Texte entier
Fredi à l’école
I
Au signal du maître, comme un vol de moineaux, la bande de gamins s’égailla, Fredi demeura le dernier sur les rangs. Les bras pendants, l’air indécis, il considérait ses camarades qui se précipitaient avec de grands cris.
Ils allaient jouer ; et lui ? Il ne savait pas, il n’avait pas envie de jouer, cela lui paraissait presque ridicule. Au reste, il n’avait envie de rien ; il y avait en lui comme une sorte de paralysie morale qui se doublait d’une grande lassitude physique.
Il ne s’avouait rien de tout cela et préférait se dire avec une nuance d’orgueil que ses camarades aimaient le jeu tandis que lui aimait l’étude.
En troisième, à quatorze ans, il dominait ses condisciples par une sérénité que rien ne pouvait éprouver, par une assiduité au travail qui ne se lassait jamais.
Plus tard, il serait professeur à son tour ; tout était prévu à l’avance par des parents ayant la seconde vue. À tel âge il serait bachelier, à tel âge licencié, à tel autre agrégé… Ensuite, mon Dieu on ne savait plus… quo non ascendam !
Ses camarades se livraient à des jeux divers, dans lesquels d’ailleurs entrait la brutalité pour une bonne part.
Cela lui déplut, il s’écarta d’eux avec une sorte de crainte secrète.
Dans la grande cour plantée d’arbres, il y avait des bancs, mais il n’osait s’y asseoir, parce que le règlement l’interdisait, et qu’il ressentait une certaine peur respectueuse à l’égard du règlement en général.
Il regarda autour de lui ; les surveillants s’étaient éloignés également, pour se réunir en un coin de la cour.
Cette solitude relative lui fut agréable ; encore une fois, il contempla les bancs avec ennui. Pourtant il aurait été heureux de s’asseoir, au soleil, dans cette tiédeur printanière. Une fatigue incompréhensible lui brisait les jambes.
Nonchalant, prenant une mine hautaine pour masquer son manque de désirs, il s’achemina du côté des grands.
Les rhétoriciens et les philosophes étaient des personnages, ils ne jouaient plus à se donner des coups de poings ; ils se promenaient par groupe.
Ceux-là aussi il les considéra ; mais ils lui déplurent à cause du débraillé de leur toilette. Les uns étaient en vaste blouse noire qui cachait l’absence de veste, d’autres avaient négligé la cravate, voire le faux-col.
Fredi n’aimait point cela non plus ; chaque matin, sa toilette apparente était minutieuse : il se brossait les mains, soignait ses ongles qu’il avait ronds et polis. Devant une glace il ajustait sa cravate. Il portait une raie sur le côté et ses cheveux blonds, quand il descendait du dortoir, avaient des reflets d’or qui lui plaisaient.
À l’étude du matin, il travaillait sans se salir, et arrivait en classe lustré, élégant, très beau avec son visage aux traits menus, la lèvre charnue cependant.
Il gardait une prédilection pour les professeurs faisant preuve d’élégance ; ils étaient rares, mais il y en avait, particulièrement le professeur d’anglais qui avait conservé un peu de chic britannique.
Cette récréation de dix heures lui était toujours pénible, il ne trouvait personne autour de lui qui voulut partager son indolence. Les autres, à ce moment, manifestaient un ardent besoin de mouvement, d’activité presque sauvage.
Il s’approcha de deux rhétoriciens, des forts en thème comme lui ; avec eux, il avait souvent des discussions pédantesques. Ils le traitaient avec dédain, le bousculaient un peu ; cela lui était plutôt agréable.
Ils bavardaient et ne parurent même pas s’apercevoir de sa présence. Il resta néanmoins auprès d’eux, silencieux, attentif. Un troisième vint les rejoindre ; celui-là avait le rire sonore, le geste bref. Il racontait des histoires égrillardes, composait des chansons obscènes. On disait avec admiration que chaque dimanche, il allait avec des femmes. Ce lui était une célébrité.
Naturellement, il ne put retenir une gauloiserie de caserne.
Fredi ne comprit pas ; il rougit quand même, gêné par cette impudeur.
Mécontent, il s’éloigna, mais déjà le tambour roulait, le groupe des surveillants se désagrégeait sans hâte.
Fredi fut le premier à la porte du quartier, ce lui était soudain un soulagement de rentrer en étude.
Les camarades arrivaient, le visage rutilant, huileux de sueur. Il se détourna d’eux, faisant effort pour se redresser.
Quelqu’un lui bourra, par plaisanterie, un coup de poing dans le dos. Il ne se retourna même pas, une douleur pénétrait en lui, réveillant une sensation imprécise, mais douce.
Il gagna sa place posément, tandis que les autres menaient grand bruit.
Une fois assis il regretta la cour. Cette pièce brune, poussiéreuse, avec ses tables plates surchargées de livres, lui sembla triste.
Une mélancolie entra en lui, occupant son esprit. Il n’avait plus envie de travailler, il songeait aux vacances, à la campagne parfumée, à l’herbe épaisse dans laquelle il s’enfouissait tout entier.
Il aspira largement ; il avait l’impression de manquer d’air, subitement de se trouver au milieu de la nuit.
Il fit un effort et ouvrit son cahier ; une version grecque l’attendait. Devant ses yeux dansaient les caractères noirs, biscornus.
Non, il n’éprouvait aucune impatience à travailler. Le bachot, la licence, l’agrégation étaient loin de son esprit alangui.
Cependant, il lut le texte, avec attention, comme il le faisait toujours. Aussitôt il fut repris par la hantise des bonnes notes, des premières places.
Fébrile, il passa une main sur son front ; il ne comprenait pas, ce ne devait pas être du grec, mais de l’hébreu :
Εί δε τοί Ατρείδπς μεν…
Il murmurait les syllabes l’une après l’autre, péniblement ; mais cela lui semblait uniquement du bruit. Rien ne parvenait jusqu’à son cerveau.
Le cœur serré, il se rejeta en arrière. Évidemment, il ne réussissait à fixer sa pensée et pourtant, il ne pensait à rien.
Un mot seul dansait dans son esprit :
Ατρείδης,
Il répétait cela inlassablement.
Il eut peur, se demandant s’il n’était point malade ; mais non, il se sentait très bien, plutôt dans un état de béatitude heureuse.
Ses yeux bleus sourirent, ses lèvres charnues s’incurvèrent. Là-bas, chez sa tante Jeannie, il y avait une chèvre, et puis des grands espaces de prairie.Il emportait toujours un livre… (page 18)
— Aτρείδης !
Oui, évidemment, il s’agissait des Atrides, les glorieux Atrides. Mais chez sa tante Jeannie l’herbe était douce, tiède et épaisse. Il se passa les mains sur les joues, en une caresse légère : oui, douce comme cela, un velours.
La voix du pion coupa le silence :
— Alors, M. Masseret, on rêve maintenant !
Il sursauta : c’était à lui qu’on adressait une observation ? Un flot de sang monta à ses joues et quelques secondes son cœur cessa de battre.
N’ayant pas l’habitude des révoltes, il baissa la tête et se remit au travail. Lorsque le tambour roula pour annoncer le déjeuner, il était brisé, comme s’il eut accompli un rude effort.
À table, il regarda avec dépit les plats qui circulaient. Il voyait d’innommables choses flottant dans une éternelle sauce brune. Il grignota du pain. Depuis le commencement de l’année, il en était ainsi. Chez la tante Jeannie, là-bas en Beauce, il avait pris l’habitude de la bonne cuisine. Celle de l’école lui donnait maintenant des nausées.
Il aspirait toujours au dimanche pour se refaire. Certes, il avait averti sa mère qui lui avait caressé la joue en disant :
— Pauvre petit !
Le père haussait les épaules :
— Et quand tu seras soldat alors ?
Il s’était tu, envisageant avec un effroi maussade, l’époque où il serait soldat. Mais il lui fallait quand même apporter au logis de bonnes places en composition, sinon le dimanche devenait un jour de torture.
Masseret, honnête employé dans une administration, avait été lycéen lui aussi, mais, arrivant de la campagne, il avait apporté à l’école une santé robuste que rien ne rebutait. D’ailleurs, il fut un médiocre élève.
À la récréation d’une heure, le soleil baignait la cour, Fredi trouva un coin lumineux où il s’accroupit. Par mesure de précaution il emportait toujours un livre pour ce moment et là, dans la tiédeur ambiante, il apprenait doucement sa leçon de l’après-midi. Lentement cela entrait dans son cerveau, s’y incrustait. Ensuite il pouvait refermer le volume, les mots lui venaient aux lèvres, mécaniquement, dans leur ordre exact.
Beaucoup parmi ses camarades l’imitaient, mais ils se vautraient par groupes, se distrayant avec des causeries puériles, parfois égrillardes.
Fredi ne comprenait pas leurs sous-entendus, leurs à-peu-près. Il riait cependant pour feindre d’avoir saisi. C’est pourquoi il fuyait ces compagnies, préférant sa solitude qui lui permettait de rêver.
Ses rêveries restaient enfantines ; il n’était pas mûr comme ces jeunes gaillards qui s’amusaient à se pousser, à se donner des coups de poings.
En vérité depuis l’année précédente, il n’avait pas changé, il était demeuré le gamin de treize ans, ou même de douze ans.
Pour la première fois cependant, il connaissait la hantise des punitions. Tout ce qu’il apprenait lui semblait peu clair.
Ayant oublié où il se trouvait, il s’était blotti dans un coin, les genoux relevés, le livre sur les jambes.
Un surveillant passa, hurlant et gesticulant. Il fallait jouer, se remuer, tel était le règlement.
Les surveillants y songeaient parfois ; alors ils parcouraient les cours au pas espagnol, « gueulant » pour faire peur, ne possédant aucune autre sanction.
Fredi fit comme tous, il se dressa et s’étira.
Jouer, vraiment, il n’en avait pas envie, il serait bien plutôt monté au dortoir, faire un petit somme. Toujours cette même lassitude le brisait lui amollissait les jambes.
Il se traîna plutôt qu’il ne courut et cet effort de vingt minutes l’essouffla. Il fut heureux d’entendre le tambour qui grondait sourdement dans les couloirs.
Il se précipita vers la porte du quartier et s’accota au mur, le cœur battant, une douleur aux reins.
Le pion arriva, se plaçant devant la porte, roulant des yeux terribles aux retardataires. Pour Fredi que l’on considérait comme excellent élève il eut un sourire.
Dans la fraîcheur de l’étude, il se sentit bien et les coudes sur la table, le front dans les mains, il somnola. Sa leçon, il la savait ; même là, sans y penser, les mots lui arrivaient en cadence.
Puis ce fut la classe, comme de coutume, avec le professeur qui s’époumonait, trépignait, faisait des mots qui arrachaient des rires nerveux.
Cela le stimula un peu ; il vécut réellement pendant deux heures ; ce fut l’orgueil, la vanité seulement qui lui procurèrent ce contentement. La vanité de savoir quand ses condisciples balbutiaient ; la joie de lever le doigt lorsqu’un interrogé demeurait silencieux, les yeux ronds, l’air ahuri.
Mais dès le premier roulement de tambour, n’ayant plus ce stimulant, il retomba dans une apathie lassée. Vraiment, il s’ennuyait, cherchant inconsciemment autour de lui quelque chose qui lui manquait.
On était au milieu de la semaine, il avait encore des sous. Au concierge qui circulait par les cours, portant sur le ventre un petit éventaire, il acheta une montagne de chocolat.
Il se préparait à un moment de gourmandise satisfaite. Mais l’opulence créa autour de lui la sympathie ; il se vit soudainement entouré d’amis.
Il en fut heureux et se laissa dépouiller avec une joie profonde. De sa montagne de chocolat, il ne subsista pour lui qu’une maigre barre.
Les autres reconnaissants, lui proposèrent :
— Viens jouer !
Et comme il hésitait, retenu par cette mollesse qui l’alanguissait, ils disparurent tous dans un envolement bruyant. Il demeura, comme lorsqu’il n’avait pas de chocolat.
Cette ingratitude ne lui causa aucune peine. Ce n’était point un sensitif comme on aurait pu le croire. Au contraire, il jouissait d’une tranquille indifférence qui lui laissait l’âme sereine.
Un compagnon vint le relancer, c’était un nouveau, entré en cours d’année et que les autres tenaient en suspicion. Par intérêt aussi, il cultivait l’amitié de Fredi qui lui glissait ses devoirs lorsqu’ils étaient terminés. II
Fredi avait été huitième en composition. Il en resta stupéfié durant plusieurs jours. Les camarades riaient et son orgueil saignait. Ce lui avait été comme un coup de massue ; maintenant tout le dégoûtait et amèrement, il se disait : à quoi bon travailler, pour être huitième en version latine ?
Il continuait cependant, tiré en avant par l’habitude ; il ânonnait les règles de grammaire, se poussait dans le cerveau des alexandrins réguliers comme des portées de musique. Tout cela s’amassait méthodiquement, mais au moment de s’en servir, il ne savait plus où le retrouver.
Chaque jour le labeur quotidien lui devenait plus pénible ; toutefois, il restait tranquille en son coin, ne découvrant de la satisfaction que dans l’immobilité. Il respectait la discipline parce que les punitions auraient dérangé la béatitude de sa vie.
Autour de lui, il ne voyait que la plus complète indifférence. Les pions qui n’avaient rien à craindre de sa turbulence, le laissaient en paix ; les professeurs le soignaient en vue d’un concours général ou d’une visite d’Inspecteur. Mais en dehors de cela, il n’osait rien ; toujours, il lui fallait se contraindre, jamais il n’osait parler librement, pas même à un condisciple.
Insensiblement, il se rapprocha de Bertrand Royère, il le combla de chocolat, lui fit ses devoirs, l’aida en la préparation des leçons. En un mot, il se dévoua, entièrement, dans l’espoir de posséder un ami.
Mais Bertrand l’inquiétait aussi, il lui disait en ricanant des choses qu’il ne saisissait point et dont il rougissait instinctivement.
Il passa sur cet inconvénient pour garder le compagnon et celui-ci le ménagea y trouvant son compte.
Néanmoins l’existence de l’école lui pesait ; il lui tardait d’être à Pâques, il ne savait pourquoi d’ailleurs. Les dimanches s’écoulaient au logis, dans la monotonie des heures, auprès de sa mère qui cousait et de son père qui lisait le journal. Probablement, durant les vacances, il en serait de même.
Sa place de huitième lui valut un regard de dédain de son père et une plainte amère de la maman humiliée. Elle ne pourrait plus dire : mon fils est toujours premier et cela lui était pénible.
Toutefois cet accident n’ayant pas eu de suites plus dangereuses, il se tranquillisa pour l’avenir.
À la composition suivante, il remonta au deuxième rang et il eut la joie de voir Royère qui le suivait immédiatement ; il est vrai que Royère s’était placé auprès de lui et avait reçu, sur des fiches minuscules, le thème tout entier.
Le lundi suivant, Bertrand revint nanti d’une belle pièce de cent sous ; il courut en avertir Fredi. Il rigolait, faisant sauter l’écu au creux de ses deux mains :
— Tu parles, troisième en compote, papa il en bavait ! Il n’a pas hésité, il m’a collé une thune… et maman qui pleurait.
Fredi, très sage, essaya d’un peu de morale :
— Tu devrais toujours avoir de bonnes places.
Bertrand acquiesça :
— Je me mettrai à côté de toi !
Ils se promenèrent, attendant le concierge et son éventaire, qui venaient régulièrement, à la récréation de dix heures, l’un portant l’autre.
On s’étonnait de les voir continuellement ensemble, tant la différence était grande entre les deux garçons.
De même taille, mais Bertrand trapu, ramassé, le visage hilare, des yeux noirs qui brillaient comme escarboucle et des cheveux bruns. Fredi mince, élégant, fluet, mais souple comme un jonc ; des yeux d’un bleu de porcelaine sur un nez droit, fin.
Autant Bertrand manifestait d’exubérance, autant Fredi demeurait calme, compassé, hésitant plutôt. Il y avait dans son regard paisible comme une mélancolie invincible et profonde.
Bertrand avait quinze ans et demi, Fredi quatorze, tout juste.
Ce jour-là, ce fut Bertrand qui paya le chocolat et Fredi qui se montra réservé. Pourtant, il ne manquait point de gourmandise.
L’autre le prévint :
— Papa m’a promis une bécane pour Pâques si j’ai encore une bonne place… tu en as une de bécane, toi ?
Fredi esquissa un signe affirmatif ; il lui tardait d’être aux vacances pour en user. À ce moment seulement, on l’autorisait à s’éloigner de l’aile maternelle. Il n’allait jamais bien loin, un peu en dehors de la ville et se cachait dans un coin solitaire. Il restait là, satisfait de ne penser à rien, de n’avoir point à soutenir une conversation. Mais cette solitude ne l’incitait à aucun jeu défendu ; d’ailleurs il ignorait qu’il existât des jeux défendus.
Bertrand lui avait certes laissé entendre qu’un sixième sens troublait l’humanité ; mais il n’avait rien compris à cette suggestion.
Instinctivement il voulut que l’ami eut une place raisonnable en composition et en la première occasion, avec une astuce de sauvage, il lui en fournit les moyens. C’était un thème grec, exercice dans lequel il excellait, ayant le cerveau bourré de règles de grammaire et de phrases toutes faites.
Il se hâta pour sa propre tâche et recommença ensuite pour son ami, sur des petits bouts de papier.
Ce résultat fut, qu’en fin de semaine, Bertrand s’entendit nommer second et Fredi troisième.
Il ne comprit pas ce jour-là toute l’ironie du dévouement et en conserva une certaine amertume.
À la récréation, Bertrand bondit vers lui :
— Mon vieux, ça y est, j’aurai ma bécane, maman est capable d’en prendre une crise de nerfs… On ira faire des ballades ensemble, tu verras comme on rigolera.
Pas un mot de remerciement et cela fut pénible à Fredi qui aurait aimé que son ami lui dit quelque chose, même qu’il l’embrassât dans les transports de sa joie.
Néanmoins, il attendit les vacances avec un surcroît d’impatience ; désormais il ne serait plus seul dans ses petites randonnées.
En arrivant chez lui, quelques jours avant Pâques, il courut aussitôt à sa bicyclette admirablement entretenue par son père qui aimait la mécanique.
Pour le lendemain même, il avait un rendez-vous avec Bertrand, sûr que sa propre bécane serait achetée incontinent.
Il ne fut point trompé en son attente d’ailleurs, les Royère étaient des bijoutiers fortunés de la petite ville, mais ils pratiquaient d’ordinaire l’économie. Cependant, l’admiration pour leur fils, second en thème grec, désagrégea tous leurs préjugés.
Pendant ce temps, Fredi se tenait sagement auprès de sa mère qui tricotait, dans le salon sombre, aux meubles soigneusement garnis de housses.
Mme Masseret avait le teint ivoirin et le corps maigre ; ses joies conjugales se réduisaient à une existence dépourvue d’imprévus. Elle s’en contentait, ayant de la philosophie. Tous ses rêves se cristallisaient sur l’avenir de son fils, lequel deviendrait un grand savant, après avoir été agrégé, naturellement. On se précipiterait à ses conférences comme à celle de M. Bergson.
Elle admirait aussi son mari qui, au bureau, remplissait des imprimés d’une écriture régulière enjolivée de boucles harmonieuses et, qui au logis, faisait du bois découpé.
Aussi l’appartement possédait une multitude de petites étagères tirées de vieilles boîtes à cigares.
Masseret s’appelait Jules et sa femme au début de leur mariage sur l’oreiller l’appelait Juju. Hélas, ce temps était enfui, maintenant, l’on n’entendait plus que : papa ou petit père, titre dont il se montrait fier, son fils étant destiné à l’agrégation.
Au demeurant, un homme bien conservé, ayant une barbe soyeuse, des vestons noirs et des pantalons gris. Ses yeux étaient bruns et Fredi tenait les siens de sa mère qui avait été blonde, mais grisonnait maintenant.
Fredi était arrivé de bonne heure tandis que son père se trouvait encore au bureau. Mais il surveillait la pendule afin de se précipiter au dehors, lorsque l’heure sonnerait.
Il y avait tout au fond de lui, une grande admiration pour l’auteur de ses jours, parce que le nom de père impliquait le droit de donner des taloches, c’est-à-dire représentait la force.
