Le Fantôme du crime

Les Névroses

LES ÂMES

LE FANTÔME DU CRIME

À Edmond Haraucourt.

La mauvaise pensée arrive dans mon âmeEn tous lieux, à toute heure, au fort de mes travaux,Et j’ai beau m’épurer dans un rigoureux blâmePour tout ce que le Mal insuffle à nos cerveaux,La mauvaise pensée arrive dans mon âme.J’écoute malgré moi les notes infernalesQui vibrent dans mon cœur où Satan vient cogner ;Et bien que j’aie horreur des viles saturnalesDont l’ombre seulement suffit pour m’indigner,J’écoute malgré moi les notes infernales.

Mon crâne est un cachot plein d’horribles bouffées :Le fantôme du crime à travers ma raisonY rôde, pénétrant comme un regard de fées.Faut-il que ma vertu s’abreuve de poison !Mon crâne est un cachot plein d’horribles bouffées.Le meurtre, le viol, le vol, le parricidePassent dans mon esprit comme un farouche éclair,Et quoique pour le Bien toujours je me décide,Je frémis en voyant ramper dans mon enferLe meurtre, le viol, le vol, le parricide.Et pourtant l’assassin à mes yeux est vipère ;Je fuis le moindre escroc comme un pestiféréEt je maudis le fils qui poignarde son père.Souvent, le meurtre parle à mon cœur effaré,Et pourtant l’assassin à mes yeux est vipère.Je plains sincèrement la fille violéeEt je la vengerais si j’en avais le droit ;Mais par d’impurs désirs mon âme harceléePour séduire une enfant cherche un moyen adroit :Je plains sincèrement la fille violée !Le Mal frappe sur moi comme un flot sur la grève :Il accourt, lèche et fuit, sans laisser de limon,Mais je conserve hélas ! le souvenir du rêveOù j’ai failli saigner sous l’ongle d’un démon.Le Mal frappe sur moi comme un flot sur la grève.

Satan ! dans la géhenne où tes victimes brûlent,Tu convoites un cœur qui n’est pas né pour toi ;Souverain d’un empire où les peuples pullulent,Qu’as-tu besoin encor d’un juste sous ton toit,Satan, roi des enfers où tous les damnés brûlent ?Ô toi ! Cause première à qui l’effet remonte,Aux yeux de Lucifer voile mon flanc si nu !Et dans l’affreux danger qui parfois me démonte,Je me sentirai fort si je suis soutenuPar toi, Cause première à qui l’effet remonte !L’homme est donc bien pervers, ou le ciel bien féroce !Pourquoi l’instinct du Mal est-il si fort en nous,Que notre volonté subit son joug atroceÀ l’heure où la prière écorche nos genoux ?…L’homme est donc bien pervers, ou le ciel bien féroce !

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