Le Soliloque de Troppman

Les Névroses

LE SOLILOQUE DE TROPPMANN

À Émile Goubert.

I

Enfin débarrassé du pèreEt du grand fils, — vœux triomphants ! —J’allais donc en certain repaireTuer la mère et les enfants !Je fus les attendre à la gare,Dans la nuit froide, sans manteau ;J’avais à la bouche un cigareEt dans ma poche un long couteau.Tout entier au plan du massacre,Si pesé dès qu’il fut éclos,Je m’étais muni d’un grand fiacreD’une couleur sombre et bien clos.Sur les coussins, calme, sans fièvre,Je me vautrais comme un Sultan ;Je devais avoir sur la lèvreLe froid sourire de Satan !

Je sais que plein de convoitiseJe ricanais, tout en songeantQue pour huit morts, — une bêtise ! —J’allais avoir beaucoup d’argent.Je pensais : « Destin ! tu me pousses« Au forfait le plus inouï ;« Mais, puisque j’ai d’ignobles pouces« Et pas de cœur, je réponds : Oui !« Le train du Nord me les apporte.« Et moi, l’homme aux projets hideux,« Mystérieux comme un cloporte,« Je me voiture au-devant d’eux :« Pour les saigner comme des bêtes,« Pour les pétrir, les étrangler,« Pour fendre et bossuer leurs têtes,« Sans qu’ils aient le temps de beugler ! »J’arrivai : la gare était pleineDe bruit et de monde. — À minuit,Je pourrais combler dans la plaineUn grand trou bâillant à la nuit !Je lorgnais des filles charnues,Froidement, comme un gentleman,Lorsque soudain des voix connuesS’écrièrent : « Voilà Troppmann ! »

Et tous, la mère et la marmailleMe couvrirent de baisers gras !C’était fait ! Ma dernière mailleSe nouait enfin dans leurs bras !

II

Nous roulions ! Pour que mes victimesEussent foi dans ma loyauté,J’abritais mes pensers intimesDerrière ma loquacité.Les tout petits dormaient candidesSur mes genoux, dur matelas.Je frôlais de mes doigts sordidesLe manche de mon coutelas.Bercés par de féeriques songes,Ils dormaient ; et moi, le damné,Je rassurais par des mensongesLa femme de l’empoisonné.Lutterait-elle, cette sainte ?Je l’épiai sournoisement :— Quelle chance ! Elle était enceinte !J’eus un joyeux tressaillement.

« Je la tuerai, quoi qu’elle fasse,Sans trop d’efforts bien essoufflants,D’un coup de couteau dans la faceEt d’un coup de pied dans les flancs ! »Puis, mes rêves gaîment férocesM’emportaient sur les paquebots !Et le cocher fouettait ses rossesQui trottinaient à pleins sabots.

III

La banlieue avait clos ses bouges.Vers Paris tout au loin brillaientDes milliers de petits points rouges,Et parfois les chiens aboyaient.Les usines abandonnéesDressaient lugubrement dans l’airLeurs gigantesques cheminéesToutes noires sous le ciel clair.De sa lueur de nacre et d’ambre,Comme un prodigieux fanal,La froide lune de septembreIlluminait ce bourg banal,

Que moi, le vomi des abîmes,L’ami perfide et venimeux,Par le plus monstrueux des crimesJ’allais rendre à jamais fameux !Nous étions rendus ; le champ morneÀ deux pas de nous sommeillait ;Leur vie atteignait donc sa borne !Et pourtant, j’étais inquiet.Refuseraient-ils de me suivre,Avertis par de noirs frissons ?Le cocher, bien qu’aux trois quarts ivre,Aurait-il enfin des soupçons ?Mais non : j’avais l’air doux, en somme.Et sans terreur, sans cauchemar,Grillant d’embrasser son cher homme,La mère descendit du char,Prit par la main, d’un geste tendre,Sa fillette et son plus petit,Dit aux autres de nous attendre,Les embrassa ; puis, l’on partit.

IV

Elle allait portant sa fillette,Ses petits bras autour du cou ;Elle n’était pas inquiète :Lorsque je bondis tout à coup !Mon attaque fut si soudaine,Qu’elle ne vit pas l’assassin :Je lui piétinai la bedaineEt je lui tailladai le sein ;Puis, me ruant sur chaque mioche,Près de leur mère qui râlait,Je les couchai d’un coup de pioche :Plus que trois ! Comme ça filait !Ils m’attendaient dans la voiture.« Venez, leur dis-je, me voici ;Votre mère est à la tortureEn vous sachant tout seuls ici. »Alors, minute solennelle,Admirablement papelard,D’une main presque maternelle,Je mis à chacun un foulard.

À peine le cocher stupideÉtait-il parti, qu’aussitôt,Vertigineusement rapide,Je les assaillis sans couteau.Sur leurs trois cous je vins m’abattre,Horriblement je les sanglai ;Ils se tordirent comme quatre,Mais en vain : je les étranglai !Alors du poitrail de la vieilleJ’arrachai mon eustache, et fou,Pris d’une rage sans pareille,Je les frappai sans savoir où.Je frappais, comme un boucher ivre,À tour de bras, m’éclaboussant,Moi, le froid manieur de cuivre,De lambeaux de chair et de sang !Mon couteau siffla dans leurs râles,Et mon pesant pic de goujatDéfigura ces faces pâlesOù le sang se caillait déjà.Puis, sous le ciel, au clair de lune,Avec mes outils ébréchés,Je fis sauter, l’une après l’une,Les cervelles des six hachés !

C’était si mou sous ma semelleQue j’en fus écœuré : j’enfouis,Morts ou non, tassés, pêle-mêle,Ces malheureux, et je m’enfuis !

V

Enfin ! Je les tenais, les sommes !Tous les huit, morts ! C’était parfait !J’allais vivre, estimé des hommes,Avec le gain de mon forfait.Eh bien, non ! Satan mon compèreM’a lâchement abandonné.Je rêvais l’avenir prospère :Je vais être guillotiné.J’allais jeter blouse et casquette,Je voulais être comme il faut !Demain matin, à la Roquette,On me rase pour l’échafaud.Je me drapais dans le mystèreAvec mon or et mes papiers :Dans vingt-quatre heures, l’on m’enterreAvec ma tête entre mes pieds.

Eh bien, soit ! À la rouge VeuveMon cou va donner un banquet ;Mon sang va couler comme un fleuve,Dans l’abominable baquet ;Qu’importe ! Jusqu’à leur machine,J’irai crâne, sans tombereau ;Mais avant de plier l’échine,Je mordrai la main du bourreau !Et maintenant, croulez, ténèbres !Troppmann en ricanant se ditQue parmi les tueurs célèbres,Lui seul sera le grand maudit !

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