Comme d’habitude Masseret fit son entrée bruyante, saluant son fils d’un :
— Bonjour galopin ! qui était presque rituel.
Toute la joie de l’enfant s’évanouit de nouveau il se referma sur lui-même, déçu dans ses espérances. La timidité, en face du père brutal et joyeux et de la mère grave, paralysait toute expansion. Puis, il entrait de plain-pied dans la vie des siens, partageait la monotonie de leur existence bien réglée.
Le home aussitôt lui était pesant comme l’école. Jadis, la classe lui devenait un dérivatif, mais ses échecs précédents avaient à demi éteint en lui, le feu sacré.
Dès lors, il ne sut plus à quoi se distraire, baillant discrètement, il écouta son père raconter les potins de bureau. Il crut lire une ironie dans les yeux de sa mère et il lui en voulut de cet irrespect incompréhensible.
À neuf heures il gagna sa chambre, pensant au lendemain qui serait une journée de joie, auprès de Bertrand.
Il tint à revoir une dernière fois sa bicyclette avant de se coucher et courut, en chemise, à travers l’appartement. Cette demi-nudité lui fut soudainement agréable, il demeura un instant accroupi, contemplant une pédale, mais ne pensant à rien.
De l’air frais lui courait le long des cuisses, lui frôlait le ventre et cela lui procurait une sensation délicieuse.
Avec regret, il retourna à sa chambre et se glissa dans son lit. Sous la couverture, il retrouva la même sensation imprécise qui le pénétrait, l’engourdissait lentement. Il s’endormit ainsi, l’esprit vide, mais l’épiderme à vif. On n’aurait pu dire cependant que c’était là l’effet de la puberté qui s’éveillait. La satisfaction ressentie n’avait rien de localisé, elle demeurait générale, indécise, comme si elle eût hésité à se fixer.
D’ordinaire, pendant les vacances, on le laissait dormir. Il fut réveillé par l’habitude, avec dans les oreilles, le roulement lointain du tambour de l’école.
Sans bruit, il s’habilla et écouta, derrière sa porte. Il entendit son père qui partait pour le bureau et un soupir de soulagement lui échappa. Il n’aurait pas à affronter ce matin, la lourde jovialité paternelle.
Il trouva sa mère qui déjeunait placidement, trempant des mouillettes dans un œuf à la coque le petit doigt arrondi, le geste gracieux.
Il n’eut pas l’occasion d’imiter l’élégance du geste, comme il était un garçon, c’est-à-dire un homme, ces chatteries lui restaient interdites ; les œufs coûtaient leur prix. Il se contenta d’une tasse de café au lait avec un quignon de pain, ce qui d’ailleurs lui parut délicieux comparativement à l’eau chaude du lycée.
Ensuite, pour faire la digestion, sa mère le prit sur ses genoux, comme lorsqu’il était tout petit, Il s’étonna que ce ne lui fut plus agréable ; il y avait dans les caresses maternelles une mièvrerie qui le gênait. En outre, il avait hâte de fuir pour rejoindre Bertrand.
Mme Masseret lui facilita rapidement cette fuite ; elle se lassa vite pour être reprise par les inquiétudes ménagères.
Fredi se retrouva seul, subitement ; sa mère et la bonne astiquaient les chambres avec une sorte de frénésie.
Timidement, il cria :
— Je vais faire un petit tour en bicyclette !
Il écouta, le cœur serré :
— Va, mon chéri, autorisa la mère.
Avec fébrilité, il poussa la bécane en avant, l’appuyant ensuite au mur pour refermer la porte avec soin.
La rue lui sembla sombre, la plupart des volets restaient mi-clos afin de mettre une barrière à la curiosité provinciale.
Persuadé que nul ne le regardait, il sauta en selle, lestement et pédala, un air glacé le frappant à ses jambes nues.
Cette idée unique occupait son cerveau, et il la répétait, inlassablement, comme lorsqu’il apprenait ses leçons :
— Au bout du chemin des tanneurs… que m’attend Bertrand !
Il traversa la ville, aboutit à une route bordée de jardinets.
Ce fut un peu plus loin qu’il rencontra Bertrand. Celui-ci tenait fièrement, par le guidon, une bicyclette scintillante. Il fallut passer dix bonnes minutes à admirer les qualités de la nouvelle acquisition.
— Quand j’ai de bonnes places en compote, mes parents ne m’en donnent pas autant, murmura Fredi sans ironie.
— Parce que t’en as l’habitude, rétorqua Bertrand, gaillard. Les parents, vois-tu, c’est comme les autres, faut les dresser.
Sur cette réflexion philosophique, ils partirent ; Bertrand, fier de ses jarrets, faisait de la vitesse et Fredi s’essoufflait à vouloir le suivre.
La route était plate, poudreuse, le soleil déjà chaud, inondait la plaine d’une clarté aveuglante.
Parfois Fredi, en enfant sage, consultait sa montre ; il avait le respect de la discipline, même au logis paternel. Bertrand ne s’inquiétait point de ce maigre détail. Il avait été second en thème grec, incident qui ne se produisait pas tous les jours.
Ils revinrent par un autre chemin, pour dévaler la pente d’un plateau, Bertrand avait hissé ses jambes à la hauteur de son nez ; Fredi serrait prudemment ses freins.
La route enjambait un ravin, un pont avait été jeté en travers de ce ravin. Mais dessous ce pont, il y avait un coin d’ombre. Bertrand connaissait ce coin, il sauta à bas de sa machine.
— On va se reposer un moment ; on a assez galopé.
Fredi avait de la docilité naturelle ; il acquiesça. L’autre avait les yeux qui luisaient, son attitude s’était immédiatement transformée.
Sous le pont, sur une herbe rase, ils se couchèrent avec de grands soupirs de satisfaction.
Royère, le regard sournois, hasarda :
— On est rudement bien ici… personne ne peut voir.
— C’est sûr, reconnut Fredi sans malice.
Alors, l’autre encouragé, se remit à lui parler de ces choses qu’il ne comprenait pas. Il acquiesçait toujours, pour n’avoir point l’air bête, mais au bout du compte, il aurait préféré un sujet de conversation plus à la portée de sa compréhension.
Bertrand prétendit compléter son enseignement ; sans embarras, il lui révéla des secrets mystérieux, avec la manière de s’en servir.
Fredi, les yeux ronds, regardait ; il n’avait jamais pensé à cela quoiqu’il dit.
Son compagnon le harcela tant qu’il accepta d’essayer.
Il y eut un silence entre eux ; Fredi faisait bien ce qu’on lui indiquait, mais il ne découvrait, à cette distraction, rien de remarquable.
Bertrand eut un soupir et prétendit que tout était fini :
— Toi aussi ! coupa-t-il avec autorité.
— Moi aussi ! voulut bien Fredi dont la ténacité n’était point un défaut dominant.
En courant, ils remontèrent le talus et de nouveau enfourchèrent leur bécane.
Royère était silencieux, un ennui maintenant le troublait. Un peu avant d’arriver en ville, il ralentit, de façon à se trouver auprès de son camarade :
— Tu ne le diras pas, au moins ?
Fredi eut un sourire angélique :
— À qui veux-tu que je le dise ?
C’était insuffisant, l’autre réclama davantage :
— Jure-le !
Il jura, crachant par terre, ensuite, afin de rendre ce serment plus solennel.
Ils se séparèrent sur une froide poignée de mains en se donnant rendez-vous pour le jour suivant.
Il y eut un silence… (page 36)
Placide, Fredi rentra au logis où la bonne en chantonnant mettait le couvert. Mme Masseret accourut et examina son fils en détail :
— Tu n’as pas eu chaud, au moins ?
Il jura encore, affirmant qu’il se sentait très bien. Cependant tout au fond de lui-même subsistait un souci.
L’ami avait assuré que leur jeu du matin était quelque chose de merveilleux, qui procurait un plaisir d’autant plus exquis que c’était distraction défendue.
En attendant le dîner, il se retira donc dans sa chambre et essaya encore. Finalement, il haussa les épaules et conclut :
— C’t’un idiot !
C’était de Bertrand qu’il parlait. Ce camarade à qui il avait rendu de si importants services, il le dédaignait légèrement, le considérant, non point exactement comme un minus habens, mais tout au moins comme un inférieur, très faible en thème.
Il ne tenait pas outre mesure à sa compagnie, même cette compagnie lui était parfois pesante. Il s’attachait cependant à le conserver, de peur de se retrouver dans sa solitude morale. Il lui fallait un ami, avec qui il put parler un peu librement, quoiqu’il se contint encore, n’osant trop se livrer, instinctivement, comme s’il eut eu quelque chose à cacher.
Son père arriva, menant grand bruit ; il se précipita ingénument dans le vestibule. Masseret, l’air important, le repoussa :
— Ah ! te voilà, galopin !
Il recula, une blessure au cœur, tournoyant sur lui-même, comme s’il eut cherché autour de lui, une affection vraie.
Timidement, il trottina derrière le veston noir du père et pour la première fois, il nota son manque d’élégance.
Il en conçut une sorte d’ironie hautaine et se prit à sourire.
Mme Masseret se trouvait à la salle à manger, elle s’avança vers son mari. Fredi, avec sa perspicacité enfantine, nota que son attitude était changée, un masque différent descendait sur son visage.
Il la jugea hypocrite et plaignit son père d’être dupe. Instinctivement, il se rangeait du côté de l’homme, du maître.
Afin de compenser cette sournoiserie maternelle, il se précipita pour tirer, vers la table, la chaise de Masseret. Celui-ci s’assit, sans même prendre la peine de remarquer le geste de déférence filiale de l’enfant.
Fredi avait espéré un merci ; il se renfrogna, une tristesse au fond du cœur.
Le déjeuner lui parut exécrable, il mangea peu, malgré les objurgations de sa mère. Il se rattrapa sur le dessert.
En repartant, après le café, son père lui tapota la joue et lui tourna le dos. Il est vrai qu’il n’en fit même pas autant à sa femme et Fredi en éprouva de la satisfaction.
Néanmoins quand il se retrouva seul, il eut un soupir de soulagement ; il ne sentait plus peser sur sa tête une autorité continuellement menaçante.
Mme Masseret se perdit en conversation avec la bonne sur le prix des denrées.
Il écouta un instant, debout dans l’antichambre, puis il saisit sa casquette et sans bruit, fila.
Dehors, il marcha droit devant lui, sans but, mais ses pas machinalement le conduisaient vers le lycée. Il s’en détourna avec mauvaise humeur et remonta vers le Mail.
L’endroit était solitaire, quelques bonnes d’enfants erraient sous les arbres en portant avec ennui un poupon qui dormait.
Tout ce monde lui semblait maussade, il se demandait si vraiment, dans la vie, il n’y avait plus de gaîté.
Il rencontra un camarade qui flirtait avec une petite voisine, gamine aux boucles blondes, aux jambes nues.
Des présentations cérémonieuses eurent lieu, Fredi salua en s’inclinant d’un abaissement brusque du buste, comme il l’avait vu faire aux officiers de la garnison.
Ensuite on chemina doucement ; le camarade avait le rire facile, Fredi se taisait, gêné, regrettant d’être venu.
La gamine, coquette, le prenait à partie, l’appelant M. Masseret avec emphase. Il n’aimait point son timbre grêle, son verbe aimable.
L’autre garçonnet, jaloux, hasarda des polissonneries d’usage ; aux mots à double sens, Fredi s’esclaffait sans comprendre ; la demoiselle mieux avertie pinçait les lèvres.
Bientôt il en eut assez et s’esquiva, rentrant directement au logis, où, au moins il trouvait la paix et une relative solitude. Mais là, il ne sut plus que faire et fouilla dans la bibliothèque pour relire de vieux bouquins qu’il connaissait par cœur.
Il se retira au salon mi-obscur, mais il ne put lire ne découvrant rien de susceptible de l’intéresser. Alors il essaya du petit jeu enseigné par Bertrand. Certes, il n’obtint aucun résultat, mais il continua quand même, trouvant là une occupation momentanée.
Nulle sensation particulière ne l’attirait en cette distraction, il restait absolument insensible, mais n’en conservait pas moins un espoir imprécis.
Il lui tardait maintenant de revoir Royère qui, peut-être, lui fournirait de nouveaux renseignements à ce propos ; aussi fût-il le premier au rendez-vous le jour suivant.
Malheureusement, Bertrand avait d’autres soucis ; il se préoccupait de vitesse, d’endurance, de courses de lenteur, en un mot d’une multitudes de choses qui laissaient Fredi parfaitement indifférent.
Il rentra à midi, fort maussade et ne ressortit plus.
Les vacances pour lui, s’achevèrent avec joie, il avait hâte de retrouver ses habitudes, ses succès d’écolier. Le home lui semblait de plus en plus triste, de plus en plus sombre.
Bertrand qui regrettait sa tentative audacieuse, se montrait moins confiant à son égard. Jamais plus, il ne lui proposa une causerie solitaire et au bout du compte, Fredi préférait qu’il en fut ainsi.
Le dernier jour, avant le retour au lycée, le chanoine Fortan, vague parent de sa mère, vint dîner. Il avait toujours manifesté un certain intérêt à Fredi, auquel il avait enseigné les rudiments du latin.
En le voyant cette fois, il parut frappé :
— Il faudrait fortifier ce garçon, il travaille trop et a besoin de tonique.
Masseret eut son rire de dédain :
— C’est la croissance, moi aussi j’ai été comme ça.
— C’est la croissance, répéta docilement Mme Masseret.
Le chanoine hocha la tête sans conviction ; à plusieurs reprises, il revint sur ce sujet, insistant sur ce fait physiologique, qu’il existe dans la vie de l’enfant, un moment où l’organisme réclame un stimulant lui permettant de franchir un cap difficile. De cet instant dépendait tout l’avenir, aussi bien physique que moral.
Les parents ne comprirent rien à tout cela et Masseret, têtu, s’enfermait dans son idée :
— J’ai été comme ça, moi ! Ça ne m’a pas empêché de devenir un mâle.
Il oubliait qu’il avait débuté dans la vie, au milieu des champs et qu’il provenait de la souche vigoureuse du paysan. Fredi, lui, héritait de l’insouciance hygiénique du père, de ses débauches d’étudiant et d’une jeunesse enfermée trop tôt entre les murs de l’école.
À cette débilité, il fallait donc un traitement différent.
Madame Masseret, malgré son inclination pour l’économie, aurait cédé, mais elle avait l’habitude de se ranger toujours à l’opinion de son mari.
Fredi retourna donc dès le lendemain au lycée se nourrir de macaroni nageant en l’immuable sauce brune. Il retourna parmi les poussières accumulées des classes, dans les cours plantées d’arbres où l’air manquait.
Il se sentait heureux pourtant ; il regagna sa place au quartier avec une satisfaction orgueilleuse et aussitôt, il s’occupa à ranger son armoire, derrière son banc. Ses livres lui semblaient des amis, il en contemplait les dos rouges ou vert, avec un plaisir profond.
Après tout, il ne possédait rien d’autre qui lui apportât une clarté quelconque dans sa petite existence d’écolier. Ses camarades l’effrayaient par leur brutalité, les maîtres lui imposaient une sorte d’admiration religieuse, quant à ses parents, ils étaient très loin de lui.
À la première récréation, Bertrand le rejoignit, l’entraînant sournoisement près d’un groupe, pour crier :
— Tu parles si on a rigolé pendant ces vacances… on en a fait des ballades en bécane !
En cette minute, Fredi mesura toute l’hypocrisie, toute la vanité humaine. Il avait conscience de ne point s’être amusé extrêmement durant ces vacances, et il gardait la certitude que Royère partageait cette médiocrité.
Son camarade perdit quelque peu en son estime pour ce mensonge, mais il n’osa répondre, crier la vérité. Il voyait autour de lui des regards d’envie qui les brûlaient et eut pitié de ces crédules.
Durant les trois premiers jours, il travailla avec une ardeur renouvelée, il connut un moment ses succès anciens. Lorsque tout le monde en classe, restait la bouche ouverte, il pouvait lever le doigt, orgueilleusement.
Mais la lassitude revint vite, la même fatigue l’alanguit, l’incita aux longues stations immobiles, au soleil dans les cours de récréation. Le matin, il descendait du dortoir, la tête encore pesante, tout l’être engourdi.
Aussitôt après, c’était l’étude, en face du surveillant maussade qui bâillait dans le creux de sa main.
Bientôt il ne résista plus et derrière ses dictionnaires amoncelés, il somnolait doucement, un livre ouvert sur la table.
Au moment du premier déjeuner, il se réveillait et alors une angoisse le saisissait. Il n’avait rien appris des leçons et se voyait déjà « séchant » devant le professeur qui l’interrogeait.
Il mettait les bouchées doubles, s’en allant au réfectoire le livre à la main ; il avalait péniblement le café au lait, en ronronnant des mots qui se casaient difficilement dans un cerveau endormi.
Il en était de même durant les quelques minutes de récréation qui suivaient. Ainsi, sans bien s’en rendre compte, il se soumettait à un surmenage intensif qui laissait en lui une souffrance que nul ne pouvait apercevoir.
C’était le passé qui le soutenait encore, il vivait sur ses réserves et parvenait à se tenir en bonne place auprès des condisciples ; mais c’était au prix d’un rude effort.
La réaction se produisit d’une façon soudaine, à la stupéfaction de tous. Un après-midi, on était à la gymnastique ; les jeunes garçons l’un après l’autre passaient aux agrès.
À son tour, Fredi sauta à la barre fixe. Il n’avait jamais manifesté de supériorité en ce genre d’exercice, cependant il se pliait à la nécessité avec la docilité coutumière qui faisait le fond de son caractère.
Cette fois encore, il voulut obéir ; il s’agissait d’opérer un rétablissement sur les poignets. Suivant les indications du maître, il tira sur les bras, cambra les reins. Puis tout tourbillonna devant ses yeux ; il eut l’impression qu’un voile glacé lui enveloppait la tête.
Ses mains s’ouvrirent, lâchant la barre et il roula à terre, sans connaissance.
Un cri de stupeur retentit autour de lui, mais il ne s’en rendit pas compte. Le professeur, épouvanté, se précipita, deux condisciples le saisirent par les pieds et les épaules. On le transporta à l’infirmerie.
Quand il reprit ses sens, il se vit dans une
Il roula à terre sans connaissance… (page 48)chambre claire, aux fenêtres larges garnies de rideaux. Son lit était blanc, une femme se penchait vers lui, anxieusement.
Il comprit et sourit avec timidité :
« Je ne sais ce qu’il m’est arrivé :
Elle le tranquillisa :
— Ça ne sera rien… le docteur vous verra demain, en attendant, vous resterez ici ; vous souffrez ?
Il s’étonna :
— Non… Je n’ai pas mal… il faudrait peut-être que je retourne en étude, j’ai mon devoir de français à faire.
Elle haussa les épaules et s’éloigna :
— Il se passera de vous. Quand vous serez reposé, vous descendrez du lit et vous mettrez dans ce fauteuil…
Il se trouva seul et s’alanguit, la tête enfoncée dans l’oreiller moelleux, tout l’être détendu. Il se sentait bien ainsi ; en cette paresse délicieuse, comme une volupté le pénétrait.
Déjà, il somnolait à demi lorsqu’un bruit léger le surprit :
— Psit ! Psit !
Craignant d’être dérangé, il se souleva peureusement. Dans l’autre lit, faisant angle avec le sien, il reconnut Vernelle, un philosophe.
— T’es malade ? souffla celui-ci à mi-voix.
Il n’osa trop affirmer quoiqu’il lui semblât agréable d’être malade :
— Je ne sais pas.
Vernelle ricana :
— C’est la première fois que tu viens à l’infirme, l’en prendras l’habitude, comme les copains. Moi j’ai eu un coup de pied, mais ça va mieux, demain je me lève.
Il s’était assis dans son lit, émergeant une tête hirsute, une face hilare et rougeaude qui tranchait sur la blancheur de la chemise de nuit.
Fredi aurait préféré demeurer allongé, mais il craignit de mécontenter le camarade et se redressa à son tour. Il finit même par descendre du lit et s’en fut s’asseoir sur le fauteuil unique, auprès du philosophe.
