Le Rire
Les Névroses
LE RIRE
À Georges Lorin.
Rire nerveux et sardoniqueQui fais grimacer la douleur,Et dont le timbre sataniqueEst la musique du malheur ;Rire du paria farouche,Quand, d’un geste rapide et fou,Il met le poison dans sa boucheOu s’attache la corde au cou ;Rire plus amer qu’une plainte ;Plus douloureux qu’un mal aigu,Plus sinistre qu’une complainte,Rire atroce aux pleurs contigu ;Sarcasme intime, inexorable,Remontant comme un haut-le-cœurAux lèvres de la misérableQui se vend au passant moqueur :
Puisque, dans toutes mes souffrances,Ton ironie âpre me mord,Et qu’à toutes mes espérancesTon explosion grince : « À mort ! »Je t’offre cette FantaisieOù j’ai savouré sans terreurL’abominable poésieDe ta prodigieuse horreur.Je veux que sur ces vers tu plaquesTes longs éclats drus et stridents,Et qu’en eux tu vibres, tu claques,Comme la flamme aux jets ardents !J’ai ri du rire de Bicêtre,À la mort d’un père adoré ;J’ai ri, lorsque dans tout mon êtreS’enfonçait le Dies iræ ;La nuit où ma maîtresse est morte,J’ai ri, sournois et dangereux !— « Je ne veux pas qu’on me l’emporte ! »Hurlais-je avec un rire affreux.J’ai ri, — quel suprême scandale ! —Le matin où j’ai reconnu,À la Morgue, sur une dalle,Mon meilleur ami, vert et nu !
Je ris dans les amours funèbresOù l’on se vide et se réduit ;Je ris lorsqu’au fond des ténèbres,La Peur m’appelle et me poursuit.Je ris du mal qui me dévore ;Je ris sur terre et sur les flots ;Je ris toujours, je ris encoreAvec le cœur plein de sanglots !Et quand la Mort douce et bénieMe criera : « Poète ! à nous deux ! »Le râle de mon agonieNe sera qu’un rire hideux !
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