Les Dents
Les Névroses
LES DENTS
Je les revois à des époques reculéesCes merveilleuses dents, froides, immaculées,Et qui se conservaient sans toilette ni fardDans la virginité blanche du nénufar.Le fait est que ces dents étaient surnaturellesÀ force de blancheur et de clarté cruelles,Et que dans les recoins les plus fuligineuxElles avaient encore un reflet lumineuxComme un éclair lointain, la nuit, dans une plaine ;Et puis, au frôlement continu d’une haleineQui musquait le soupir, la phrase et le baiser,Elles passaient leur vie à s’aromatiser !Joignant le plus souvent leurs mignonnes arcades,Elles rendaient la voix grinçante par saccadesAvec je ne sais quoi d’humide et de siffleur.Comme dans le calice embaumé de la fleurOn voit luire au matin des perles de rosée,Ainsi dans cette bouche indolente et roséeElles m’apparaissaient, opale et diamant,Dont mon œil emportait un éblouissement.Oh ! quand, jolis bijoux des gencives si pures,Ces petits os carrés, habiles aux coupures,
Plutôt faits pour trancher que pour mâcher, brillaientDans l’entre-bâillement des lèvres qui riaient,Que de fois une envie inquiète et faroucheM’a pris de les humer aussi comme la bouche,Et d’y faire dormir le chagrin qui me mord !Ainsi que sur les dents d’une tête de mort,J’imaginais déjà la rouille de la terreSur la mate pâleur de cet émail dentaire ;Je voyais la mâchoire horrible ricanantDans une bière, et puis à la fin s’égrenant.Elles perdaient parfois leur attitude étrangeQuand elles s’amusaient d’une écorce d’orange,D’un brin d’herbe ou de fil, d’une paille, d’un fruit,Ou quand elles faisaient craquer à petit bruitLes amandes, les noix, les marrons, l’angélique,Dans un grignotement de souris famélique.En tout lieu, raffinant le meurtre et le dégâtElles martyrisaient longuement le nougat,Massacraient les gâteaux, et lentes et câlinesSe délectaient au goût vanillé des pralines.Ces quenottes alors prenaient un air mutinEt s’épanouissaient dans un rire enfantin.Quand elles miroitaient sans montrer leurs gencives,Elles étaient toujours funèbres et pensives,Semblant me dire : « Avance ! » ou me dire : « Va-t’en ! »Ou bien, dignes d’orner la bouche de Satan,Comme en arrêt devant une pâture humaine,Mon pauvre cœur peut-être ! Une couche de haine,
De sarcasme et d’horreur y venait adhérerQuand elles se mettaient à me considérer,Ces infernales dents, ces adorables niquesQui se faisaient un jeu de paraître ironiques,Dont le regard était morsure, et qui le soirAvaient le froid sinistre et coupant du rasoir.
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