Ils bavardèrent, doucement, des éternels potins de l’école, ne voyant rien au-delà du bahut. Parfois, Vernelle qui était un gaillard ayant vécu — du moins, il l’affirmait — avait des échappées sur le monde extérieur, les femmes, les cigarettes de luxe.
Fredi écoutait ; tout cela lui paraissait de la fantaisie de poète. Il savait bien lui, l’existence ne changerait jamais beaucoup. Son père d’ailleurs avait établi une fois pour toutes l’emploi du temps. Après le bachot, ce serait un autre lycée, puis l’École Normale et de nouveau un lycée. Mais alors, il n’apprendrait plus, il enseignerait.
Il dit cela au camarade qui rigola :
— T’es destiné à devenir un vieux ponte !
De cette affirmation, il ressentit un ennui, comme une crainte indécise. Il se voyait déjà un « vieux ponte » sorte d’animal préhistorique.
Dès cet instant, Vernelle le domina, le tenant aplati sous son dédain de grand qui avait fait la noce.
Celui-ci, le jugeant naïf, se complaisait à l’étonner :
— Je parie que tu ne sais pas comment viennent les enfants ?
Fredi n’avait aucune idée arrêtée à ce propos. Certes, il n’ignorait point que la mère portait l’enfant en son sein, il avait lu cela en différents auteurs ; sa science n’allait pas plus loin.
Les explications de Vernelle lui furent une révélation ; il saisit quel rapport mystérieux existait entre le petit jeu de Bertrand et la confection à deux, d’une progéniture souvent fortuite.
Hautain, Vernelle ajouta qu’il n’était point nécessaire de se marier pour atteindre à ce paradis des voluptés, que de nombreuses femmes, le soir, aux carrefours, prêtaient leur sein, à la parodie du grand acte.
Si Fredi eut de l’étonnement, il n’éprouva point de désirs, seulement un surcroît d’admiration pour Vernelle qui connaissait tant de secrets insoupçonnés.
L’infirmière revint portant le thermomètre. Fredi avait un peu de fièvre ; elle s’inquiéta et l’obligea à se recoucher, cette fois complètement.
Il fut heureux de cette solution et se glissa dans les draps avec une sensualité profonde.
En lui, il y avait tant de fatigue ignorée qu’il s’endormit incontinent, malgré les objurgations de Vernelle qui aurait voulu bavarder encore.
De véritables cauchemars vinrent troubler son sommeil ; il voyait des femmes, au coin de la rue St-Jean et de la rue Basse qui lui offraient leur sein, en le suppliant de leur confectionner un enfant sur-le-champ. Alors, il se livrait au petit jeu de Bertrand et aussitôt, les femmes se transformaient en vieux pontes, qui lui criaient qu’il serait huitième en thème latin à la prochaine composition.
Quand il se réveilla, à l’heure du dîner, il avait le corps couvert de sueur, une grande lassitude l’anéantissait.
À l’infirmière inquiète, il ne se plaignit point, se contentant d’affirmer, avec vivacité d’ailleurs, qu’il ne souffrait pas.
En revanche, sa gourmandise naturelle fut satisfaite ; il dîna d’une délicate côtelette grillée et de purée de pommes onctueuse.
Ce repas redoubla, pour lui, l’attrait de l’infirmerie ; il oublia le devoir de français, les leçons prochaines ; tout se fondait en une infinie béatitude.
Vernelle le plaisantait, mais il entendait à peine et ne répondait pas. Pour se distraire, en attendant que le sommeil revint, il essaya du jeu de Bertrand. Bientôt, il trouva cela insipide et se coucha sur le flanc.
Une demi-clarté flottait dans la pièce où régnaient des senteurs de pharmacie. Vernelle qui avait lu, le jour entier, un roman d’amour, ronflait.
Fredi finit par s’assoupir graduellement et cette fois, son sommeil fut calme. III
Le jour suivant, fort tard, Fredi fut réveillé par la venue du médecin.
Il eut peur, jamais il n’avait eu affaire à un docteur ; tous ses malaises, son père les guérissait en affirmant qu’il avait eu la même chose, jadis, en son enfance.
Le praticien l’examina, l’ausculta, lui relevant même sa chemise, ce qui lui causa une insurmontable honte.
Puis, il attendit, anxieusement, le verdict.
— Mon Dieu, ce garçon n’a rien de particulier, il a trop poussé et mal poussé, voilà tout. Il lui faudrait du grand air, de l’exercice, une bonne nourriture et pas trop de travail, il rattrapera plus tard le temps perdu.
Fredi respira ; ainsi il n’avait point de maladie grave. Les remèdes prescrits ne l’effrayaient point ; un séjour chez tante Jeannie par exemple lui serait fort agréable.
Le médecin s’en fut porter son verdict au Proviseur qui arpentait le palier. Aux premiers mots de l’homme de l’art, il sursauta :
— Grand air !… grand air !… Vous en parlez à votre aise… Un sujet de concours général… nous n’en avons déjà pas tant.
Devant les arguments du docteur, cependant, il capitula, l’humanité domina l’espoir d’avancement.
— Bon, j’écrirai aux parents.
Il le fit comme il le disait, mais avec une certaine hésitation. Le père en lisant la lettre bondit :
— Je connais ça, le gaillard tire au flanc… À l’infirmerie… on est dorloté, soigné, on ne fiche rien.
La mère essaya de discuter, mais elle se buta à la volonté paternelle qui ne transigeait jamais avec le devoir, autrement dit sa volonté doublée d’un peu d’avarice.
Pendant que se passaient ces incidents importants, Fredi se montrait fort joyeux. Il avait été autorisé à se lever, ainsi que Vernelle.
Paresseusement, ils traînaient par la chambre, se vautrant parfois sur les deux fauteuils que l’on avait mis à leur disposition.
Vernelle achevait l’enseignement commencé la veille, Fredi écoutait d’une oreille distraite. Les femmes, les voluptés charnelles, le tabac turc le laissaient indifférent. Il rêvait au grand pré, voisin de la maison de tante Jeannie, aux arbres qui frissonnaient avec un bruit léger.
Par la fenêtre largement ouverte, une coulée de soleil printanier inondait la pièce, une tiédeur pénétrait les deux enfants qui s’amollissaient lentement.
Après le déjeuner de midi qui fut un repas savoureux, ils parurent se réveiller tous les deux ; Vernelle s’étira, debout, les reins cambrés ; il fit jouer orgueilleusement ses biceps et palpa avec dédain les bras grêles de Fredi.
Il prétendit lutter et un pugilat s’engagea entre eux. Le grand étreignait le petit sur sa poitrine, il lui brisait les os, causant une souffrance étrange.
Fredi souriait, il se défendait mal ; un sentiment bizarre l’envahissait, mettant en lui une joie animale, toute physique.
Vernelle le lâcha et il le considéra avec une admiration attendrie :
— Ce que t’es fort !
Le philosophe se dandina, vaniteux et narquois.
Il revint vers le petit, le saisit à la taille et le poussa, le tira, l’acculant au lit.
Plié en deux, en arrière, Fredi tentait de se dégager, mais il riait, tant le jeu lui semblait drôle.
Il voyait au-dessus de lui, le visage crispé du grand, ses joues rutilantes, ses prunelles qui luisaient, sa lippe qui pendait. Il n’eut pas plus de méfiance que de désir et se laissant glisser à terre, il se dégagea de l’emprise de l’autre.
Vernelle s’en retourna vers la fenêtre et se pencha sur la barre d’appui. Fredi, essoufflé, tout le corps contus, s’effondra dans son fauteuil.
Le silence régna entre eux, un long moment, et lorsque le grand revint prendre sa place, il paraissait boudeur.
Fredi s’effraya, craignant de l’avoir mécontenté. Il se fit doux, aimable, souriant ; mais l’autre continuait à bouder rageusement.
Fredi se tut ; il sentait un sanglot lui monter à la gorge, mais n’osait pleurer.
Ce fut à ce moment que la porte s’ouvrit vivement et que Mme et M. Masseret entrèrent, suivis du Proviseur.
Masseret avait le sourcil froncé :Fredi tentait de se dégager… (page 60)
— Ah ! te voilà galopin ? tu tires au flanc, hein ? Connais ça, moi.
Mme Masseret se taisait ; elle avait embrassé son fils, l’avait palpé adroitement, et le trouvant entier, se tranquillisait.
Ce fut le Proviseur qui prit la défense de l’élève contre son propre intérêt :
— De la faiblesse… la croissance… besoin fortifiants… âge difficile…
Le digne homme bafouillait, éprouvant quand même, au fond du cœur, de la pitié pour ce gringalet usé déjà par la culture intensive.
Il avait un fils lui aussi, nullement un sujet de concours général, mais un robuste garçon, dissipé et violent. Il aimait mieux cela, au bout du compte.
Il ne songeait pas à l’atavisme, voyant le père large d’épaules, le menton barbu, la main puissante. Ce n’était là que l’apparence ; toute la réelle vigueur du fils de paysan était restée dans les débauches précoces, au quartier latin, lorsqu’il se faisait refuser à ses examens ; puis au service avec des affections vénériennes acquises avec un orgueil imbécile.
Aux conseils du Proviseur, Masseret répondit par un sourire entendu :
— Je connais ça, la croissance, vous comprenez… j’ai eu la même chose à son âge… et me voilà, bon pied, bon œil et le reste… ah ! ah ! ah !
Il frottait l’une contre l’autre ses paumes sèches, ayant pour l’épouse un coup d’œil égrillard.
Celle-ci piteusement, hasarda :
— On pourrait lui donner… un petit sirop… de fer…
Bon enfant, le père acquiesça :
— Marche pour le sirop… mais pas de dorlotage… Je veux un gars et non une demoiselle.
Ce fut la conclusion de l’entretien ; le Proviseur y mit du sien, en conseillant de la viande saignante. En outre, il autoriserait le gamin à prendre ses repas à l’infirmerie et même à y faire ses devoirs, en attendant un mieux sensible.
Ce fut entendu et Mme Masseret s’éloigna tranquillisée. Fredi retomba anéanti sur son fauteuil ; le pré de tante Jeannie, les beaux arbres, la campagne ensoleillée, tout cela gisait à ses pieds, en mille miettes.
L’infirmière, au courant des dernières décisions, accourut les lui annoncer, persuadée de lui faire plaisir.
À cette femme qui était douce et rieuse, il osa se confier :
— J’aurais mieux aimé m’en aller chez tante Jeannie, ça doit être si bon la campagne en ce moment.
Elle s’assit auprès de lui et le consola, promettant de le dorloter, tant qu’il viendrait la voir.
Il se sentit rasséréné par cette sympathie et il voua à Mme Maria, l’infirmière, une affection attendrie.
En vérité, il ne demandait qu’à s’attacher, à se dévouer ; mais il semblait que chacun le repoussât, parce que nul ne le comprenait. On le voyait timide, trop doux pour un garçon et cette douceur était prise pour de la fierté et de l’orgueil. Au bout du compte, on ne considérait en lui, que le sujet de concours général et l’élève attentif, discipliné.
On oubliait que sous cette enveloppe se cachait un cœur sensible et une âme qui vibrait plus qu’une autre, parce qu’elle était plus solitaire.
L’infirmière partie, Vernelle se rapprocha ; il avait perdu son air boudeur et riait avec malice.
— Hein, t’es refait ? Tu croyais filer à l’anglaise ; te v’là bon jusqu’à la distribution des prix, on te verra cueillir les lauriers.
Fredi se mit à rire quoiqu’il eut fort envie de pleurer. L’autre, avec un cri de sauvage, bondit et le saisit à bras-le-corps :
— Faut le remuer, sinon tu t’endors :
La lutte recommença ; Fredi s’abandonnait, heureux que l’on s’occupât de lui, même pour lui causer de la souffrance.
Le grand le pliait sous lui, le meurtrissait aux poignets, l’obligeait à s’agenouiller et à demander pardon de fautes illusoires.
Il obéissait en souriant douloureusement, ayant cependant une plainte, lorsque la brutalité du camarade devenait trop rude.
Vernelle, encore une fois, le bascula sur le lit et le mordit au cou. Mais pour le consoler, immédiatement l’embrassa sur la bouche.
Cette caresse le laissa indifférent, momentanément ; ce ne fut que plus tard, avant de s’endormir, qu’il s’en souvint et frissonna.
Son apparente froideur à cette avance arrêta pour un instant la hardiesse de Vernelle. Ils se rassirent côte à côte, sur les fauteuils.
Le soir tombait, une grisaille embuait la chambre ; des jardins et des cours montait un bruit confus et sourd.
Ils songeaient, tous les deux, aux camarades penchés sur les livres et ils eurent, en même temps, un soupir de béatitude. Cette paresse, cet alanguissement de tout l’être leur était agréable. Il y avait en eux une fatigue insoupçonnée qui ne se montrait ainsi qu’aux moments où l’activité habituelle s’arrêtait.
À cette époque, les lycées et collèges ignoraient l’électricité, et l’économie était une loi pour les Proviseurs. On laissa longtemps les deux amis dans l’obscurité et ils demeurèrent muets, inquiets dans cette nuit tiède qui les enveloppait.
Le lampiste parut enfin et alluma le gaz, l’infirmière vint aussitôt après leur apporter le dîner.
Elle avertit Fredi :
— M. le Proviseur a décidé que vous passeriez encore deux jours ici.
Il fit ah, mettant en cette interjection toute sa joie paisible.
Ils mangèrent silencieusement, puis s’apprêtèrent à se coucher.
Vernelle s’attardait en un déshabillage savant. Près d’en finir, il parut se livrer à un examen attentif autant que minutieux.
Fredi rougit et détourna la tête. On ne lui avait jamais dit exactement ce qu’était la pudeur. Mais il y avait ainsi des choses qui le gênaient, le rendaient honteux.
Le grand s’apercevant de son embarras dissimula un sourire et se coucha avec un ouf ! de satisfaction.
L’infirmière entra pour passer une dernière inspection et baissa le gaz, le laissant en veilleuse.
Fredi s’était voluptueusement étendu sous les couvertures ; allongé sur le dos, il souriait, trouvant les draps frais, le matelas moelleux.
Vernelle à mi-voix l’appela :
— Tu dors ?
Il aurait bien voulu ne pas répondre, craignant encore de longs bavardages. Il n’osa pas, de peur de mécontenter le seul ami qu’il se connut.
À son grand étonnement, Vernelle n’insista pas, mais un instant plus tard, il sautait à bas de son lit et tournait à travers la chambre comme un fauve impatient.
Visiblement, une hésitation le troublait ; mais enfin, il marcha vers le lit de Fredi et se pencha. Sa voix était rauque, un tremblement agitait ses mains.
— On va faire la lutte !
Le petit eut une exclamation effrayée et de ses doigts crispés retint les draps contre lui.
Vernelle s’était apaisé brusquement, il se contenta de pincer le camarade, aux deux bras, durement. Puis il se pencha et encore une fois l’embrassa sur la bouche :
— J’avais oublié de te dire bonsoir !
Il s’en fut, se recouchant en riant tout bas, Fredi ferma les yeux, une reconnaissance à l’égard de l’aîné qui le traitait ainsi pénétrait en lui, une joie indéfinissable l’envahissait ; il se disait tout bas qu’il avait un véritable ami.
Ce fut ainsi qu’il s’endormit et cette nuit-là, il ne rêva pas. Quand il se réveilla, le jour inondait la chambre, l’infirmière, près de son lit, souriait. Cette mère de famille devinait toute la lassitude accumulée de cet enfant et en éprouvait une pitié profonde.
Elle l’aida à s’habiller ; Vernelle était déjà debout, débraillé comme de coutume.
La visite du médecin leur fut une angoisse à tous les deux. Il examina d’abord Fredi et hocha la tête sans prononcer une parole.
À l’égard de Vernelle, il se montra plus libre :
— Vous êtes guéri, mon gaillard, faudra redescendre avec les autres.
Une stupeur paralysa Fredi ; ainsi il allait être séparé de son ami. Quand le docteur se fut éloigné, il ne put retenir ses larmes :
— Alors tu pars ?
Le philosophe haussa les épaules avec indifférence.
— Paraît, je cavalerai pour la récréation de dix heures.
Avec soin, il empaqueta les quelques affaires qu’il avait apportées. Muet de tristesse, Fredi le regardait faire.
L’heure de la séparation arriva, il alla vers le grand, inconsciemment, espérant quelque chose qu’il ne définissait point.
Avec un rire sournois, Vernelle l’enlaça, le plia en arrière, lui meurtrit les poignets, le fit crouler à terre et là, l’embrassa.
Sans un mot de plus, il s’enfuit courant à travers les larges escaliers. Lui aussi, malgré son apparente brutalité, éprouvait une mélancolie de cet éloignement. Ce petit, si faible, si chétif, l’attirait ; sa force débordante avait besoin de protéger.
Fredi, resté seul, pleura ; cette chambre où il avait connu le vrai repos, lui déplaisait soudainement. Avec naïveté, il se demandait ce qu’il pourrait tenter pour ramener son ami auprès de lui. Ne découvrant rien, il résolut de retourner en classe ; lui aussi, de cette façon, il reverrait Vernelle aux récréations.
Le tambour n’avait pas achevé son dernier roulement, qu’il dévalait à son tour les escaliers, craignant à chaque minute d’être rappelé par l’infirmière.
IV
Fredi recherchait toutes les occasions de se rapprocher de Vernelle, mais celui-ci se tenait prudemment à l’écart, à cause des camarades trop avisés.
Cependant, ils parvenaient à se rencontrer, à échanger quelques mots dans les couloirs. Aux récréations Fredi, astucieusement, se mêlait aux groupes des philosophes qui, d’ailleurs, le traitaient avec dédain.
Peu lui importait, il acceptait toutes les avanies pourvu qu’il fût auprès de son grand.
Lorsqu’il s’en trouvait éloigné, il rêvait à lui, regrettait les doux instants où celui-ci le brutalisait, le faisait mettre à genoux devant lui.
Puis il découvrit autre chose ; il fit des réserves de chocolat, qu’il glissait furtivement dans les poches de Venelle.
Ce dernier, peu à peu, s’attachait au gamin et pour l’instant, aucune idée malsaine ne se mêlait à cette affection. Tout au moins il le croyait, quoique le désir subsistât en lui, mais il se persuadait qu’il serait aisé d’y résister.
De cet état de choses naturellement, les études de Fredi pâtissaient, ses notes baissaient très vite, mais chacun lui manifestait de l’indulgence, à cause de son passé et aussi grâce à l’intervention secrète du Proviseur.
Pourtant, il peinait sur les leçons à apprendre ; il lui semblait que plus rien ne demeurait en son esprit. Pendant la récréation d’une heure, il ânonnait comme jadis des mots et des mots. Quand le tambour roulait, il savait parfaitement ; une fois en classe, tout s’était envolé et il restait, tremblant sur son banc, dans la crainte qu’on l’interrogeât.
Cela arrivait fréquemment ; alors il rougissait, se levait et balbutiait craintivement des lambeaux de leçons.
Mais à quatre heures, tout était oublié, il rejoignait Vernelle sous le prétexte de se faire expliquer le devoir du soir. Ils avaient ainsi quelques minutes d’une relative solitude qui était très douce au cœur de l’enfant.
Il n’osait pas encore proposer au grand des rendez-vous pour les dimanches ; il attendait toujours que l’offre vint de l’autre.
En revanche chaque semaine, il apportait une surprise pour l’ami, dévalisant la maison paternelle avec un tranquille cynisme.
Vernelle acceptait tout sans scrupule, comme sans audace. Fils de petit fonctionnaire, il ne jouissait d’aucun luxe et il ignorait l’argent de poche.
Fredi suivait avec régularité son régime ; il montait à l’infirmerie aux heures des repas et souvent s’y attardait, surtout à midi, ayant toujours trop de temps à rester dans les cours.
Vernelle s’étant plaint de la mauvaise nourriture du lycée, Fredi lui proposa incontinent de venir le voir, aussitôt après le déjeuner ; il s’arrangerait bien pour conserver quelques provisions.
Le grand promit ; possédant la pratique des bâtiments, il connaissait tous les moyens de s’éclipser.
La première fois que Fredi l’attendit, son cœur battait à se rompre. Il avait prévenu l’infirmière, inlassablement indulgente pour ce garçonnet si doux et si débile.
