Le Lutin

Paysages et paysans

Par un soir d’hiver triste et bien de circonstance,Un homme encor tout jeune et tout blanc de cheveux,En ces termes, devant le plus claquant des feux,Raconta le Lutin nié par l’assistance :

— C’est pas à vous autr’, c’est certain !Fit-il, parlant d’une manièreÀ la fois nette et singulière —Qu’apparaîtra jamais l’Lutin !

Pour ça, chez eux, par monts, par vaux,Partageant leur travail, leur trêve,Témoin d’leur sommeil et d’leur rêve,Faut tout l’temps vivre avec les ch’vaux !

C’malin cavalier des EnfersR’cherche l’ravineux d’un’ prairie,L’retiré d’un’ vieille écurie,Un’ nuit lourde avec des éclairs.

Moi, si j’ai pu l’voir de mon coinComme j’vous vois d’vant c’te ch’minée,C’est qu’ tout’ les nuits, plus d’une année,Près d’mes bêt’ j’ai couché dans l’foin.

Voici, soupira l’étranger,Articulant presque à voix basse,C’que dans une écurie y s’passeQuand c’démon-là vient s’y loger.

C’est la plein’ nuit ! L’ciel orageux,Qui brouille encor sa mauvais’ lune,N’jette aux carreaux qu’un’ lumièr’ bruneComm’ cell’ des fonds marécageux.

Vous êt’s là tout seul contr’ vos ch’vauxQui dress’ en fac’ de la mangeoireLeur grand’ form’ rougeâtr’, blanche et noire,L’jarret coudé sur leurs sabots.

Des fois, des tap’ments d’pieds mordantL’pavé sec du bout d’leur ferraille,L’broiement du foin, d’l’herbe ou d’la pailleSous la meule égale des dents.

Mais, c’est si pareill’ment pareil,Si toujours tout l’temps la mêm’ choseQu’au lieu d’vous fatiguer ça r’pose,Ça berc’ l’ennui, l’songe et l’sommeil.

À part ça, tout s’tait dans la nuit…L’vrai silence des araignéesQui, bien qu’toujours embesognées,Trouv’ moyen d’travailler sans bruit.

Là donc, au-d’sus — autour de vous,Vous r’gardez leurs longu’ toil’ qui pendent…À pein’ si vos oreill’ entendentL’tonnerre au loin, grondant très doux.

Subit’ment, sans qu’ça s’soit trahiPar quéqu’ chos’ qui craque ou qui sonneEntr’ le Lutin !… un’ p’tit’ personne,Qui pousse un rir’ bref… Hi-hi-hi !

Rien n’s’ouvre au moment qu’i’ paraît :F’nêtr’, port’, plafond, rien n’se déferme,Comm’ si l’vent qu’en apport’rait l’germeL’engendrait là d’un coup d’secret.

Mais, sitôt entré, qu’ça descendDans l’écurie une vapeur rouge,Où peureus’ment les chos’ qui bougentOnt l’air de trembler dans du sang.

C’est tout nabot — v’lu comme un chienEt d’une paraissanc’ pas obscure,Puisqu’on n’perd rien d’sa p’tit’ figureQu’est censément fac’ de chrétien.

Toujours, avec son rir’ de vieux,Il rôde avant de s’mettre à l’œuvre,Dressant deux cornes en couleuvreQui r’luis’ aux flamm’ de ses p’tits yeux.

Brusque, en l’air vous l’voyez marcher…Sans aile il y vol’ comme un’ chouette…S’tient sus l’vide après chaqu’ pirouetteComm’ s’i’ r’tombait sur un plancher.

Et le Lutin fait ses sabbats,Faut qu’i’ r’gard’ tout, qu’i’ sent’, qu’i’ touche,Court les murs avec ses pieds d’mouche,Glisse au plafond la tête en bas.

Maint’nant, au travail ! Comme un fouVers les ch’vaux le voilà qui file,À tous leur nouant à la fileLes poils de la tête et du cou.

Dans ces crins tordus et vrillésVa comme un éclair sa main grêle,Dans chaqu’ crinière qu’il emmêleIl se façonn’ des étriers.

Puis, tel que ceux du genre humain,L’une après l’autre, i’ mont’ chaqu’ bête,À ch’val sur l’cou — tout près d’la tête,En t’nant un’ oreill’ de chaqu’ main.

Alors, i’s’fait un’ grand’ clartéAu milieu de c’te lumièr’ trouble…L’mauvais rir’ du Lutin redouble,Et ça rit de tous les côtés.

Son rir’ parle — on l’entend glapir :« Hop ! hop ! » Les ch’vaux galop’ sur place,Mais roid’ comm’ s’ils étaient en glaceEt sans autr’ bruit qu’un grand soupir.

Et tandis qu’une à une, alors,Leurs gross’ larm’ lourdement s’égrènent…On voit — les sueurs vous en prennent —Danser ces ch’vaux qui paraiss’nt morts.

Puis, comm’ c’était v’nu ça s’en va.L’écurie en mêm’ temps s’rassure :Tout’ la ch’valin’ remâche en m’sureEt r’cogn’ du pied sur l’caillou plat.

La s’cond’ fois vous n’êt’s que tremblant…Mais la premier’, quell’ rude épreuve !…Moi, ça m’en a vieilli… La preuve ?…Ma voix basse et mes ch’veux tout blancs !

Ce récit bonhomique et simple en sa féerieNe laissa pourtant pas que de jeter un froid ;Tous, avec un frisson, gagnèrent leur chez soi…Nul ne fit, ce soir-là, sa ronde à l’écurie !

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