La Ruine

Les Névroses

LA RUINE

À Antoine Cros.

C’était vers le déclin d’un jour de canicule,Juste dans le premier instant du crépusculeQue la brise engourdie attend pour s’échapper,L’oiseau pour se tapir, le crapaud pour ramper,Où la fleur se referme ainsi qu’une paupière,Et qui fait frémir l’arbre et chantonner la pierre.Seul, à pas saccadés, distraits et maladroits,Je traversais le plus farouche des endroits,Par des escarpements ignorés des touristes.Oh ! c’était bien ce qu’il fallait à mes yeux tristes.Rochers, brandes, forêts, taillis, chaumes ardusAux petits arbres tors, rabougris et tondus,Toute cette nature ivre de songerieSuait la somnolence et la sauvagerie.Aussi comme j’ai bu l’ombre, et soliloquéSur cet amas rocheux, confus et disloqué,Près des ravins béants comme des puits d’extase,Et dans ces terrains plats où des remous de vase,Sous des nuages bas d’un vert de vitriol,Se révélaient au loin par la danse du sol

Et par un grouillement de joncs trapus et roides.Une petite pluie aux gouttelettes froidesImbibait lentement ces landes et ces trous,Et tout là-bas, au fond des lointains gris et roux,Le soleil embrumé s’effondrait sur la cimeDes forêts surplombant la rivière, — un abîmeTorrentueux et sourd qui se précipitaitContre les hauts granits où sa vapeur montait.Tout seul dans ce désert aride et pittoresqueDont les buissons semblaient détachés d’une fresque,J’errais, m’aventurant sur les côtes à pic,Escaladant les rocs, glissant comme un aspicÀ travers les chiendents humectés par la brume,Et chavirant parmi les cailloux pleins d’écume.Des haleines de prés et de grands végétauxSur les ailes du vent m’arrivaient des plateaux,Et dans les airs froidis et de plus en plus pâles,Les oiseaux tournoyeurs croassaient de longs râlesEncore inentendus par moi, l’être écouteurDont la campagne a fait son interlocuteur ;Par moi qui peux saisir tous les cris de l’espaceEt distinguer le bruit d’une fourmi qui passe.Partout la solitude immense où les rocs noirsSe dressaient côte à côte en forme d’éteignoirsEt dégageaient de leur immobilité mêmeUn fatidisme intense et d’une horreur suprême.Et tout cela souffrait tellement comme moi,Que j’y pouvais mirer mon douloureux émoi

Et tous les soubresauts de ma triste pensée :Bien avant que la nuit même fût commencée,J’attendais que le val, ou l’onde, ou le ravin,Avec le son de voix d’un spectre et d’un devinContinuât mon fauve et navrant soliloque.Tandis que le brouillard pendait comme une loqueSur le gave écumant qui hurlait à mes pieds,Un manoir me montrait ses blocs estropiés,Et, mêlant sa ruine à ma désespérance,Importunait ma vue à force d’attirance.Un certain pan de mur surtout : grand dévastéDe la mélancolie et de la vétusté,Masse attendant le terme imminent de sa chute,À jour comme un squelette et dont la morgue bruteLui donnait un air grave et d’au-delà des tempsQui semblait défier la foudre et les autans.L’écho devenait-il double, et par impossibleLe silence avait-il une formule audibleDans ce désert troué, tortueux et bossu ?Assurément alors mon oreille a perçuDes murmures éteints, asphyxiés et ternes,Semblant venir du fond d’invisibles citernes :Quelque chose de vague et de plus consternéQue le vagissement d’un enfant nouveau-né,Comme le rire affreux d’un monstre inconcevableQui geindrait très au loin dans un antre introuvable.Or, tous ces bruits étaient si soufflés, si furtifs,Si mélodiquement mineurs et si plaintifs,

Qu’au milieu des genêts venant à mes épaulesJ’ai pleuré dans le vent comme les maigres saules,Et, le cœur gros d’effrois sacrés et solennels,Remercié les rocs d’être aussi fraternelsEnvers le malheureux fiancé de la tombeQui les considérait à l’heure où la nuit tombeEt je me dis : « Je suis le Pèlerin hanté« Par la nature : à moi sa pleine intimité« Qui m’interroge ou bien qui m’écoute à toute heure,« Et qui sait le secret des larmes que je pleure !« Je l’aime et je la crains, car je sens en tous lieux« S’ouvrir et se fermer ses invisibles yeux« Mobiles et voyants comme les yeux d’un être,« Et dont l’ubiquité m’enlace et me pénètre ;« Car je sais que son âme a l’intuition« De mon âme où se tord la désolation,« Et que, pour être éparse et jamais épuisée,« Elle n’en est pas moins la sœur de ma pensée :« En voyant l’aspect dur et terrible qu’ils ont« J’en arrive à songer que les rochers ne sont« Qu’un figement nombreux de sa révolte ancienne ;« Mon vertige est le sien, ma douleur est la sienne ;« Elle subit avec un morne effarement« Le mystère infini de son commencement« Et du but ténébreux que poursuivent les choses« Dans le cours imposé de leurs métamorphoses.« Ses fleurs sont l’oripeau d’un flanc martyrisé ;« Lui-même, son printemps n’est qu’un deuil déguisé,

« Et son ordre apparent, formel et mécanique,« Que l’acceptation d’un esclavage inique.« Désormais résignée au destin qui la mord,« Elle produit sans cesse en songeant que la mort,« Les bouleversements et les chaos funèbres« Dorment dans la durée au ventre des ténèbres ;« Et ses rêves qui sont les miens font sa torpeur,« Son échevèlement, sa crainte, sa stupeur,« Sa rafale qui beugle et son ciel qui médite ! »Ainsi je comprenais la nature maudite,Ainsi dans ce ravin, devant ce vieux manoir,Elle communiait avec mon désespoir,Et rythmait par degrés son spleen épouvantableAvec les battements de mon cœur lamentable.Cependant que la nuit venue à ce momentTraînait son graduel et morne effacementDans la teinte et le bruit, dans le souffle et l’arôme,Et mouillait lentement de ses pleurs de fantômeLes mauvais champignons tout gonflés de venins.Les arbres figurant des démons et des nainsSemblaient moins prisonniers que frôleurs de la terreQu’ils recouvraient d’effroi, de songe et de mystère.Sous la lividité sidérale des cieuxLes hiboux miaulaient un soupir anxieuxEt les engoulevents passaient dans la bruine.C’est alors que la sombre et lugubre ruineM’a paru nettement peinte sur le brouillard,Et que le pan de mur couleur de corbillard

A semblé tressaillir sur la colline bruneEt s’est mis à briller tout noir au clair de lune.Mais d’où m’arrivait donc cette effroyable voix ?Oh ! ce n’était ni l’eau, ni le vent, ni les boisDont les rameaux claquaient comme des banderoles,Qui déchargeaient sur moi ces terribles paroles !Non ! Cette voix venait des ruines : c’étaitLe château nostalgique et fou qui sanglotaitSa plainte forcenée, intime et familièreEt qui hurlait d’ennui dans son carcan de lierre.Et cela résonnait comme un Dies iræQue la mort elle-même aurait vociféré :C’était le grincement de la pierre qui souffre !Et soudain, le cercueil a bâillé comme un gouffreAu fond du cauchemar qui m’enlevait du sol ;Je me suis vu cadavre embaumé de phénol ;Le monde au regard sec et froid comme une aumôneA sifflé le départ de ma bière en bois jaune,Et j’ai roulé dans l’ombre, à jamais emporté,Bagage de la tombe et de l’éternité.

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