Fredi mangea lentement, se privant avec une astuce infinie, pour que l’ami trouvât un avantage tangible à ces rencontres.
Vernelle arriva, en un galop ; l’infirmière indifférente et sans méfiance les laissa seuls, recommandant seulement :
— Surtout ne fumez pas de cigarettes !
Le philosophe, dont l’appétit se manifestait toujours robuste, sauta sur les restes du garçonnet ; il engouffra jusqu’aux miettes avec une satisfaction sensuelle.
Ensuite, il s’étendit dans le fauteuil, les pouces aux entournures du gilet :
— On est tout de même bien, on se croirait chez le président du Conseil.
Fredi s’appuyait au bras du fauteuil de l’autre et le contemplait, ne trouvant rien à dire, ne souhaitant que d’écouter.
Vernelle, stimulé par la digestion, s’arrêta de bavarder et ses yeux brillants s’appuyèrent un instant sur le petit compagnon.
Il hasarda :
On ferait la lutte que ça dégourdirait le muscle.
Fredi se sentit enlacé, soulevé, délicieusement meurtri, bousculé. Il riait tout bas, acceptant la souffrance avec une sorte de reconnaissance indéfinissable.
Vernelle, le visage turgide, retourna au fauteuil et, avec un rire sourd, se carra voluptueusement. Alors Fredi se rendit compte que celui-là connaissait aussi le jeu de Bertrand.
Il n’en fut pas froissé comme la première fois, parce qu’il éprouvait à l’égard du grand, un sentiment tout différent de celui qu’il ressentait pour Royère.
Il accepta même d’apporter son aide, l’autre affirmant que c’était de beaucoup préférable.
De cette distraction, il ne retira personnellement aucune joie précise, il fut heureux d’avoir rendu service à Vernelle et ce fut tout. Il ne s’étonnait pas non plus de ne point arriver aux mêmes résultats, considérant que ce qui était bien pour un philosophe, n’avait nul intérêt pour un élève de troisième.
Ils redescendirent vers les cours, aussi joyeux l’un que l’autre ; ils prirent seulement la précaution de se séparer un instant avant.
Ce fut dès lors une habitude ; le grand vint partager le repas du petit et celui-ci par surcroît, lui facilitait régulièrement la digestion par un exercice ad hoc.
Ce qui plaisait surtout à Vernelle, c’était que l’enfant ne réclamait rien pour lui-même, satisfait du bonheur du prochain. En réalité, il n’éprouvait point de besoin, l’évolution de son petit être débile s’étant arrêtée en cours de route.
Il demeurait insensible alors que les autres gamins de son âge vibraient intensément. N’ayant pas ce dérivatif physique, la nature se rattrapait sur le sentiment ; Fredi vivait uniquement par le cœur.
Son attachement pour Vernelle grandissait en raison directe des services qu’il lui rendait. En revanche, il avait auprès des camarades souvent malveillants, une protection toujours vigilante.
Si l’on malmenait le petit, le grand arrivait, l’attitude sévère et menaçait de tirer les oreilles au hasard.
Cette sensation de faiblesse auprès de l’ami paraissait délicieuse à Fredi. Il n’ignorait pas la défaillance de ses muscles, mais maintenant, il s’en réjouissait presque. Instinctivement, il doublait cette sensation de débilité d’une crainte qui lui était délicieuse.
Cette crainte l’amenait peu à peu à une soumission aveugle aux volontés de l’ami ; comme leurs rencontres devenaient quotidiennes, il fut très rapidement expert en l’art des caresses. Il suffisait que Vernelle donnât un ordre pour qu’il l’exécutât aussitôt avec une servilité heureuse.
En face du grand, plus rien ne subsistait, l’amour propre, la vanité, la répugnance, tout s’évanouissait.
Quand il voyait le compagnon satisfait, il avait du bonheur pour le jour entier.
Il sut ainsi très vite ce qu’était l’amour et les exagérations des héros de la littérature classique ne lui parurent pas extraordinaires. Il s’exaltait au contraire, partageant leur passion, vibrant à leurs peines et à leurs chances.
Il connut l’amour, la tendresse pure et ignora complètement la sensualité. Sa joie était de procurer du bonheur et non d’en ressentir lui-même.
Pour cette tendresse qui le prenait tout entier, il oublia les prix, son ancien orgueil, jusqu’au désir de travailler. D’ailleurs toute besogne lui devenait extrêmement pénible et le soir, il se couchait régulièrement casqué d’une migraine{{||.}}
À chaque composition il dégringolait d’un ou plusieurs rangs, demeurant cependant, en une moyenne variable, grâce à l’acquis des années précédentes.
Le dimanche, au logis, son père ne décolérait pas ; la barbe au vent il fulminait :
— Tu crois que c’est ainsi que l’on prépare une agrégation ?
Le pauvre gosse ne portait point ses vues si loin ; il se voyait satisfait du présent et s’il cachait un souhait au fond de son cœur, c’était de faire inviter Vernelle chez tante Jeannie, pendant les vacances.
Un dimanche de juin qu’il apporta à Masseret un place de douzième en version latine, il reçut une maîtresse paire de gifles.
Il ne pleura pas, n’y songeant même point ; mais une révolution se produisit en lui, son père lui devint plus cher et le jour entier, il se montra affectueux et sensible. Masseret ne remarqua rien, passant dans les hautes sphères spéculatives à quoi le préparaient ses longues heures de farniente au bureau.
Pour la première fois depuis longtemps, il lui fut pénible le lendemain de quitter le logis. À peine embrassa-t-il sa mère, tandis qu’il fut secoué d’une volupté intense au frôlement de la barbe paternelle contre sa joue.
Il rentra au bahut fort triste, l’âme endeuillée et cette mélancolie ne le quitta que lorsqu’il eut rejoint Vernelle à la récréation de dix heures. Il lui rapportait une boîte de chocolat que lui avait donnée sa mère pour le consoler de ses gifles.
Une boîte entière, le grand n’osa accepter ; Fredi le tranquillisa aussitôt :
— J’en ai une autre, tu penses !
Ce n’était pas vrai, il ne possédait plus rien pour passer sa semaine, mais ce sacrifice lui était doux, lui procurait une jouissance infinie.
Naturellement Vernelle ne partageait point cette exaltation de sentiments, exaltation que, d’ailleurs, il ne remarquait point chez le camarade.
Placide et égoïste, il continuait son bonhomme de chemin, ne négligeant rien pour une amitié qu’il considérait comme temporaire.
Il avait son bachot de philosophie en fin d’année et cela le préoccupait plus que toute autre chose.
Tandis que, les sens repus, il travaillait avec une ardeur calme, Fredi s’alanguissait en des rêveries sans fin. Il songeait au moyen de demeurer auprès du grand, dans son sillage, et ne le découvrait point.
Il manqua honorablement toutes ses compositions de prix, ce qui en d’autres temps l’aurait bouleversé de honte. Il accepta cette fois le verdict de hasard avec une superbe indifférence.
Il se dit que son père lui donnerait encore deux gifles, peut-être davantage et en frissonna d’une crainte voluptueuse.
Au chagrin de sa mère, il ne pensa même pas ; elle semblait peu à peu s’éloigner de son horizon, passer au second plan des intérêts immédiats.
Et puis, il manquait de courage ; chaque jour il s’enfonçait davantage en un anéantissement invincible. Le matin, il se levait les reins brisés ; le soir, à l’étude, il tombait de sommeil. Il lui semblait qu’il aurait été bon de demeurer allongé, de dormir longtemps.
Aux récréations, il s’effondrait sur un banc, tenant, en main, un livre qu’il ne lisait pas. Il regardait ses compagnons qui jouaient, se démenaient ; il en éprouvait plutôt de l’étonnement que de l’envie.
Assurément, il y avait plusieurs garçonnets qui manifestaient le même aveulissement. Il n’essayait point de se rapprocher d’eux, malgré leur commune faiblesse, une défiance au contraire le maintenait éloigné.
Il en remarqua deux qui ne se quittaient jamais, traînaient ensemble dans les coins de cour, chuchotant à voix basse. Comme lui, ils étaient pâles, les paupières bleuies, les membres grêles.
Il ne les envia pas ; l’amitié d’un camarade du même âge ne l’attirait pas ; ce qu’il lui fallait, c’était un grand qui fût fort et le brutalisât à l’occasion.
Dans sa candeur, il ne soupçonnait aucun lien mystérieux entre ces deux inséparables ; il ne pouvait pas supposer que le jeu de Bertrand fut un moyen suffisant de lier deux individus.
Depuis qu’il fréquentait Vernelle, Bertrand d’ailleurs demeurait à l’écart ; il en était résulté qu’il n’avait plus connu aucun succès en version grecque ou en thème latin.
Fredi se retrouvait donc complètement seul, aux moments où Vernelle n’était pas libre. Cette solitude lui plaisait plutôt.
Ce qui fut le plus sensible à son cœur naïf, ce fut l’aversion soudaine que lui manifestèrent plusieurs surveillants. Dès qu’il avait cessé d’être un bon élève, la plupart s’étaient détourné de lui, sentant vaguement une déformation morale grandissante chez cet être timide et trop doux.
Cet état de choses eut pour conséquence plusieurs punitions. Jadis il aurait pleuré de honte et de dépit ; maintenant il supportait tout avec une indémontable équanimité.
Enfin, il se hasarda à inviter Vernelle pour un dimanche, mais celui-ci avait ses occupations dominicales et se déroba. Cependant en face du chagrin du petit, il fit quelques concessions, on se retrouverait à quatre heures, à l’extrémité du Mail, endroit voisin de la campagne.
Pour ce rendez-vous, Fredi soigna sa toilette encore plus que de coutume ; il choisit une cravate scintillante et un col qui resplendissait.
À l’heure fixée, il se précipita, courut presque tout le long du Mail.
Soudain, il aperçut Vernelle sous les arbres ; il s’arrêta, livide et dût s’accoter à un fût pour ne point tomber. Une souffrance inconnue lui déchira le cœur.
Il repartit cependant, luttant contre l’émotion qui le troublait.
Vernelle tenait, au bras, une dame. Une de ces femmes poudrées et maquillées qui offrent leur sein aux carrefours.
Quand elle le vit, elle lui sourit et d’une main gantée tapota sa joue fraîche. Il répondit malLa docilité naturelle de Fredi l’obligea à plier… (page 87) à ces avances, s’enfonçant davantage en sa rancune.
Il marcha auprès d’elle toutefois, prêtant une oreille curieuse à la conversation égrillarde. Maintenant, il comprenait mieux, grâce aux enseignements de Vernelle. Toutefois, il ne découvrait rien de drôle, ni d’attirant en ces propos.
En dehors de la ville, ils s’assirent tous trois sur un tertre, la femme ouvrit un sac et partagea des gâteaux.
Fredi fut jaloux ; il saisissait brusquement que celle-là aussi faisait des cadeaux à son ami, lequel était beau autant que robuste.
Vernelle dut se sauver de bonne heure ; Fredi voulut le suivre, mais il le repoussa craignant qu’il ne le retardât encore.
Alors l’enfant resta avec la femme, son ennemie.
Celle-ci notant l’attitude rancuneuse du gamin, s’en amusa, croyant à une timidité. Elle le jugea assez grand pour connaître les secrets de l’amour et s’autorisa quelques révélations.
La docilité naturelle de Fredi l’obligea à plier devant cette volonté nettement exprimée et il rendit à Mlle Laure, le même service qu’il rendait d’ordinaire à Vernelle.
Bonne fille, elle tenta de le récompenser, mais elle y renonça bien vite, découragée par un insuccès tenace.
Elle eut pour l’enfant une moquerie anodine, néanmoins, il lui en garda rancune.
De nouveau seul, il réfléchit à ces choses, arrivant aussitôt à la conclusion que sous ce mystère de la chair se cachait uniquement une illusion.
Au logis, il fut morne la soirée entière ; en lui, il semblait y avoir des fibres brisées, la croyance à l’amitié avait reçu un choc trop rude.
Il ne saisissait point pourquoi Vernelle éprouvait le besoin de la compagnie d’une femme, puisque lui-même se pliait à toutes ses volontés. Évidemment, il existait une grande différence de conformation, mais ce détail ne pesait pas pour lui. Il ignorait, ou plutôt oubliait le rapprochement véritable et se persuadait que tout se passait en à peu près, comme cela avait lieu entre eux.
Il rentra au lycée le soir et dans son lit, pleura amèrement. Il avait l’impression que Vernelle lui échappait, qu’ils ne seraient plus unis désormais, comme ils l’étaient dans le passé.
Le lendemain, à l’infirmerie, il fut étonné de retrouver le camarade en tout semblable à ce qu’il était deux jours plus tôt.
Le grand réclama, de sa complaisance, des services identiques et il s’y soumit avec une joie intense.
Néanmoins, il vit revenir le dimanche suivant avec une véritable terreur. Habilement, avec des ruses bien féminines, il questionna l’ami, cherchant à savoir s’il rencontrerait encore la dame poudrée.
Vernelle ne prêta aucune attention à cette jalousie, que d’ailleurs, il ne soupçonnait pas. Il avoua la vérité, c’est-à-dire qu’il passerait quelques heures chez cette aimable personne, en échange de quoi il aurait des cigarettes de luxe et autres avantages d’ordre pratique.
Ce dimanche-là fut, pour lui, une journée d’amertume, il négligea tous ses plaisirs habituels, recherchant la solitude pour penser à l’ami.
Son père le boudait, sa mère le cajolait ; c’était toujours ce qui se produisait, les parents ne s’entendant jamais sur la conduite à tenir à son égard.
Tout lui demeura indifférent, même les reproches du chanoine Fortan qui vint les voir dans le courant de l’après-midi. Le père criait qu’il était un fainéant n’apprenant plus rien et dégringolait à chaque composition.
À tout cela, il répondit par un sourire, mais qui pouvait exprimer aussi bien le regret que la bêtise la mieux prononcée.
Il fut heureux lorsqu’il put s’échapper de cette ambiance morne et retrouver les murs gris du bahut, l’odeur de moisissure qui flottait partout. Il était vieux déjà, n’ayant aucune aspiration stimulante, seulement le désir non exprimé de la servitude.
Il y avait en son âme un sentiment de faiblesse indéfinissable ; il avait besoin auprès de lui d’une protection virile qui se teintât de sévérité, voire de brutalité.
Abandonné à lui-même, il n’était plus rien, avec une sensation attristée d’isolement. V
La distribution des prix avait été, pour Fredi, une défaite remarquable, ses camarades eux-mêmes en furent stupéfaits. Rien que de pauvres accessits, à lui que l’on avait toujours considéré comme un sujet d’élite.
Son père en fit retentir la maison entière de ses grondements furieux ; sa mère tomba incontinent dans une sombre mélancolie.
Le soir même, Masseret hurla :
— Je ne veux plus le voir, qu’on l’envoie immédiatement chez ma sœur Jeannie.
Le cœur de l’enfant bondit de joie ; il n’avait qu’un regret : celui de perdre Vernelle. Il s’était bien hasardé à offrir à celui-ci quelques jours de repos chez la bonne tante, mais le philosophe qui venait d’acquérir son diplôme avait d’autres aspirations.
Mme Masseret pleura ; elle avait espéré garder son fils au moins quelques jours ; le père fut intraitable, il fallut que, dès le lendemain matin, on préparât les malles.
Habitué à feindre, il n’eut aucune difficulté à paraître triste en montant dans le wagon ; sa mère versait des larmes ; bon enfant, il inonda son mouchoir.
Mais, le train en marche, un large sourire détendit ses traits et, certain de n’être vu par personne, il se livra à quelques gambades.
La bonne tante certainement ne lui en voudrait point de n’avoir eu que des accessits, elle ignorait ce qu’était l’École Normale et l’agrégation.
Le voyage était peu long ; Fredi sagement s’installa dans une encoignure et regarda défiler le paysage. Une idée triste s’incrustait en lui malgré tout, le souvenir de Vernelle endeuillait ce début de vacances.
Bientôt il reconnut les sites habituels, ceux qu’il revoyait chaque année à la même époque et aussitôt son chagrin s’évanouit.
Le train stoppa à une halte ; Fredi, avec fébrilité, ouvrit la portière et sauta sur le quai.
Deux bras vigoureux le saisirent, l’étreignirent, tandis que des baisers sonores se plaquaient sur ses joues.
La tante Jeannie, douce paysanne, veuve depuis bien des années, gardait, au fond du cœur, un grand orgueil pour ce neveu, un petit monsieur, et qui avait déjà tant de choses dans la tête.
Cette fois cependant, elle eut une grimace étonnée :
— Comme le v’là mon pauv’ petiot ! on ne mange donc pas à ton école ?
Elle le palpait, le tournait, l’examinait avec une sagacité de maquignon.
Cet arrêt de croissance chez l’enfant frappait son bon sens naturel et elle s’en inquiétait sur le champ.
Elle supposait toutefois que durant ces deux mois, une bonne suralimentation viendrait à bout des dégâts.
Au dehors de la station, il y avait un cabriolet qui les attendait, cabriolet attelé d’un bidet aux poils roux et au trot saccadé.
Fredi courut et caressa la bête de tapes amicales sur le flanc. Déjà il recommençait à vivre, à découvrir autour de lui quelque joie.
La tante Jeannie conduisait elle-même avec des : hue ! dia ! qui amusaient l’enfant.
Les yeux agrandis, il contemplait la plaine unie toute ruisselante d’or ; çà et là il reconnaissait une maisonnette, un site quelconque.
La vieille répétait avec mauvaise humeur :
— Comme te v’là maigre ! Et t’es blanc à croire que t’as pu d’sang.
Au détour du chemin on aperçut la ferme, tassée sous son toit de tuiles plates et brunes. Fredi, incapable d’attendre, sauta à terre et se mit à courir. Il dépassa aisément le cheval qui n’éprouvait pas la même hâte.
Il retrouva la cour telle qu’il l’avait quittée, avec ses poules qui picoraient inlassablement et le chien Black qui était blanc et jaune.
Les voisins se montraient à leur porte, criant joyeusement :
— Alors le v’là vot’ p’tit collégien, mère Jeannie.
Elle hocha la tête :
— Faut voir comme ils me l’ont arrangé dans c’t’école, y a pus d’viande, rien que d’la peau.
Fredi s’était calmé, il crut devoir manifester une certaine dignité, en face de ces paysans au visage tanné. Il saluait gracieusement, soulevant sa casquette, faisant voler au vent du matin ses boucles blondes et soyeuses :
— Qu’il est beau tout d’même ! fit une commère admirative.
Ce teint de lait, ce petit visage aux traits réguliers, amenuisés, cette distinction du corps svelte, l’enchantaient :
— Un vrai p’tit Jésus ! conclut-elle.
Il différait évidemment des gars du village, rustres vigoureux et hâlés. Déjà auprès d’eux, la plupart des cousins, il faisait figure d’aristocrate.
La tante Jeannie l’entraîna, pressée de commencer son traitement de suralimentation.
Orgueilleux, il parla de devoirs de vacances ; elle rit les poings aux hanches, ballottant ses seins énormes qui gonflaient sa camisole de toile :
— Oui, oui… on verra ça plus tard, mon gars, quand tu auras des joues et quelque chose sur tes os de jambes.
Pour débuter, elle lui fit avaler un bol de lait et un œuf frais ; ensuite, elle l’autorisa à aller se promener. Il s’en fut visiter l’étable, salua le cochon au passage, grimpa au grenier respirer le parfum âpre des foins.
Il se grisait de souvenirs, oubliant momentanément tout ce qui avait fait ses joies récentes.
Quand il reparut dans la grande cuisine de la ferme, il était déjà transfiguré, un peu de rouge rutilait à ses joues.
La journée entière fut une suite de surprises joyeuses ; chaque objet, chaque pièce lui rappelait un plaisir puéril. Ce ne fut que le lendemain qu’il eut le temps de parcourir la campagne environnante.
Les blés frissonnaient sous la brise légère, les avoines s’inclinaient mollement entraînées sous le poids d’épis trop lourds. Le soleil étalait ses lames d’or sur les prairies d’un vert cru.
Fredi respirait à pleins poumons ; il marchait gaiement, la tête haute, satisfait de cette solitude et de ce silence.
