Gendre et belle-mère
Paysages et paysans
I
Jean était un franc débonnaire,Jovial d’allure et de ton,Égayant toujours d’un fredonSon dur travail de mercenaire.
Soucis réels, imaginaires,Aucuns n’avaient mis leur bridonÀ son cœur pur dont l’abandonÉtait le besoin ordinaire.
Je le retrouve : lèvre amère !Ayant dans ses yeux de moutonUn regard de loup sans pardon…Quelle angoisse ? quelle chimère ?Quelle mauvaise fée a doncChangé ce gars ? Sa belle-mère !
II
Il n’aurait pas connu la haineSans la vieille au parler béninQui d’un air cafard de nonnainL’affligeait et raillait sa peine.
Il avait la bonté sereineEt l’apitoiement féminin.Il n’aurait pas connu la haineSans la vieille au parler bénin.
Aujourd’hui, la rage le mène.Pour mordre, il a le croc caninEt son fiel riposte au venin.Non ! sans cette araignée humaine,Il n’aurait pas connu la haine !
III
Il devint fou. Comme un bandit,Il vivait seul dans un repaire,Âme et corps, gendre, époux et père,Se croyant à jamais maudit.
Tant et si bien que, s’étant ditQu’il n’avait qu’une chose à faire :Assassiner sa belle-mèreOu se tuer ? — il se pendit !
— Au sourd roulement du tonnerreQue toujours plus l’orage ourdit,Son corps décomposé froidit,Veillé par un spectre sévère :Encor, toujours, sa belle-mère !
IV
La belle-mère se délecteAu chevet de son gendre mort,Et le ricanement se tordSur sa figure circonspecte.
Avec ses piqûres d’insecteElle a tué cet homme fort.La belle-mère se délecteAu chevet de son gendre mort.
Sitôt qu’on vient, son œil s’humecte,Elle accuse et maudit le sort !Mais, elle sourit dès qu’on sort…Et, lorgnant sa victime infecte,La belle-mère se délecte.
V
Enterré, le soir, sans attendre,Sur sa tombe elle est à genouxVoilà ce qu’en son tertre rouxLa croix de bois blanc peut entendre
« Enfin ! J’viens donc d’t’y voir descendreDans tes six pieds d’terr’ ! t’es dans l’t’rou.C’te fois, t’es ben parti d’cheux nous,Et tu n’as plus rin à prétendre.
Rêv’ pas d’moi, fais des sommeils doux,Jusqu’à temps q’la mort vienn’ me prendre,Alors, j’s’rai ta voisin’ d’en d’sous,J’manq’rai pas d’tourmenter ta cendre…L’plus tard possible ! au r’voir, mon gendre. »
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