentent :À peine si j’entends les amis rencontrésBourdonner d’un air vrai leurs paroles qui mentent.Mes yeux sont si perdus, si morts et si glacés,Que dans le va-et-vient des ombres libertines,Je ne regarde pas sous les jupons troussésLe gai sautillement des fringantes bottines.En ruminant tout haut des poèmes de fiel,J’affronte sans les voir la flaque et la gouttière ;Et mêlant ma tristesse à la douleur du ciel,Je marche dans Paris comme en un cimetière.Et parmi la cohue impure des démons,Dans le grand labyrinthe, au hasard et sans guide,Je m’enfonce, et j’aspire alors à pleins poumonsL’affreuse humidité de ce brouillard liquide.Je suis tout à la pluie ! À son charme assassin,Les vers dans mon cerveau ruissellent comme une onde :Car pour moi, le sondeur du triste et du malsain,C’est de la poésie atroce qui m’inonde.
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