Les Agonies lentes

Les Névroses

LES AGONIES LENTES

À Albert Allenet.

On voit sortir, l’été, par les superbes temps,Les poitrinaires longs, fluets et tremblotants ;Ils cherchent, l’œil vitreux et noyé de mystère,Dans une grande allée, un vieux banc solitaireEt que le soleil cuit dans son embrasement.Alors, ces malheureux s’assoient avidement,Et débiles, voûtés, blêmes comme des marbresRegardent vaguement la verdure des arbres.Parfois des promeneurs aux regards effrontésLorgnent ces parias par le mal hébétés,Et jamais la pitié, tant que l’examen dure,N’apparaît sur leur face aussi sotte que dure.Trop béats pour sentir les deuils et les effrois,Ils fument devant eux, indifférents et froids,Et l’odeur du cigare, empoisonnant la brise,Cause à ces moribonds une toux qui les brise.Eux, les martyrisés, eux, les cadavéreux,Comme ils doivent souffrir de ce contraste affreuxOù la santé publique avec son ironieRaille leur misérable et cruelle agonie !Pour eux, dont les poumons flétris dès le berceauS’en vont, heure par heure et morceau par morceau,

Pas d’éclair consolant qui fende leurs ténèbres !Puis, ils sont assaillis de présages funèbres,Ayant en plein midi, par un azur qui bout,L’hostilité nocturne et louche du hibou :Un convoi rencontré près d’une basilique ;Un menuisier blafard, à l’air mélancolique,Qui transporte un cercueil à peine raboté,Où déjà le couvercle en dôme est ajusté ;Un lugubre flâneur que l’âge ride et casse,Qui se parle à lui-même en traînant sa carcasseEt qui répond peut-être à quelque vieux remord ;Une main qui remet des « faire part » de mort ;Un prêtre en capuchon, comme un jaune trappiste :Toutes ces visions s’acharnent à leur piste.Le terme de leur vie, hélas ! va donc échoir !Ils le savent ! celui qui scrute leur crachoirEn a trop laissé voir sur sa figure fausse,Pour qu’ils ne songent pas qu’on va creuser leur fosse.Oh ! j’en ai rencontré plus d’un par les cheminsQui cachait à moitié sa tête dans ses mainsDevant un corbillard gagnant le cimetière ;Et j’ai senti pleurer mon âme tout entière !À quels frissonnements, à quelle intense horreurSont voués ces vivants écrasés de terreur,Quand ils rentrent le soir, au déclin de l’automne,Dans leur alcôve tiède, ancienne et monotone ?

En proie à la plus sombre hallucination,Dans un morbide élan d’imagination,Sous un mal qui les mine et qui les exténueOsent-ils supposer que leur fin est venue,Pour assister d’avance à leur enterrement ?Voient-ils les invités entrer sinistrementDans la chambre où leur bière étroite et mal visséeSouffle la puanteur infecte et condensée ?Entendent-ils causer les croque-morts tout bas ?Sentent-ils qu’on soulève et qu’on porte là-basSous les panaches blancs de la lente voitureLe bois rectangulaire où gît leur pourriture ?Dans la nef, aux accords d’un orgue nasillard,Sur le haut catafalque, au milieu d’un brouillardD’encens, qu’on fait brûler auprès d’eux sur la pierrePour combattre l’odeur s’échappant de leur bière,Entre des cierges gris aux lueurs de falot,Appelés par des voix qu’étouffe le sanglotEt pleurés par des chants d’une plainte infinie,Voient-ils qu’on est au bout de la cérémonieMortuaire, et qu’on va les jeter dans le trou ?L’entrée au cimetière, — un sol visqueux et mou, —Les enterreurs au bord de la fosse qui s’offre,Le brusque nœud coulant qu’on passe autour du coffreQui s’enfourne et descend comme un seau dans un puits ;Le heurt mat du cercueil au fond du gouffre, et puis,À la fin, les cailloux, les pierres et l’argileQui frappent à coups sourds leur couvercle fragile,

Tout cela passe-t-il en frissons désolésAu plus creux de leur âme et de leurs os gelés,Et dans un soliloque amer et pulmonique,Ne pouvant maîtriser la suprême panique,Crient-ils : « Grâce ! » au Destin qui répond : « Non, la Mort. »Ainsi je songe, et j’offre à vous que le spleen mord,À vous, pâles martyrs, plus damnés que Tantale,Ces vers noirs inspirés par la Muse fatale.

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