Il soliloquait à mi-voix, accompagnant cette conversation avec un être invisible de grands gestes des bras.
Il était heureux, rien ne lui manquait pour l’instant, le passé était loin, l’avenir caché par le voile du temps.
Il s’allongea au creux d’un vallon et la nuque sur les mains croisées, il s’alanguit, goûtant une jouissance perfide à sentir la chaleur solaire percer ses vêtements.
Le souvenir de Vernelle lui revint ; il demeura un moment songeur, mais ses regrets furent fugitifs. L’amitié peut-être ne valait pas la solitude, l’absence de peur et de contrainte qu’il connaissait toujours auprès des humains.
Des paysans passèrent près de lui, poussant, devant eux, leurs attelages pour rentrer au village.
Il en conclut que midi approchait et se leva, nonchalamment, nullement ramené au logis par la faim.
La tante Jeannie dès le seuil l’examina puis secoua la tête ; elle jugeait que le mieux ne se manifestait pas assez vite.
Elle s’assit sur une chaise et attira l’enfant entre ses genoux, pour le palper, le soupeser. Des idées plus sérieuses lui traversèrent l’esprit :
— Dis donc, tu n’as pas encore écrit à tes parents… qui font tant de sacrifices pour toi !
C’était là une phrase consacrée que l’on répétait journellement à Fredi ; mais il ne parvenait jamais à se préciser les sacrifices immenses que s’imposait son père par exemple :
— Je le ferai aujourd’hui, répondit-il, docile.
Ses parents, il les avait totalement oubliés, même sa mère qui était douce. Entre eux et lui existait une incompréhension définitive qu’il ne chercherait d’ailleurs pas à faire cesser.
Que lui importait, après tout ? Il vivait depuis longtemps, d’une vie intérieure qui lui était bien personnelle et dont nul ne pouvait exactement sentir les nuances.
Inconsciemment il avait cherché autour de lui, sinon l’âme sœur, tout au moins une compagnie qui jouit de la même sensibilité. Partout, il n’avait rencontré que brutalité et égoïsme. Il se désintéressait du genre humain tout entier.
À table, en face de tante Jeannie qui le surveillait, il mangea sans faim, se forçant pour être agréable à la vieille qui lui était indulgente. Ce n’était pas elle exactement qu’il aimait ; elle restait pour lui un symbole, elle représentait l’ambiance de quiétude et de sérénité qui l’environnait. Elle était la campagne, la liberté, le soleil, les senteurs pénétrantes des prairies.
Après le repas, elle l’obligea à s’allonger un moment à l’ombre, prétendant que cela « faisait engraisser ».
Il se plia en souriant, à cette exigence, et puis, allongé, il se trouvait toujours bien, seulement dans cette position, il ne sentait pas la fatigue qui lui coupait les jambes, lui rendait les reins mous, tout l’être fléchissant.
Ensuite, il avait la liberté de s’éloigner. La plupart du temps, il s’en allait par la campagne, à petits pas, soliloquant à mi-voix, ayant des conversations extraordinaires avec des interlocuteurs invisibles.
Il finissait toujours par s’asseoir en un creux ombreux, se perdant aussitôt en une rêverie vaine.
En ces minutes son esprit lui-même s’anéantissait en un voluptueux engourdissement. Devant ses yeux mi-clos, passaient des images confuses auxquelles il ne s’arrêtait jamais.
Le surmenage intellectuel de l’enfant durant les années de formation, prenait sa revanche. Non seulement le corps s’abîmait en une paresse languissante, le cerveau lui-même refusait tout travail.
Il ne rentrait jamais tard, malgré son amour de la solitude, il avait peur du crépuscule, de l’obscurité. La nuit se peuplait pour lui de mille bruits fantastiques et parfois, quand il prêtait l’oreille, il entendait comme la marche cadencée d’un groupe d’hommes, au loin. Ceux-là, c’étaient les ennemis ; alors il se faisait tout petit et s’il se trouvait au lit, il se cachait peureusement sous la couverture.
Durant ces stations à l’ombre, il pensait quelquefois à Vernelle, mais il ne lui donnait qu’un regret fugitif. Il s’étonnait même de n’avoir plus de peine.
Au bout du compte, la solitude actuelle ne lui pesait point et il ne souhaitait pas encore avoir un nouvel ami.
Les gamins du village le considérant comme un monsieur, le tenaient à l’écart de leurs jeux et il s’en montrait satisfait.
Quand il arrivait à la ferme, tante Jeannie l’attendait régulièrement devant la porte de la cour. Aussitôt elle l’entraînait ; c’était l’heure de boire son lait en mangeant deux épaisses tartines de beurre.
À ce régime, il se remit rapidement ; ce n’était pas la vigueur absolue, mais un mieux relatif, parce que la guérison complète aurait réclamé un véritable traitement, ce que la routine familiale ne pouvait comprendre.
À ce petit corps, arrêté dès sa croissance par l’effort cérébral soutenu et trop précoce, un repos entier, un stimulant puissant étaient nécessaires. L’usure était trop avancée, on devait revenir en arrière, considérer cet enfant de quatorze ans comme un gamin de onze et agir en conséquence.
Cependant, un peu de force lui revenant, il reprit une gaîté relative, perdit, d’une façon passagère, cette humeur morose et ennuyée qui lui était habituelle.
Les promenades se firent plus longues, il s’en alla plus loin à travers les prés, traversant les chaumes aux tiges durcies et sèches.
La fatigue toutefois finissait par l’obliger à une halte.
Il s’accroupissait, à l’ombre, dans la solitude silencieuse.
Au début des vacances, à ces minutes de repos, il ne réclamait point d’occupation, se contentant de la molle somnolence qui l’enveloppait de béatitude.
Maintenant, il n’en était plus de même ; à peine était-il assis qu’il s’ennuyait. Mais d’autre part, la fatigue l’empêchait de poursuivre son chemin.
Alors, il s’amusait au petit jeu que lui avait révélé Bertrand. Il faisait cela machinalement, comme il aurait tricoté par exemple, sans éprouver aucune sensation particulière.
Cependant ce simple geste ranimait ses souvenirs ; il revoyait Vernelle autoritaire et impatient qui le pliait à ses exigences les plus saugrenues.
Ces souvenirs lui étaient doux à caresser, mais il ne pouvait regretter l’ami puisqu’il ne le reverrait plus. Le philosophe devenu étudiant allait prendre son vol vers Paris.
Ne pouvant plus regarder dans le passé, son rêve s’envola vers l’avenir. Il se fit ainsi un ami idéal qui aurait les mêmes exigences que Vernelle, mais aussi lui manifesterait de la tendresse, le défendrait contre les ennemis plus forts qui l’attaqueraient.
En revanche, il lui serait tout dévouement, lui procurerait ces plaisirs étranges auxquels les grands tenaient tant et qui lui étaient si indifférents.
Lorsque le crépuscule approchait, il abandonnait son rêve tristement et revenait à la réalité. Il s’en retournait au village, à petits pas, les mains derrière le dos.
Les paysannes qui le voyaient ainsi le donnaient en exemple à leurs galopins de fils :
— Voyez comme le petit monsieur est sérieux, on voit bien qu’il a déjà des choses plein la tête !
Il entendait parfois et une vanité lui faisait monter la rougeur au front. Pourtant, il se rappelait que la distribution des prix avait été un désastre.
Au logis il trouvait tante Jeannie joyeuse et tonitruante qui le forçait à absorber une grande tasse de lait et à gober un œuf du matin.
Il arrivait à manger ainsi de deux heures en deux heures ; à ce régime, avec son peu d’activité, il engraissait. La bonne femme triomphait :
— On te renverra à papa et à maman, gras comme un petit goret.
Et elle l’embrassait avec autant d’amour que de brusquerie.
Ces caresses pourtant ne lui étaient pas agréables ; il lui plaisait d’être aimé, mais à cette affection, il manquait quelque chose d’imperceptible.
Le soir au lit, il n’avait point de rêves, nulle songerie, il s’endormait immédiatement, allongé sur le ventre, les deux poings sous l’oreiller.
VI
Les vacances s’avançaient, plus d’un mois s’était écoulé et Fredi errait toujours seul à travers la campagne. Il s’arrêtait régulièrement sous un arbre et s’occupait au jeu illusoire devenu maintenant une habitude.
Un jour, d’un taillis voisin, émergea un jeune homme. Il était fort rouge et ses yeux brillaient.
Fredi le reconnut vaguement ; c’était le fils d’un paysan du village voisin, qu’une bonne instruction primaire avait conduit dans l’enregistrement. Il débutait, n’ayant pas été soldat.
Fredi, tant bien que mal, dissimula sa distraction et se leva, les joues rutilantes.
L’autre le salua d’un sourire engageant et l’interpella :
Fredi se dit :
— Il n’a pas vu !
Et aussitôt se tranquillisa ; il accepta même la compagnie du jeune homme pendant quelques instants. Il sut ainsi qu’il s’appelait Jean Arcines et gagnait déjà de l’argent, chose merveilleuse.
Cette première rencontre ne laissa en son esprit aucune impression. À peine arrivé chez lui il ne pensait plus à l’employé d’enregistrement. Il se retrouva pris dans l’engrenage des habitudes déjà acquises, soumis à la volonté de sa tante.
Cette autorité était douce, elle se nuançait de bonhomie. C’était surtout ce qui plaisait à Fredi ; il aimait le rire clair de la paysanne, sa manière gaie de tout considérer en la vie. Ceci le changeait un peu de cette mélancolie qui se cachait en lui.
Les amusements ordinaires de l’enfance lui semblaient puérils ; déjà il se sentait trop sérieux, trop mûri pour ces jeux brutaux qui lui paraissaient ridicules.
En revanche, il ne lisait plus, anéanti par une fatigue mentale qu’il ne devinait point. Parfois cependant, il jetait un coup d’œil distrait sur le journal et d’un air dédaigneux, laissait tomber un aphorisme bref, comme conclusion à sa lecture.
Cependant ce jour-là, sa tante le vit de loin revenir avec Arcines ; elle ne lui en parla pas immédiatement, mais à l’heure du dîner, elle conseilla :
— Tu devrais te faire ami avec le fils Arcines, c’est un bon sujet qui n’a donné à ses parents que des satisfactions.
Fredi ne prêta qu’une minime attention à cette recommandation. Le lendemain tandis qu’il s’en allait à travers la campagne comme de coutume il n’y pensait déjà plus.
Il ne remarqua donc point que le jeune homme le surveillait de loin et il s’accroupit en un coin ombreux, ainsi qu’il en avait l’habitude.
Naturellement après quelques minutes d’inaction, il s’abandonna à ce jeu mécanique qui lui était au moins une occupation.
Il n’entendit point le feuillage s’agiter près de lui et, soudain, Arcines émergea au milieu des branches.Il n’entendit pas le feuillage s’agiter… (page 109) Il eut néanmoins le temps de se cacher et lorsque le grand vint s’asseoir auprès de lui, tout était rentré dans l’ordre. Un lambeau de phrase lui revint en mémoire.
— Il a donné toute satisfaction à ses parents.
Il envia ce jeune homme élégant et doux que l’on prisait d’une façon aussi générale, tandis que lui-même n’avait point eu le prix de version latine.
Julien Arcines avait de la douceur, en effet, une certaine timidité qui l’avait tenu éloigné du commerce des femmes publiques. Les quelques jours qu’il passait au village restaient ses seules joies ; il menait l’existence terne de petit employé de province, au maigre pécune et dénué d’espérances.
Il se voyait attiré par Fredi, parce que celui-ci semblait prisonnier de la même habitude que lui.
Ils restèrent un instant l’un près de l’autre, n’échangeant que des phrases brèves. Une gêne les séparait et ils n’osaient se regarder.
Mais Julien posa son bras sur l’épaule de Fredi et celui-ci sentit glisser, en lui, un plaisir indéfinissable.
Ses yeux se tournèrent vers le grand, mais ils se rabaissèrent aussitôt, comme si le garçonnet eut craint de laisser deviner la pensée qui lui traversait l’esprit.
Ils demeurèrent ainsi, très rapprochés, parlant peu, mais éprouvant à ce contact imprécis de leurs épaules, un contentement profond et quiet.
Puis ils se levèrent pour faire quelques pas et instinctivement Fredi se suspendit au cou du grand.
Ils revinrent vers le village, mais en passant par le chemin des écoliers, se perdant au milieu des champs que le soleil nuançait de teintes cuivrées.
Ils parlaient peu, jouissant plutôt de ce demi silence qui les enveloppait comme une volupté perverse.
Quand ils atteignirent les abords du hameau, le crépuscule étendait sur les êtres et les choses un voile translucide et gris.
Ils s’arrêtèrent d’un commun mouvement, leurs regards se croisèrent et un embarras les paralysa.
Julien, ne sachant que dire, se pencha et Fredi haussa la tête. Ils s’embrassèrent machinalement, comme si cela eut été une chose naturelle, entendue entre eux au préalable.
Fredi se sauva en courant ; il avait du bonheur plein le cœur et ne savait pourquoi. Sa tante le félicita :
— Tu t’es promené avec le fils Arcine, t’as bien fait, il ne te donnera jamais que de bons conseils.
Sans répondre, il pénétra dans la cuisine et se laissa tomber sur une chaise. La lassitude ancienne le reprenait subitement, lui coupant les jambes, lui amollissant les reins.
Il absorba son bol de lait, mais il pensait, à Arcines qui l’avait embrassé. Vraiment il se voyait heureux de cette solution à leur longue causerie.
Ses idées évidemment s’enchaînèrent, il compara Julien à Vernelle. Le premier assurément primerait l’autre par l’élégance, l’absence de brutalité, la mollesse des mouvements et des gestes.
Aussitôt il fut impatient de le revoir et regretta que la nuit fût sitôt venue.
Sa fatigue physique était telle qu’il s’endormit à peine au lit ; en revanche, il se leva très tôt, impatient de retrouver l’ami, au milieu de la campagne blonde.
Aucun rendez-vous n’avait été fixé entre eux mais une voix mystérieuse lui affirmait que Julien l’attendait déjà.
Il dépêcha le déjeuner et s’enfuit, avec, au cœur, la peur qu’on ne le rappelât.
Il n’eut pas d’étonnement en apercevant Arcine accroupi au fond d’une excavation moussue.
Le grand connaissait aussi le jeu de Bertrand ; Fredi en eut la preuve et en éprouva comme un plaisir intérieur qui se doublait d’une inquiétude.
Le rapprochement entre Julien et Vernelle se fit aussitôt dans son esprit ; ils avaient à peu près le même âge, mais différaient au point de vue physique.
Arcine, un peu rouge, avait quitté sa cachette pour sauter auprès du nouvel ami. Il se pencha et l’embrassa, comme la veille, prolongeant le baiser davantage.
Ils firent quelques pas et le grand, la voix trouble, fit jurer au petit que jamais il ne révélerait ce qu’il avait vu.
Ce fut un secret entre eux qui les unit plus étroitement. Fredi souriait en écoutant Julien qui lui tenait, à ce sujet, les mêmes propos que Bertrand ou Vernelle.
Ainsi de quelque côté qu’il se tournât, c’était toujours la même préoccupation charnelle, le même désir qui bouleversait le physique et le mental.
Il se sentait une teinte de pitié pour ces malheureux que torturait ce continuel besoin.
La chaleur de septembre se faisait lourde ; ils s’engagèrent dans un boqueteau qui les enveloppa de son ombre. Une moiteur flottait dans l’air, montant de la glèbe en travail, s’accrochant aux branches feuillues qui frissonnaient légèrement.
Fredi était ému ; Julien l’avait pris dans ses bras et lui assurait qu’il était son ami.
Une tendresse incompréhensible les lia soudainement et Fredi se sentit redevenir, auprès du grand, l’esclave docile qu’il avait été pour Vernelle.
Arcine avait autant d’exigences mais moins d’égoïsme. Ce fut de sa part peine perdue, Fredi demeura insensible, ne trouva sa joie que dans la vue du bonheur des autres.
Il ne réclamait rien pour lui ; bien au contraire, il ne souhaitait que de se dévouer silencieusement.
Quand ils revinrent à travers la campagne ruisselante de lumière, Julien était froid, indécis ; Fredi se suspendait à son bras et le contemplait amoureusement. Pour lui, ce n’était plus le même être, c’était un fort, un protecteur qu’il avait eu un moment, très faible auprès de lui.
Ils se séparèrent ; Julien avait hésité une seconde ; mais finalement l’avait embrassé. Il nota cette hésitation et en fut peiné, se demandant avec angoisse si leur liaison était déjà terminée.
Tout en regagnant le logis, il se répétait mentalement les paroles de sa tante :
— Il ne te donnera que de bons conseils !
La tante Jeannie qui avait des cheveux gris ne pouvait vraisemblablement pas se tromper ; elle connaissait la vie et les hommes. Cet encouragement tacite lui fut agréable, il y trouvait la preuve qu’il ne faisait pas mal.
Durant le déjeuner, il se montra d’une gaîté exubérante ; il avait la sensation de n’être plus seul dans la vie, que la terre subitement était devenue plus petite.
Souvent, après le repas, la tante le prenait sur ses genoux comme lorsqu’il était petit et le berçait en bavardant.
Il s’étonna cette fois de constater que les baisers de la paysanne lui étaient indifférents, tandis que ceux de Julien lui arrachaient des frissons qui le secouaient tout entier.
Ainsi que cela lui arrivait souvent, la bonne tante le palpa, aux bras, aux jambes, afin de juger de son embonpoint.
Elle manifesta un brusque découragement : quelques jours plus tôt, elle avait eu l’impression qu’il engraissait et voilà que, maintenant, il n’était pas plus gros qu’une bergeronnette un jour d’hiver.
Elle se lamenta et se jura de doubler le régime des œufs et du laitage ; malgré son impatience, elle ne le laissa courir aux champs avant qu’il ne fût reposé.
Après une heure de far-niente, il réussit à s’enfuir.
Hagard presque, il fouilla tous les alentours ; Julien n’était pas venu. Il en reçut au cœur comme une blessure aiguë et lorsqu’il fut certain que le grand ne le rejoindrait plus ce jour-là, il s’accota à un arbre et éclata en sanglots.
Il ne mesurait pas encore tout l’égoïsme de l’homme, mais il éprouvait une amertume insurmontable, il ne comprenait point que Julien n’eut autant d’impatience que lui, à se réunir pour ces quiètes causeries, les promenades lentes à travers les chaumes qui meurtrissaient les chevilles.
Il aurait pu se raisonner, se dire que l’ami n’était pas aussi libre que lui, parce que plus grand. Il n’essaya même pas, préférant sentir douloureusement son chagrin.
En rentrant il trouva une lettre de son père, brève et sèche, suivie de deux pages de sa mère. Tandis que celle-ci lui recommandait de se reposer, de bien manger, Masseret lui demandait s’il avait terminé ses devoirs de vacances.
Tout cela le laissa indifférent, il n’avait point d’attaches avec le home qu’il connaissait à peine ayant toujours vécu en pension ou chez la tante Jeannie.
Cependant, pour tuer son ennui jusqu’à l’heure du souper, il s’occupa de ces tristes devoirs de vacances. Il les termina ce soir-là, bâclant plusieurs jours en une fois.
Il avait l’impression que le travail lui redevenait plus facile, comme les années précédentes, en cinquième et en quatrième où la mémoire suffisait à tout.
Cette tache achevée sous le regard admiratif de la tante, il eut un soupir de soulagement ; cela lui promettait quelques jours de tranquillité, jusqu’à la rentrée.
Le lendemain, il repartit aux champs, de très bonne heure et rencontra Julien qui l’attendait.
Le grand l’entraîna avec une sorte de fébrilité agressive vers le boqueteau et ils s’assirent sur la mousse.
Ce fut bientôt dans ce petit bois qu’il goûta aux seules minutes de bonheur de tout un jour. Avant, Arcine s’impatientait, après il devenait froid, indifférent, cherchant toujours un prétexte pour s’éloigner.
De cette conduite, il ne lui en voulait pas, mais cachait, en son cœur, une désespérance lancinante.
Il lui semblait que le sentiment partageait la faiblesse de son être physique, qu’il réclamait toujours de s’assoupir.
