Les Petits Cailloux
Paysages et paysans
I
Roulés par d’antiques délugesOu par des torrents disparus,Sur tant de chemins parcourusIls ont rencontré des refuges.
Ils gisent au hasard du temps,À la merci brusque de l’homme,Dormant leur immobile somme,Mornes, gais, obscurs, miroitants.
Il vous en apparaît, parfois,Un tas tout blanc sous des aigrettesD’herbes folles et de fleurettesDans la clairière d’un grand bois.
Certains, au pied d’un très vieil arbre,Semblent au fond d’un ravin gris,Sur une mousse vert-de-gris,De beaux petits morceaux de marbre.
La chenille qu’humide ou secUn coup de vent jette ou remporteBien collée à sa feuille morte ;L’aiguisage d’un petit bec ;
Fourmis au repos comme à l’œuvre ;La rampade, le repliementTassé, le désenroulementBrusque ou dormi de la couleuvre ;
Les divers grincés du grillonSelon qu’il s’arrête ou qu’il flâne ;La caresse d’un mufle d’âne ;Le flottement d’un papillon :
Tout cela, léger, taciturne,Ou d’un murmure si discret,Ils l’ont ! et savent le secretDe plus d’une bête nocturne.
II
Ils ornent le recoin seulet,Émaillent le sentier sauvage,Le fossé, le mignon rivageDe la source et du ruisselet.
L’averse vient quand il lui plaîtLeur donner fraîcheur et breuvage ;Le soleil, après ce lavage,Les essuie avec un reflet.
Ovales, ronds, plats ou bombés,Polis, blancs, jaunes, violâtres,Ils attachent les yeux du pâtreAux longs regards inoccupés,
Comme ils frappent le solitaireQui, lassé du visage humain,Trouve toujours sur son cheminDe quoi se pencher vers la terre,
Et leur aspect, même au temps froid,Charme encor le plus triste endroit,Car on sait que chacun recèle
Cet éclair soudain, rouge et bleu,Cette âme furtive du feu :La prestigieuse étincelle !
III
Là, frôlés de ces glisseurs doux :Le lézard, le ver et l’insecte,Au bord d’une eau qui les humecte,Ils rêvent les petits cailloux.
Au milieu des clartés éteintesLe soleil, retardant sa mort,Ajoute comme un glacis d’or,Comme un frisson rose à leurs teintes.
Et, quand d’un invisible volDans l’air, au chant du rossignol,Vont les brises capricieuses…
L’astre sorcier qui les revêtDe son ombre magique, en faitD’étranges pierres précieuses.
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