Parce que malgré le grand air et la suralimentation, Fredi n’avait point vaincu la fatigue étrange qui était en lui.
Continuellement, il éprouvait ce même besoin de s’asseoir, de s’allonger même et de demeurer immobile, les yeux clos, le cerveau vide.
Un effort prolongé le brisait encore, moins rapidement, certes, mais par exemple, il ne pouvait se permettre une longue marche comme Julien.
Il ne s’étudiait pas, mais il constatait, poussé en cela par l’instinct de l’auto-analyse, que ce n’était pas exactement une fatigue qui le terrassait ainsi, mais plutôt une perpétuelle mollesse.
Ce qui n’empêchait point qu’il ignorât ce qu’il souhaitait. Le matin, il ne désirait pas rester au lit, mais à peine l’avait-il quitté qu’il le regrettait.
Julien avait pris l’habitude de ne jamais plus apparaître l’après-midi. Il avait eu, le matin, ce à quoi il aspirait ; ensuite, il se désintéressait du petit compagnon qui ne pouvait, à cause de son âge, partager ses goûts et ses ambitions.
Fredi, docilement, accepta cette attitude à son égard, et il reprit ses promenades solitaires, s’accroupissant dès que ses jambes s’amollissaient et s’abandonnait à sa distraction habituelle.
Ce fut à l’un des derniers jours de vacances, que cette distraction, d’ordinaire mécanique, eut une solution. Il en fut étonné, plus inquiet que joyeux. Il se voyait soudain semblable à Bertrand, à Vernelle, à Julien, qui pliaient sous le joug charnel.
Il eut un dégoût mêlé de crainte pour cette terminaison imprévue et il garda l’impression intime qu’elle lui était dangereuse.
Le jour suivant, quand il rencontra Arcine, il éprouva, en face de lui, une sorte de honte insurmontable. Il fut plus doux, plus docile encore que de coutume, et il évita de parler de ce qui lui était arrivé la veille.
Durant l’après-midi, dans la solitude, il essaya encore, mais poussé surtout par la curiosité. Évidemment, le même fait se reproduisait et il en conçut aussitôt de la mauvaise humeur.
La soirée entière, il conserva comme un regret de s’être abandonné à cette extrémité. Tant que le jeu avait lieu sans solution, il l’acceptait comme une distraction anodine, mais maintenant, tout était changé et cela le répugnait.
Il se réveilla au matin, troublé par la même hantise. Honteusement, il se cacha et s’habilla en hâte.
Par la tante Jeannie, avant de sortir il apprit que Julien était reparti la veille au soir, pour la ville provinciale où il travaillait.
Ce fut pour l’enfant un véritable coup de massue ; une peine aiguë le pénétra, il désespéra de tout ce qui était sentiment. Il ne s’étonnait point que l’ami ne lui eut pas à l’avance parlé de son départ, il lui en voulait seulement de n’avoir pas eu un mot de tendresse pour marquer leur séparation.
Il se sauva et se dissimula dans le grenier parmi les foins séchés pour pleurer à l’aise. Presque la matinée entière, il versa des larmes, se lamentant sur un malheur imprécis qui l’atteignait directement.
L’après-midi, d’autres soucis vinrent l’occuper et momentanément il oublia son chagrin.
La rentrée était proche, sa mère lui avait écrit mille recommandations et il prépara ses affaires.
La tante Jeannie pleurait dans les coins, se cachant pour essayer ses yeux, d’un pan de son tablier bleu.
Il comprit que c’était à cause de son départ qu’elle était ainsi, et il en eut pitié infiniment.
Avec la spontanéité de l’enfant, il se jeta dans ses bras en répétant :
— Pleure pas, tante Jeannie, je reviendrai à Pâques si tu le demandes à papa.
Cette perspective la tranquillisa et elle lui sourit. Elle regrettait, en effet, ce gamin paisible et tendre, plein d’attention et d’une nature affectueuse qui lui était une compagnie dans la solitude de son veuvage.
Le départ eut lieu quelques jours plus tard ; on attela de nouveau la jument au vieux cabriolet et l’on reprit le chemin de la gare.
Quand il se vit dans son compartiment, avec les roues grinçantes au-dessous de lui, Fredi fut saisi par un découragement immense. Il entrevoyait déjà les hautes bâtisses grises du lycée, les classes avec leur odeur spéciale de boiseries, de poussières, de sueurs humaines, les pions avec leur mine rébarbative de salariés tyranniques.
Il en ressentit comme une terreur intérieure. Ainsi il allait retourner en cette prison, ensevelir sa jeunesse, sa gaîté dans cette atmosphère de mélancolie et de tristesse ?
Il aurait voulu se révolter, revenir en arrière vers le soleil lumineux, par les prairies odorantes, dans le grand silence bruissant de la campagne.
Sa mère l’attendait à la gare ; dès qu’elle l’aperçut, elle se précipita et l’étreignit avec une sorte de fureur.
Péniblement, il se dégagea ; cette expansion, en public, le gênait.
Elle le contempla et s’extasia :
— Comme tu as bonne mine !
Il sourit bêtement et pensa :
— Maman est devenue bien jaune !
Elle le prit par la main, comme lorsqu’il était tout petit et ils quittèrent la gare. Il trottinait maladroitement, ennuyé de se voir tenu ainsi et, pourtant, manquant d’énergie pour se libérer.
Aux questions maternelles, il répondait à peine, se renfermant en une maussaderie agressive.
Jamais la petite ville ne lui avait paru si terne, si privée de lumière ; c’était pour lui un avant-goût du lycée.
Lorsque son père revint du bureau, il l’examina, comme sa mère :
— Ah ! te voilà galopin ? tu as bonne mine, tu dois être fort comme un turc… J’espère que maintenant tu travailleras à l’école, sinon c’est l’apprentissage…
Il caressa sa barbe d’un geste doux, tandis qu’une ironie brillait dans ses yeux. Il se complaisait en sa tyrannie de maître incontesté au logis, et il lui était agréable de voir le gamin, penaud et bêta devant lui.
Quand il put échapper à cette compagnie, Fredi ne s’attarda pas, il se sauva dans sa chambre.
Il se sauva dans sa chambre… (page 18) VII
Fredi avait passé en humanités, mais il se voyait perdu, soudainement. L’étude lui paraissait une chose nouvelle, la mémoire maintenant ne pouvait plus lui venir en aide, et il fallait tirer beaucoup de son propre fond.
Il resta habile en thème latin assurément, mais il se vit aveugle au milieu des finesses du français. Heureusement, il se rattrapa sur l’histoire et la géographie et il réussissait à apprendre les dates avec une régularité de mécanique.
Cette transformation dans les études l’abasourdit, il perdit sa suffisance ancienne et devint timide, hésitant, au point que parfois l’on pouvait le croire absolument idiot. Il rougissait, balbutiait, tandis que son cœur battait à se rompre.
Les professeurs ne tardèrent pas à se désintéresser de lui. D’ailleurs le fait était fréquent, beaucoup de ces phénomènes des classes de grammaire s’écroulaient comme châteaux de cartes dès que l’on faisait appel à leur jugement, à leur imagination.
En revanche, les camarades qui jadis s’éloignaient de sa vanité de bon élève, se rapprochaient. Il eut autour de lui un petit cénacle de cancres et il en fit sa compagnie habituelle.
Cependant, il ne s’amusait point auprès d’eux, la même timidité le paralysait et il ne s’ouvrait pas davantage.
Ceux-là aussi parlaient des femmes, des bouges de la ville, se vantaient audacieusement de connaître des chanteuses de café concert.
Si on le questionnait à ce propos, il rougissait. On finit par l’appeler mademoiselle, qualificatif qui toutefois n’impliquait aucune malveillance.
Sa coquetterie un moment assoupie pendant les vacances, se réveilla ; il recommença à se polir les ongles et à soigner sa chevelure qu’il portait longue et soyeuse. Il dépensait ses économies en achat de cravates et de gants, n’allant point en promenade, le jeudi, sans être lustré, pomponné.
Cette bonne tenue lui attirait la bienveillance des surveillants et comme il était plutôt de petite taille, on le plaçait en tête de la colonne, lorsque l’on traversait la ville.
Cependant le temps s’écoulait et il ne trouvait pas un ami véritable autour de lui. Il en résultait, pour lui, un accroissement de tristesse intime qu’il lui était difficile de surmonter.
Le soir, au dortoir, il s’endormait immédiatement, abattu par la fatigue du jour ; c’était durant les études qu’il rêvait, se rappelant Vernelle aujourd’hui étudiant à Paris, Arcines penché sur les dossiers de l’enregistrement.
Afin de trouver un dérivatif à son ennui, il se serait bien rapproché de Bertrand, mais celui-ci gardait une méfiance à son égard. D’ailleurs, il courtisait la bonne de sa mère, petite paysanne perverse, venue se dégrossir à la ville pour de faibles émoluments.
La fatigue empêchait donc Fredi de se livrer fréquemment au jeu ancien. Il n’en éprouvait pas exactement le besoin, tout en ayant, en lui, au plus profond de son être, la sensation bizarre qu’il lui manquait toujours quelque chose.
C’était le dimanche, au logis, qu’il se rattrapait. De l’après-midi, le père n’apparaissait point, retenu au dehors par une interminable partie de billard.
Fredi restait bien un moment auprès de sa mère, mais elle finissait par se lasser elle-même de cette présence de l’enfant silencieux. Alors, il prenait un livre et gagnait sa chambre.
Là, allongé sur le lit, il rêvait, il vivait dans l’avenir, ainsi que dans le passé, échafaudant des scènes de tendresse et de volupté.
Mais instinctivement, il repoussait la solution, retenu par une répugnance invincible, une peur vague. La nature finissait toutefois par échapper à sa volonté et aussitôt, il en ressentait une colère contre lui-même.
Ainsi, il passait deux longues heures de quiétude pendant lesquels le rêve n’avait point eu d’arrêt.
Lorsqu’il se relevait, une vigueur passagère le soulevait, il se voyait léger, impatient d’agir.
Cette force restait factice, bientôt la mollesse ordinaire reprenait le dessus et il se traînait lamentablement par la maison en attendant le dîner.
Son père rentrait enfin, les yeux brillants, les joues rutilantes, le verbe emporté.
Mme Masseret avait alors un triste sourire que le gamin remarquait.
Toute son admiration ancienne pour le père, le maître, s’évanouit et mentalement, il traita l’auteur de ses jours de soulaud.
Il en conçut en même temps, un dégoût profond pour l’ivrognerie, l’alcool et il se mit à ne boire que de l’eau.
Sur son âme malléable et indécise, tout laissait donc une empreinte profonde. Poussé par les ans, son esprit évoluait, mais beaucoup plus vite que le corps qui stagnait dans un état transitoire.
Maintenant on le connaissait à l’infirmerie ; au moindre bobo, il y montait, trouvant de l’indulgence auprès de l’infirmière. C’était aussi beaucoup le souvenir qui le ramenait là. Dans cette chambre à deux lits, il avait eu sa première tendresse, son premier attachement et une voix mystérieuse lui faisait espérer que le hasard lui procurerait au même endroit une nouvelle amitié.
Il fut déçu, mais au moins il y gagnait de longues après-midi de paresse, au coin du feu qui rougeoyait.
En ces journées ternes d’hiver, le lycée lui apparaissait mieux comme un tombeau, la sépulture de son esprit et de son pauvre corps débile.
Le front appuyé aux vitres de l’infirmerie, il plongeait son regard dans les cours. Il y voyait tout un monde grouillant et il restait seul, désemparé, cherchant continuellement autour de lui, un soutien, une protection, parce qu’il se sentait faible.
Parfois, lorsque la pluie tombait, glacée, régulière, tassant les enfants sous les préaux, il avait envie de s’anéantir en un complet repos. Une lassitude, un découragement lui montait au cerveau : il s’apercevait nettement qu’il s’ennuyait.
Les amusements des autres ne lui apportaient aucune joie, il ne souhaitait point de courir, de s’agiter, de se débattre en des exercices violents. Il préférait demeurer dans une encoignure avec auprès de lui un compagnon qui bavardait.
Le hasard des promenades du jeudi avait placé auprès de lui, à plusieurs reprises, un nouveau, arrivé au lycée de cette année-là.
Il s’appelait Le Chautait et, comme Fredi, cultivait les humanités. C’était un élève moyen, possédant une réelle intelligence en même temps qu’une indémontable indifférence. Ses parents vivant loin, il ne sortait pas le dimanche ; il ne craignait donc point les consignes et en profitait pour mener une existence de douce indépendance. Il faisait un devoir quand celui-ci lui plaisait ; apprenait ses leçons en écoutant les autres.
À l’instar de Fredi, il était beau quoique dépourvu d’élégance. Brun aux yeux bleus, il attirait par un charme souriant et un peu moqueur.
Tout d’abord Fredi n’avait point prêté attention à ce camarade d’allure indépendante. Ce fut aux promenades du jeudi qu’il se lia un peu plus.
Jusqu’à ce jour il avait cherché un ami plus âgé qui fut en même temps un maître. Mais subitement, il découvrit un attrait perfide en la compagnie de Le Chautait.
Celui-ci, à sa première année d’internat, ignorait encore les secrets de la chair ; Fredi se garda de les lui révéler, mais en même temps un désir morbide se glissa en lui.
En quelques jours, il en arriva à ne plus pouvoir se passer de son nouvel ami ; à peine hors de classe, il le rejoignait dans la cour et ils se promenaient inlassablement en bavardant.
Cette affection s’accrut avec une rapidité extrême ; il trouvait, en Raoul, un sosie au point de vue moral ; ils avaient des goûts identiques et manquaient totalement d’ambition.
Un soir au dortoir, Fredi ne put s’endormir, l’image de son ami demeurait vivante devant ses yeux, dans la pénombre qui noyait les lits blancs régulièrement alignés.
Peu à peu tous les bruits s’éteignaient autour de lui, on ne percevait plus que des souffles rythmiques des gamins endormis.
Fredi ne put résister à la tentation. Doucement, avec une adresse de chat, il se glissa hors de sa couche et rampa, le long du mur, derrière les lits.
Le Chautait dormait à une dizaine de lits plus loin, sur la même rangée.
Arrivé là, Fredi se redressa lentement, avec une prudence extrême, se noyant dans la pénombre. Il vit le visage régulier et fin de l’ami ; il s’extasiait devant sa blancheur qui formait un creux ombré au centre de l’oreiller.
Une tentation énorme le poussa, il fut incapable d’y résister. Doucement, il se pencha et déposa un baiser léger sur la joue qui s’offrait.
Mais aussitôt il eut peur et retomba à genoux, le cœur battant à se déchirer.
Raoul ne se réveilla point, sa respiration continua à être régulière, profonde.
Fredi demeurait là, anéanti par une joie extrême, il aurait voulu rester indéfiniment, comme pour veiller sur le sommeil de l’enfant.
De nouveau, il ne put résister ; il eut l’impression soudaine qu’il allait procurer à Le Chautait, un plaisir exquis, jamais ressenti.
Sa main lentement glissa sur le drap, serpentant parmi les étoffes avec une adresse incompréhensible. Aucun mouvement ne portait à faux, les doigts avançaient, avançaient toujours.Aucun mouvement ne portait à faux… (page 137) Ils se perdirent dans la chair tiède qui, sous la caresse, frémit.
Raoul, tout d’abord, ne bougea pas, mais bientôt insensiblement, il se retourna sur le côté, comme s’il se fut présenté mieux au camarade invisible.
Ses paupières restaient fermées et sans doute, à ce moment, un rêve voluptueux traversa son sommeil.
Brusquement, il retomba, allongé sur le ventre et une contraction tordit ses reins. Il avait échappé à Fredi qui recula, mais en revanche, il ne se réveilla point.
Le silence plana, lourd, menaçant ; Fredi haletait, une sueur glacée aux tempes.
Comme il était venu, il s’enfuit, regagnant son lit dans lequel il se cacha avec une joie farouche.
À son tour, il s’endormit, la couverture tirée sur les oreilles. À peine réveillé, au matin, le souvenir heurta sa mémoire. Il regarda du côté de Raoul qui lui sourit.
Cependant, ils ne purent se parler avant la récréation de dix heures ; tout ce temps, Fredi l’occupa à rêver. La classe passa inaperçue, glissant sur son esprit assoupi sans laisser de traces.
Le Professeur d’ailleurs se désintéressait de lui, le considérant désormais comme un minus habens, incapable de rien apprendre.
Chez l’enfant, le cerveau, en même temps que le corps, s’était arrêté dans son évolution ; les deux se trouvaient dans un état mixte qui n’était point celui d’avant la puberté, mais ne s’en éloignait guère.
Il aurait été possible de le sauver encore, avec un peu d’attention et de bon sens. Il fallait, à cette intelligence endormie, une bonne année de repos, à ce corps débilité un régime tonique qui lui eut fait franchir rapidement les étapes qui lui manquaient.
Mais qui donc songeait à cela ; qui pouvait remarquer son état de stagnation physique et morale ; qui se préoccupait des fonctions thyroïdiennes de ce gamin surmené.
Masseret, entêté, le traitait de fainéant ; au lycée les professeurs l’avaient trop peu de temps auprès d’eux pour juger sa situation avec justesse. D’ailleurs ils n’étaient point médecins et la plupart ignoraient les périls qui menacent l’enfant à cette période de sa vie.
En lui, ils ne considéraient qu’un sujet de concours susceptible de donner plus ou moins de renom à l’établissement. Du moment qu’il ne brillait plus, ils s’en désintéressaient, cherchant, dans la masse de leur élevage, le pupille destiné au concours général, les futurs primés au bachot de rhétorique.
Mme Masseret, assurément, sentait, avec son cœur de mère, qu’il manquait quelque chose à son enfant ; mais imbue des préjugés anciens, elle ne supposait point que la santé du corps put influer sur l’intelligence.
Elle se désolait parce que son fils n’irait pas à Normale supérieure, à l’époque fixée et elle ne voyait rien au-delà.
Et puis Fredi, en vérité, n’était jamais malade d’une façon apparente. L’on disait de lui : c’est une petite nature, et l’on n’allait pas plus loin.
Néanmoins, devinant que son devoir réclamait un effort, elle gâtait l’enfant, lui donnait des friandises le dimanche, se montrait, à son égard, indulgente et tendre, le consolant des gronderies brutales du père.
Fredi, dans ces conditions, se laissait vivre, se noyant dans une superbe indifférence, ayant perdu l’orgueil des années précédentes et se contentant de maigres succès, de temps à autre.
Si durant le commencement de l’année, il avait vécu solitaire, sa liaison avec Le Chautait s’accentua d’intimité.
Dès le lendemain de sa tentative audacieuse, Raoul lui devint plus cher. Il l’aima avec une exaltation fébrile qu’il cachait habilement à tous les yeux.
Ce jour-là, il l’entraîna dans les coins de la cour, essayant de le pousser aux confidences, mais l’autre, aussi timide que lui, se taisait. Il ne parla point de l’incident qui lui était survenu pendant la nuit et Fredi se demanda un instant s’il ne s’était point trompé.
Ils restèrent quelques jours dans cette indécision ; certes, Raoul aurait aimé à se confier, mais il n’osait point.
Ce fut à une promenade du jeudi, pendant la halte, qu’ils se hasardèrent l’un et l’autre à des révélations incomplètes.
Le printemps ramenait sa douceur, un pâle soleil tiédissait l’air ; les deux enfants, vautrés sur l’herbe naissante, parlaient bas.
Les groupes s’étaient égaillés dans les fourrés environnant pour fumer des cigarettes ; Raoul, pas plus que Fredi, ne prisait cette distraction ; ils préféraient bavarder, rêver tout haut.
Les surveillants étaient loin, attendant en grommelant l’heure du retour.
Timidement, en rougissant presque, Fredi avoua qu’il connaissait de multiples secrets délicieux ; il savait des caresses extraordinaires, des procédés absolument inédits.
Raoul se taisait, mais frémissait intérieurement. La curiosité aiguisée, il aurait voulu questionner, mais la peur de paraître ignorant le retint.
Par excès de gêne, il devint audacieux et prétendit que le mieux était d’essayer, in anima vili.
Fredi sauta sur l’occasion et dès le soir, il écrivait à sa mère de bien vouloir faire sortir le dimanche son ami Le Chautait qui n’avait point de correspondant en ville.
Dès le lendemain Mme Masseret vit le Proviseur qui donna son autorisation dans l’espoir que la crainte des consignes rendrait Raoul plus assidu au travail.
Quand ils apprirent cette excellente nouvelle, les deux enfants eurent une minute de stupeur. Ils eurent peur des réalités, regrettant déjà l’un et l’autre de s’être tant avancé.
Pourtant, tout au fond d’eux-mêmes, il y avait une grande joie et une espérance infinie. VIII
Le Chautait avait soigné sa toilette, brossant avec soin son uniforme de lycéen. Il souriait à Fredi qui nouait sa cravate devant une glace de poche.
Nantis l’un et l’autre de leur billet de sortie, ils gagnèrent le parloir en tremblant. Ils craignaient qu’une catastrophe se produisit à l’ultime minute.
Ils étaient heureux, espérant des joies inusitées de cette journée de liberté.
Mme Masseret elle-même se trouvait au parloir. Elle fit à Raoul, l’ami de son fils, un accueil attendri qui émut le gamin. Elle le plaignit de n’avoir jamais pu sortir auparavant, de manquer de famille pour se retremper l’âme, au moins une fois par semaine.
Ils encadrèrent la bonne dame et au concierge de planton devant la porte, ils tendirent leur billet.
Le seuil franchi, toute leur terreur s’évanouit, ils eurent des éclats de voix et des rires.
Au logis, Masseret se montra plus froid, hautain, secouant sa barbe grisonnante d’une façon entendue :
— Ah ! c’est toi galopin !
De la main, il caressa la joue de son fils et pour l’autre, il eut un geste de bienveillant dédain :
— Ne faites pas de bêtise tous les deux !
Ils s’éloignèrent, glacés, parcourant la maison comme s’ils eussent été à la découverte de contrées inconnues.
Pendant un moment, ils menèrent grand bruit et l’on s’habitua à eux.
Mais au grenier, parmi les malles, les vieux meubles, les tapis rongés des mites, il s’arrêtèrent inquiets, se regardant avec hésitation.
Fredi, plus habitué à ces sortes de choses, fut le plus audacieux ; l’autre le suivit docilement.
Un instant, ils demeurèrent l’un en face de l’autre, timides et troublés, attendant des sensations exquises qui ne se manifestaient point.
Un bruit au-dessous d’eux, les sépara, ils remirent de l’ordre dans leur toilette et s’en furent jusqu’à la rampe de l’escalier pour se rendre compte si l’on montait.
Rassurés, ils revinrent sur leurs pas et recommencèrent, cette fois avec moins d’hésitation.
Alors Fredi voulut montrer son savoir ; il employa sa méthode la plus secrète, celle que lui avait apprise Arcine fort versé en cette science occulte.
Raoul se tordit, étonné, n’ayant rien prévu de semblable.
Fredi triomphait, il se faisait orgueilleux, rieur, mais ne réclamait rien pour lui. D’ailleurs, il lui aurait déplu d’atteindre aux mêmes extrémités que son ami. Son rôle était tout de dévouement.
Le Chautait du reste ne pensa nullement à lui offrir ses bons offices. Une sorte de bien-être l’engourdissait et il souhaitait reprendre contact avec le monde extérieur.
Ils redescendirent en gambadant, comme ils étaient montés et au rez-de-chaussées se butèrent à la bonne.
Ils sortirent, s’en allant flâner par les rues et, bien vite, leur sujet de conversation les ramena vers les mêmes inquiétudes qui les troublaient intimement.
Maintenant Fredi parlait d’abondance, sans embarras, fournissant des détails techniques autant que précis.
Il se croyait fort savant, mais en réalité demeurait fort ignorant, comme ceux d’ailleurs qui l’avaient instruit. Leurs jeux ne risquaient donc point de devenir dangereux, s’il n’y avait pas l’excès immédiat.
Ce relatif équilibre aurait pu se réaliser si Fredi avait réellement partagé les plaisirs de son compagnon.
Mais il n’en était pas ainsi, il fixait au contraire, avec une répugnance grandissante, la solution naturelle de ces sortes d’exercices.
Il demeurait donc en un état continuel de bouillonnement qui l’amenait à pousser l’ami aux abus.
Ils rentrèrent pour dîner et malgré leur nervosité, firent honneur au menu qui les changeait de l’ordinaire du lycée.
Ensuite, pour fuir Masseret et ses attitudes de pontife officiant, ils se sauvèrent au dehors.
Fredi avait pris sa bicyclette, sur laquelle ils montèrent tous deux et ainsi gagnèrent la campagne assez rapidement.
Sans avoir prononcé une parole, d’un commun accord, ils s’arrêtèrent en un lieu solitaire.
Émus de nouveau, presque timide, ils s’assirent côte à côte. Fredi revit, par le souvenir, ses rencontres avec Arcine et une lueur heureuse brilla dans ses yeux.
Il attira Raoul, le serrant dans ses bras et l’embrassa éperdument.
Chez lui, le sentiment restait le maître et s’il donnait du plaisir, c’était poussé par le désir de conserver un ami, de le rendre heureux. Pour lui personnellement le plaisir n’existait pas au point de vue physique, il était tout moral, lui précisant sa faiblesse, un besoin instinctif de domination.
Le Chautait se laissait faire ; il lui était doux d’être ainsi traité. Malgré tout, les caresses maternelles lui manquaient comme à tous les enfants et il retrouvait, ici, un peu de cette affection qui lui faisait défaut.
Mais Fredi normalement ne pouvait s’arrêter là, il dut fournir une nouvelle preuve de son savoir-faire et comme ils avaient le temps, ils répétèrent la même tentative une troisième fois avant le crépuscule.
Au logis, ils dînèrent en hâte, avant le reste de la famille afin d’être à l’heure pour la rentrée au lycée.
Madame Masseret les embrassa tous les deux et ils coururent jusqu’à l’école.
Raoul monta au dortoir, absolument recru de fatigue ; Fredi au contraire se sentait dispos, n’ayant rien donné de lui-même.
Cependant au lit, il fut contraint de s’abandonner au rêve ; il revit par la pensée les incidents de cette journée et prépara l’avenir qu’il voulait encore plus délicieux.
Dès le lendemain il eut la satisfaction de remarquer que Le Chautait ne pouvait plus se passer de sa compagnie. À toutes les récréations, il le relançait pour lui parler des secrets qui étaient entre eux.
Raoul se voyait tourmenté par un prurit continuel qu’il était difficile d’apaiser. Alors aux études, il courait aux cabinets, mais le temps lui manquait pour calmer sa soif et il ne réussissait qu’à s’exalter davantage.
Fredi ne put lui venir en aide avant le jeudi suivant, au moment de la promenade.
À peine le surveillant eut-il donné le signal, qu’ils s’enfuirent, cherchant un coin isolé où nul ne pouvait les surprendre.
En vérité, ils ne risquaient rien, chacun ayant ses propres affaires. La plupart se délectaient à fumer des cigarettes de caporal, les plus hardis parmi les rhétoriciens et les philosophes s’égaraient jusqu’à des bistros voisins. Mais c’était toujours avec la terreur du pion qui devait errer dans les alentours.
À bout de force, Le Chautait s’écroula sur l’herbe et s’abandonna aux lèvres délicates de son ami. Cette perversité ne lui causait aucun étonnement, plutôt une naïve admiration.
Il y avait maintenant, en lui, une curiosité angoissée, il se figurait toujours que la prochaine tentative lui procurait une sensation plus aiguë et il poussait Fredi qui n’avait nul besoin de stimulant.
Ensuite, pendant un court laps de temps, il se sentait d’une activité débordante, il lui fallait se mouvoir courir. Mais bientôt la lassitude l’étreignait et, au moment de partir, il n’avançait plus que péniblement.
De nouveau au lycée, durant la récréation qui précédait l’étude, ils se vautraient tous les deux dans un coin de la cour, en grignotant leur pain, sans faim.
Régulièrement, Fredi payait le chocolat ; il était cette année-là, encore plus en fond que les autres ; il semblait que ses moyens pécuniaires allaient en raison inverse de ses succès scolaires.
À l’étude ni l’un ni l’autre ne travaillait ; Raoul s’assoupissait à demi, Fredi rêvait.
Maintenant, il avait des aspirations mystérieuses qu’il ne parvenait à se préciser. Son ennui grandissait, il ne trouvait autour de lui aucune distraction en dehors des minutes d’épanchement.
Il lisait bien un peu, parfois, mais même cela le fatiguait et il lui fallait très vite poser le livre.
Tandis que la rêverie cadrait parfaitement avec sa mollesse physique, ses rêves assurément ne se cantonnaient point uniquement dans le champ charnel, ils s’attaquaient à de multiples sujets. Tantôt Fredi se voyait général, entraînant une brigade, sabre au clair, comme à Reishoffen ; tantôt il était évêque et bénissait des foules prosternées. Il s’arrêtait rarement à l’idée de professorat quoique ce fût toujours la volonté de ses parents. Cela manquait de décorum, il aimait le costume, tout ce qui brillait.
En revanche, dans ses songeries creuses, il entrevoyait des pays lointains, sauvages, où il luttait contre des nègres, des panthères et revenait en France chargé de butin.
Son imagination s’affolait, il ne lui était plus possible de la diriger, de la maintenir dans un cadre précis. Cela était si vrai qu’en face d’un devoir français, il restait ahuri, ne sachant que dire, recherchant en sa mémoire des lambeaux de phrases lues quelque part.
Raoul réussissait mieux que lui, parce que son intelligence, pour l’instant, se trouvait plus alerte, moins encombrée et surtout nullement arrêtée en son évolution.
Ainsi s’aidaient-ils mutuellement ; durant les études, ils se faisaient passer des petits papiers. C’était d’ailleurs un moyen de tenir en haleine leur tendresse grandissante.
Les sentiments que Le Chautait éprouvait pour son ami étaient inexplicables ; Fredi lui était indifférent, parfois même importun et, pourtant, il le recherchait continuellement, ne pouvaient se priver un seul instant de la compagnie.
Par contre, ce que Fredi ressentait était vraiment de l’amour, une passion brûlante qui se teintait de protection et de soumission. Lorsqu’il voyait le compagnon se pâmer auprès de lui, une joie immense lui remplissait le cœur ; à ces moments il l’embrassait éperdument, tandis que l’autre le repoussait.
On atteignit ainsi les vacances de Pâques. Le Chautait opéra si habilement que ses parents le laissèrent se rendre chez les Masseret auxquels ils écrivirent une lettre de remerciements pour toutes leurs bontés.
Masseret, flatté en son orgueil, ne récrimina point contre le désir de son fils ; quant à sa femme, elle fut heureuse de satisfaire cette nouvelle fantaisie de son enfant.
Elle n’avait pourtant pas à se féliciter des succès de celui-ci, les notes trimestrielles, cette fois, étaient franchement mauvaises. Le Proviseur avertissait le père, que Fredi ne travaillait plus du tout, qu’il vivait perpétuellement dans la lune, ce qui est un mauvais procédé pour faire ses humanités.
Masseret haussa les épaules avec dépit et ce fut tout, il était lassé de toujours gronder et il se contenta d’apprendre à son fils qu’il était un crétin.
Le gamin accepta le compliment avec une sérénité parfaite ; le principal pour lui était d’avoir Raoul au logis durant ces quelques jours.
La maison était grande, certes, mais il n’y avait pas de chambre pour Le Chautait. Mme Masseret jugea naturel de le coucher avec Fredi.
Le premier soir, lorsqu’ils se virent en chemise devant le lit ouvert, ils eurent un frisson d’étonnement. Avec une sorte de crainte superstitieuse, ils se glissèrent sous les draps.
Mais la lumière éteinte, Fredi ouvrait les bras, attirant son ami près de lui. Maintenant, ils s’embrassaient sur les lèvres, ainsi qu’Arcines l’avait montré à Fredi.
Ce fut ce soir-là, une débauche de volupté, ils ne s’endormirent que terrassés par la fatigue.
Il n’en parut rien le lendemain parce que Mme Masseret leur permit la grasse matinée. Aussitôt après le premier déjeuner, ils sortirent emmenant la bicyclette.
Ils s’enfuirent vers la campagne, la solitude, Fredi n’avait point perdu son goût pour le silence des champs. Il aimait toujours à s’allonger sur l’herbe dont les senteurs le grisaient. Il prêtait une oreille attentive aux mille bruits de la nature en travail.
Moins bucolique, Raoul se désintéressait de tout cela, il préférait des amusements plus tangibles. Fredi se pliait toujours à sa volonté, ne supposant point qu’il eut un danger à se montrer bon pour un ami.
Ces vacances furent une longue suite de félicité et ils en virent la fin avec un chagrin profond.
Ils rentrèrent tristement au lycée, par ces journées ensoleillées, les bâtiments leur paraissaient encore plus gris, l’atmosphère plus lourde.
Sans plaisir, ils se remirent à la tâche quotidienne, maudissant cette nécessité d’apprendre. IX
Le Chautait tombait peu à peu en une sorte d’hébétude ; il n’apprenait plus ses leçons, ce qui lui cassait la tête et négligeait ses devoirs avec une tranquille indifférence.
Aux reproches des professeurs, il répondait par un sourire niais, la tête penchée de côté et incapable de prononcer une parole.
On lui tournait le dos, prenant pitié de cette douceur qui se doublait d’une parfaite idiotie.
En revanche, Fredi remontait lentement à flot, son esprit s’ouvrait soudainement, il comprenait, en de brusques éclaircies, ce qu’il avait appris de mémoire trois mois plus tôt.
Il avait même parfois des moments d’une lucidité extrême et en version latine, comme en version grecque, il regagna des places.
Au physique, il restait le garçonnet débile et pâle, dont les yeux bleus luisaient étrangement.
Il ne suivait plus de régime tonifiant, Masseret ayant déclaré qu’il était assez fort maintenant.
Cependant ces demi-succès l’encouragèrent, il reprit goût au travail et grâce à la base sérieuse des classes de grammaire, il trouva une certaine facilité dans la besogne actuelle.
Un revirement qui aurait pu paraître extraordinaire s’était produit en lui et cela tenait uniquement à sa relative chasteté. Sa répugnance instinctive pour l’acte lui-même, lui évitait bien des écueils, par contre, ayant besoin d’un dérivatif, il s’acharnait sur Raoul qui dégringolait dans l’idiotie.
Mais cette liaison commençait à lui peser, le rôle de protecteur n’allait pas à son tempérament. Il aurait aimé que Le Chautait fût plus brutal, eût sur lui une supériorité quelconque. En réalité, il ne trouvait qu’un pauvre gamin aveuli, torturé par le besoin de faire tout ce qui était interdit et incapable d’une demi-heure d’effort cérébral.
Les punitions pleuvaient sur le malheureux, le noyant complètement. Il n’avait plus un dimanche pour aller chez les Masseret, et le repos dominical, il le passait dans la maussaderie des consignes.
Mme Masseret le plaignait, mais au bout du compte, Fredi se voyait satisfait de cette situation.
Il se replongeait dans l’étude avec un plaisir morbide et chez lui, il s’occupait à visiter la bibliothèque de son père. Celui-ci avait déclaré que maintenant, il était assez grand pour tout lire. Il ne s’en privait point, s’autorisant les romans les plus audacieux.
Ces lectures lui meublèrent l’esprit et échauffèrent son imagination ; par elles, il apprit que l’amour entre gamins n’existait pas seulement, qu’il y avait autre chose.
Pourtant les jeunes filles qu’il rencontrait quelquefois dans sa famille, ne l’attiraient point ; elles lui déplaisaient plutôt par leur attitude moqueuse, leur hardiesse.
Il les fuyait donc, instinctivement, quoiqu’il se dit en ses rêveries que bientôt il aurait lui aussi une amante.
Cependant les lectures n’étaient que des échappées passagères, il revenait bien vite au sérieux qui pouvait lui être utile à l’école.
Il avait naturellement le goût de l’étude, si la besogne lui était encore relativement pénible, il ne manquait pas de courage pouf résister à la fatigue.
De tout cela, il résulta que le dernier trimestre s’annonça mieux que les précédents et le Proviseur eut la certitude qu’il possédait un bon sujet pour le baccalauréat de l’année suivante.
Masseret recommençait à le traiter avec une satisfaisante aménité, ne l’appelant plus crétin que par intermittence.
Plus il se rattachait à l’étude, plus il s’éloignait de Raoul. Celui-ci continuait à le poursuivre, n’ayant plus maintenant que les promenades du jeudi, pour jouir d’un peu de solitude.
Cette froideur de l’ami ne le peina point, mais lui causa de l’embarras et il chercha, autour de lui, un remplaçant.
Ce fut aisé, il savait comment opérer et il s’attaqua à un élève de troisième qui couchait dans le même dortoir.
Et le hasard voulut qu’un surveillant les surprit un soir, durant l’étude. Ils étaient sortis en même temps pour se retrouver dans une cour.
Appartenant à deux quartiers différents, cela était aisé et ils pratiquaient cet exercice depuis quelques jours lorsque se produisit la catastrophe.
Le surveillant avait mené tant de tapage que le Proviseur dut sévir pour le bon renom de l’établissement.
Les deux fautifs furent expulsés avec fracas et par tout le lycée il s’en répandit une terreur salutaire.
Fredi eut plus d’une semaine de chagrin, à la suite de cet événement. Certes, il ne se montrait plus aussi assidu auprès de l’ami, mais enfin cela lui était encore une affection.
Du jour au lendemain, il se retrouva solitaire et il en souffrit.
Il chercha bien, autour de lui, un remplaçant au fugitif, mais il n’en découvrit point.
Il y avait à cela une raison compréhensible. Le rôle de protecteur ne lui allant point, il ne se penchait point vers les petits qu’il aurait éduqués. Il se tournait plutôt vers les grands, rhétoriciens ou philosophes.
Comme jadis, il se mêlait à eux, acceptant les rebuffades avec équanimité.
Le soir, dans son lit, il rêvait à l’affection de l’un de ses amis qui l’aurait maltraité, l’aurait plié aux exigences les plus saugrenues.
Même au logis, il ne parvenait pas à assouvir son besoin de tendresse, les caresses de sa mère lui paraissaient ridicules, indignes d’un garçon aussi important que lui.
Il acheva son année dans la tristesse et la mélancolie, redevenant en même temps un bon élève.
Il concevait sa faiblesse physique, se traînant péniblement dans les cours, toujours talonné par la nécessité de s’asseoir. Pourtant, nul bobo ne le conduisait à l’infirmerie, ce qui tranquillisait sa mère et semblait donner raison au père.
Ses compositions de prix furent assez réussies, il eut à la distribution quelques accessits qui donnèrent des espérances pour l’année suivante.
Les deux derniers mois furent une perpétuelle tristesse. Il regardait les murs qui se doraient au soleil, contemplait les feuilles des arbres que la poussière des cours brûlait. Et il pensait aux prés de tante Jeannie.
Décidément tout l’attirait dans la nature, il jouissait d’une sensibilité plus aiguë que celle des autres garçons de son âge. Le silence le plongeait dans une béatitude voluptueuse, les senteurs errantes de la campagne le grisaient. Il éprouvait une tendresse pour les oiseaux qui pépiaient et suivait d’un œil souriant leur vol rapide et désordonné.
Mais ces spectacles en même temps le plongeaient dans la mélancolie, il ne savait pourquoi. Il gardait la perpétuelle impression qu’il lui manquait quelque chose. Une impatience bizarre le rongeait ; il ne pouvait s’attarder en un endroit, sans avoir besoin de se déplacer et la moindre activité l’épuisait.
À mesure que les vacances approchaient, il fuyait davantage ses camarades, le bruit, leur gaîté lui devenaient odieux et il ne trouvait la tranquillité qu’en étude.
Les compositions étant terminées, il travaillait peu, se laissant vivre en une molle somnolence, rêvassant de longues heures, sans que sa pensée s’arrêtât réellement sur un sujet défini.
Quelques jours avant la distribution des prix, il se prétendit malade et monta à l’infirmerie.
Le médecin, notant sa débilité, conseilla qu’on l’expédiât immédiatement au grand air.
Il fut étonné devant le succès rapide de sa ruse, d’autant que sa mère s’effrayât et accourut le chercher sur les conseils du Proviseur.
Cependant rien n’était prêt pour son départ à la campagne ; il dut rester quelques jours au logis entre son père et Mme Masseret.
Celle-ci l’entourait de soins tendres, sentant instinctivement que l’affection de son enfant lui échappait.
Et, en effet, Fredi se détachait de plus en plus de la famille, n’y trouvant point ce qu’il cherchait instinctivement.
Cette semaine, dans la ville provinciale, toujours silencieuse et sombre, lui fut pénible, il souffrait réellement de sa solitude, au point qu’il s’oubliait parfois à rôder autour du lycée.
Il était heureux pourtant d’avoir fui le cercle de fer de la discipline, de pouvoir vivre presque librement, sans heures fixées à l’avance pour ses différents travaux.
Il rentrait d’ordinaire au crépuscule, après un après-midi de promenade morne. Il partait bien en bicyclette, mais ne quittait pas les alentours immédiats de la ville.
Enfin, un matin, on reçut une lettre de tante Jeannie, annonçant que l’on verrait Fredi avec joie.
À cette nouvelle, le garçonnet ne put cacher son contentement. Cette satisfaction trop exubérante fut pénible à la mère.
Elle se décida brusquement à l’éloigner, préférant encore ne plus le voir que d’assister à sa froideur étrange.
Comme chaque année, il monta dans un compartiment qui lui semblait toujours le même, et le train l’emporta, en un grand bruit de ferrailles. X
Après plusieurs jours, Fredi éprouva comme une désillusion imprécise. La campagne ne lui semblait plus cacher autant de joie que jadis, tante Jeannie avait vieilli, elle avait perdu de sa gaité, de son activité, ayant fort souvent la gronderie à la bouche.
Fredi se sauvait le matin de bonne heure, emportant un livre sous le bras. Il marchait languissamment pendant un long moment, soliloquant parfois à mi voix.
La lourdeur de la température ne tardait pas à le fatiguer, il s’écroulait alors sur l’herbe où il restait un long instant immobile et inquiet.
Finalement, il s’allongeait sur le ventre ; le rêve le saisissait de nouveau, prenant peu à peu des contours plus précis. Il éprouvait une volupté indécise à demeurer en cette position, percevant, sous lui, la dureté de la terre.
Ainsi, il somnolait à moitié, une joue sur le bras replié. Les senteurs qui fusaient des herbes le grisaient, aidaient à l’hallucination sensuelle qui le troublait.
Il y avait en lui un besoin continuel et perfide qui le tourmentait sans qu’il put jamais l’apaiser.
Sa répugnance pour la solution naturelle l’arrêtait toujours, et il préférait demeurer dans l’indécision, en caressant un rêve trompeur.
Ses désirs en vérité n’allaient pas au delà de ce qu’il savait ; il n’aspirait point à la caresse d’une femme parce qu’il se figurait toutes les femmes ressemblant à sa mère, maternelles et faibles.
Des jeunes filles du village avaient essayé d’attirer son attention ; elles s’étaient autorisées quelques taquineries hardies.
Il n’en ressentit qu’une gêne insurmontable qui le poussa à rechercher davantage la solitude.
En vérité, il aurait été dans l’incapacité absolue de réaliser l’acte complet. Les sensations lui manquaient, tout se résumait en un rêve qu’il prolongeait à son gré.
D’ailleurs, il n’avait point comme les autres garçons de son âge, de ces besoins spontanés, de ces exaltations subites. Il lui fallait au contraire longtemps, toute une préparation pour atteindre un certain degré d’énervement.
Il ne pouvait s’inquiéter de ce détail, ignorant tout de ces choses. Les amis qu’il avait eus n’avaient jamais cherché à lui procurer une satisfaction quelconque, se contentant de tout réclamer de sa bonne volonté.
Au village on l’admirait pour sa tranquillité, son sérieux et il en concevait un orgueil grandissant. Peu à peu il arrivait, grâce à sa solitude, à se considérer comme bien supérieur au vulgum pecus qu’il voyait autour de lui. Cependant, il avait assez d’intelligence et de finesse pour cacher cette vanité et pour ne marquer aucune fierté à l’égard des petits paysans.
En revanche, au logis, auprès de tante Jeannie, il prenait des airs entendus, ébahissait la bonne paysanne par l’étendue de ses connaissances.
Tout cela l’aidait à se renfermer en lui-même, à accroître ses facultés imaginatives, mais en même temps à perdre de vue la réalité des choses.
Mais ce même besoin sourd le lancinait sans répit, il arrivait à en souffrir sans être capable d’en démêler la cause profonde.
L’absence de tendresse aussi lui était pénible, parce qu’il ne pouvait regarder comme une affection les câlineries de la tante.
Instinctivement, il se rapprochait des hommes ; auprès d’eux, il n’éprouvait aucun embarras, aucune timidité. Fort souvent, dans la campagne, il s’arrêtait auprès de laboureurs qui interrompaient leur travail pour le faire bavarder.
Le hasard voulut qu’il tombât un matin sur un ouvrier italien, l’un de ces mercenaires, aujourd’hui ici, demain là-bas.
L’homme fut frappé de sa beauté d’adolescent débile, une bouffée de folie lui monta au cerveau.
Le soleil était haut dans le ciel, la chaleur pesait lourdement.
L’homme s’écroula à l’ombre d’une meule et invita le gamin à se reposer auprès de lui.
Fredi hésita, il regarda l’inconnu, nota la lueur fauve de ses yeux.
Un fluide mystérieux passa entre eux, les rejoignant en une même pensée. Fredi comprit et sourit.
Le cœur sautant dans la poitrine, il s’accroupit auprès de l’homme.
Il y eut une minute de silence chargé d’embarras pour tous deux ; d’ailleurs ils étaient incapables de parler, la gorge serrée par l’émotion.
Les gestes remplacèrent le verbe ; Fredi n’eut aucun étonnement, au contraire une grande joie l’envahit.
Il se souvint soudainement de ce que lui avait enseigné Vernelle, puis Arcine et de cette science il voulut faire profiter l’inconnu.
Celui-ci manifesta la plus sincère admiration pour tant d’habileté et s’abandonna sans force aux lèvres ardentes de l’éphèbe.
Seulement, il avait de la reconnaissance et à son tour, il récompensa Fredi.
Celui-ci en fut étonné mais il goûta cette joie nouvelle. Quand il quitta l’homme, une heure plus tard, il emportait la promesse de le revoir le lendemain.
Il rentra à la ferme absolument confondu, une exaltation inusitée le bouleversait, une impatience d’être au jour suivant le torturait.
Exagéré toujours en ses sentiments ; il se répéta tout bas, durant l’après-midi entière :
— Je l’aime, lui… jamais je n’ai trouvé pareil ami.
L’inconnu s’appelait Luigi, tout au moins il donna ce nom à l’enfant. Et celui-ci murmurait « Luigi » avec une passion naïve.
Le lendemain, il se leva plus tôt encore que de coutume et réclama à grands cris, de tante Jeannie, sa tasse de lait quotidienne.
Ensuite, il se sauva le cœur enflammé, tout l’être trépidant.
Naturellement il fut en avance et en attendant, il se roula dans la paille, s’abandonnant au rêve qui le harcelait.
Au milieu de ses hallucinations, il voyait toujours Luigi puissant et fort, le dominant, le pliant sous sa vigueur de mâle.
Tandis qu’il se cambrait rageusement parmi les pailles rudes, Luigi survint. L’homme se pencha, le saisit dans ses bras et l’embrassa.
Sous cette caresse, il vibra étrangement, jamais il n’avait rien ressenti de semblable.
L’inconnu lui fut plus cher aussitôt, il l’étreignit fébrilement et lui rendit caresse pour caresse.
Ils se sauvèrent, se tenant par la main, courant à travers les chaumes.
Un petit bois soudain les enveloppa de son ombre et de sa fraîcheur.
Fredi voulut s’arrêter, mais Luigi l’entraîna, l’appelant : mon chérri, avec son accent chantant d’homme du sud.
Bientôt il comprit pourquoi le nouvel ami s’entêtait à s’enfoncer sous bois. À une courte distance, ils découvrirent un fourré épais que l’habileté de Luigi avait rendu plus épais encore par un savant entrelacement de broussailles.
Avec un rire silencieux, ils se glissèrent dans cette cachette. Ils pouvaient se croire bien seuls, loin de tout importun.
Luigi, secoué par l’émotion, avait attiré l’enfant près de lui et achevait à voix basse, craintive, son éducation. Puis il se mit à genoux en tremblant.
Fredi marqua de l’étonnement, ne s’étant jamais figuré qu’il put exister de ces choses. Cependant sa docilité naturelle l’incita à obéir. La passivité de l’homme l’intriguait ; ce n’était point ainsi qu’il comprenait un ami et trouvait ingénument que les rôles étaient renversés.
Mais Luigi manifestait un tel contentement qu’il se montra plus docile encore.
Néanmoins, il lui fut désagréable comme toujours d’aller jusqu’au bout de son désir. Ce ne fut pas exactement un dégoût, mais plutôt un regret.
Il roula sans force sur l’herbe tiède et ferma les yeux, en proie à un ennui insurmontable.
Luigi, auprès de lui, riait, satisfait de lui avoir entr’ouvert des horizons nouveaux. Il lui expliqua que, plus tard, il deviendrait comme lui.
Fredi s’étonna derechef, pourquoi plus tard, tandis qu’il était aisé de commencer immédiatement ?
Ne recevant point de réponse, il en conclut qu’il n’existait point d’empêchement et dès cet instant, son imagination ardente se mit à caresser un rêve dangereux.
Il regagna la ferme assez soucieux ; la tante Jeannie, inquiète de son attitude, tenta de le questionner. Mais il possédait déjà assez d’hypocrisie pour pouvoir feindre. Il mentit et reprit instantanément la gaîté calme qui lui était habituelle.
L’après-midi, certain de ne pas rencontrer Luigi, il demeura dans le voisinage du village et s’allongea au milieu des herbes hautes.
Peu à peu, une résolution ferme se fixait dans son esprit. Dès le matin suivant, il demanderait à l’homme que les rôles fussent changés parce qu’il lui plaisait de se dévouer.
Pour l’instant, il était heureux, dans sa naïveté, il avait cru rencontrer une tendresse définitive. L’homme lui était cher vraiment, il aurait voulu qu’il réclamât de sa docilité quelque chose de très difficile et ne savait pas quoi.
Les heures coulaient trop lentement à son gré, un ennui pesait sur ses épaules, obscurcissait jusqu’à son rêve.
Il restait là, parmi les herbes épaisses, essayant toujours du même petit jeu enseigné par Bertrand. Mais il y mettait de la prudence, de crainte que survint ce qu’il considérait toujours comme une catastrophe.
Et cela dura sans arrêt jusqu’au crépuscule. À ce moment il se leva, pressé de fuir, gardant toujours une terreur enfantine pour l’obscurité.
Ce ne fut que dans la cuisine de tante Jeannie qu’il nota sa fatigue. Ses jambes semblaient fléchir encore plus que de coutume sous lui, un alanguissement général l’amollissait.
Effondré sur une chaise, il regardait, sans voir, tante Jeannie, allant et venant, se livrant aux apprêts du dîner. Il ne remarquait que son tablier bleu maculé de taches et ses mèches grises frisotant sur le cou halé et brun.
Une immense reconnaissance gonfla brusquement son cœur, à l’égard de la vieille femme dont la bonté ne se démentait jamais. Avec élan, il courut à elle et l’embrassa goulûment.
Il était heureux et souhaitait instinctivement que tout le monde le fût autour de lui. Tante Jeannie, peu habituée à ces manifestations de tendresse, eut un pauvre instant de bonheur.
Fredi était l’héritier du nom, il serait un jour en possession de sa fortune à elle, c’est pourquoi elle le chérissait tant. Et son pécune serait rondelet, elle amassait lentement pour que le gamin sérieux et élégant fut un jour un monsieur, qui ne dut rien à personne.
Mais Fredi, après cet effort, retomba incontinent en sa coutumière atonie. Il prit un livre pour se donner une contenance, comme il le faisait chaque soir, cependant il ne lisait pas, ne voyant même pas les lettres qui s’alignaient devant lui. Il rêvait, revoyait la silhouette fruste de Luigi, ses mains calleuses et rudes.
Parfois un frisson le secouait, frémissement d’une volupté intérieure et imprécise.
L’imagination venait en aide à la nature qui manquait de vigueur, elle essayait de stimuler cette chair jeune et pourtant sans vie.
En résumé la sexualité n’existait point en lui, l’évolution physique s’était arrêtée avant que cette sexualité se fût déterminée. Le temps perdu cependant ne se rattraperait pas, il allait sauter un stade de son existence, passant de l’enfance à l’âge d’homme sans avoir été adolescent.
Sa chair ne vibrait point, parce que nulle sensation agréable ne se produisait aux centres ordinaires et cette sensibilité qui n’existait point à l’extérieur, se cachait au plus profond de lui même.
On pourrait croire que la sensibilité particulière à la volupté suit, durant l’enfance, un cours régulier. Elle se fixe d’abord aux centres internes, puis elle devient externe, si nul arrêt ne se manifeste dans la croissance.
Cette crise de croissance, Fredi l’avait subi avec une grave violence ; le surmenage intellectuel, un régime alimentaire défectueux, l’absence d’exercices suffisants l’avaient causée.
Personne autour de lui n’avait songé à s’en apercevoir et si lui, avait voulu regarder, il aurait reconnu, parmi ses camarades, bon nombre lui ressemblant.
Le hasard l’avait mis sur la voie des plaisirs défendus ; sans ce hasard, il serait resté un chaste, sa vie entière.
En revanche le besoin de tendresse, les sentiments de faiblesse de l’enfance subsistaient en lui. Et pourtant, l’on ne pouvait traiter un garçon de quinze ans comme un gamin de onze ; or c’était ce qui lui aurait fallu.
Ainsi, durant le cours de sa vie, il serait un tendre et un hésitant, ayant besoin d’une autorité qui le dominât, d’une force virile qui lui donnât la confiance nécessaire pour marcher le long des jours.
Inlassablement, il cherchait autour de lui cette affection vigoureuse, mais ne découvrait qu’indifférence et égoïsme.
C’était parce qu’il restait insensible aux caresses ordinaires qu’il se pliait avec bonheur aux exigences de ses amis. C’était la revanche de la nature qui se moque de nos faiblesses et n’a d’autre but que la reproduction.
Luigi lui plaisait plus que tous ses anciens amis, justement parce qu’il était plus fort, plus réellement homme. Cependant il s’étonnait de voir ce maître devenir un esclave un moment, s’offrir en holocauste au désir de volupté du prochain.
Ce n’était encore que le moral qui le poussait à la passivité, bientôt le physique jouerait son rôle dans l’étrange tragédie et l’enfant trouverait sa véritable voie.
Désormais il était condamné à sentir différemment que les autres hommes et cela parce que, en un bref moment de sa vie, nul n’avait pris garde à la menace de déchéance.
Pas plus éducateurs que parents n’avaient songé qu’il existe un instant dans la vie de l’enfant où le physique réclame, où il se livre à un travail énorme ayant besoin d’une compensation.
L’orgueil des uns et des autres n’avait visé que le succès intellectuel comme si le corps n’était point le soutien de l’esprit.
Ce soir-là, Fredi s’endormit très tard, une exaltation fiévreuse le tenait éveillé dans les draps tièdes et malgré lui, il arriva à une solution qui le brisa et le remplit de découragement.
Néanmoins, il se leva dispos, la nature réagissait quand même, lui donnant le goût de vivre.
Il déjeuna sans appétit, lassé déjà quoiqu’il n’eut encore rien fait.
Il aurait pu se sauver immédiatement, courir vers la campagne, mais il savait que Luigi ne serait point là de bonne heure. Paresseusement il s’attarda dans la cour de la ferme, regardant les poules picorer, s’extasiant sur la gentillesse des poussins qui poudraient leur duvet dans la poussière fine.
Il y avait en lui une immense bonté ; instinctivement il se penchait vers tout ce qui était faible, parce qu’il se sentait faible lui-même, incapable de se défendre contre les rudesses de la vie.
Enfin il partit, mais d’un pas nonchalant, les mains dans les poches. Sur le chemin vicinal, un laboureur le rejoignit et ils marchèrent côte à côte.
Il fut grisé soudain par l’odeur de l’homme, cette senteur virile et puissante de celui qui travaille à l’air. De biais, sournoisement, il examina ce compagnon et il se dit aussitôt qu’il lui serait agréable de le rendre heureux par ses procédés habituels.
Mais l’autre était bien loin de penser à ces choses et un peu plus avant dans les champs il le quitta.
Fredi se retrouva seul, profondément troublé par cette sensation nouvelle ; une réelle émotion l’avait bouleversé ; sa véritable nature commençait à se fixer.
Anxieux sans trop savoir pourquoi, il se prit à courir ; mais avant de pénétrer dans le petit bois, il inspecta les alentours afin de s’assurer que nul ne le surveillait.
Prestement il se glissa sous la futaie ombreuse, l’espérance soudain le soulevait, chassant l’angoisse qui une minute l’avait secoué.
Il retrouva la cachette telle qu’il l’avait laissée la veille et s’y blottit avec bonheur.
Tout d’abord il ne songea pas au temps qui s’écoulait, le rêve l’occupait. De cette songerie, il sortit subitement et à travers la feuillée, chercha des yeux le soleil.
Son cœur se serra : déjà il était tard et Luigi ne venait pas.
Il eut peur, il se vit de nouveau sans ami, dans l’affreuse solitude morale qui avait été le tourment de ses dernières années.
Cependant il patienta, voulant espérer encore ; ses doutes s’évanouirent, onze heures sonnèrent au loin et chacun des onze coups résonna lugubrement dans son cœur.
Une sueur glacée au front, il quitta sa cachette et regagna la lumière de la plaine. Il avançait en chancelant, le cerveau vide.
Il dut s’arrêter, s’accoter à un arbre ; il pleurait avec des hoquets puérils, essuyant ses yeux du dos de sa main.
Ces larmes le soulagèrent un peu, il se remit en route, mais sans courage, désabusé, mesurant brusquement les difficultés de la vie.
De ces difficultés, il eut peur, se demandant s’il en serait toujours ainsi, et s’il ne vaudrait pas mieux en finir immédiatement avec une existence si pleine d’amertume.
Quand il arriva, tante Jeannie remarqua sa pâleur et s’inquiéta.
Rusé, il mentit, assurant qu’il s’était levé avec un léger mal à la tête :
— Lorsque tu auras mangé, ça passera, promit la bonne tante.
Et aussitôt, elle le servit, le gorgeant d’œufs et de lait, quoiqu’il n’eut pas faim. Effectivement, les couleurs revinrent rapidement et tante Jeannie triompha.
Cette exubérance de la femme lui fut pénible, il se sauva au fond de l’enclos, près de la chèvre qui inlassablement tirait sur sa corde. XI
Les vacances de Fredi furent perdues par cet incident, la fuite sournoise de l’ami lui avait causé une peine profonde. Il eut soudain l’impression que la sincérité n’existait point en ce monde et qu’il ne lui serait jamais permis de se confier à quiconque.
Ce découragement moral se refléta aussitôt sur sa santé ; manquant du ressort qui l’aurait incité à lutter, il s’abandonnait à une mollesse dangereuse.
Jouant les grands désenchantés, il prétendit se renfermer dans l’étude qui lui serait une consolation.
Il négligea les longues promenades, les errances insoucieuses à travers la campagne parfumée. Le matin, il prenait un livre, gagnait un petit bois voisin et, allongé sur les mousses, il lisait, prenait des notes.
Ainsi, il prépara, sans même s’en rendre compte, son année de rhétorique. Sa mémoire défaillait, mais en revanche, il possédait une certaine logique qui facilitait le travail de l’intelligence.
La tante Jeannie s’extasiait sur ce savant neveu qui préférait les auteurs latins ou grecs aux distractions de son âge.
Elle s’inquiétait bien un peu de la santé, mais ayant l’enfant continuellement auprès d’elle, depuis plus d’un mois, elle ne s’apercevait plus de sa débilité.
Par le régime auquel sagement elle le pliait, elle le maintenait cependant en une relative vigueur, l’air vif faisait le reste.
Malheureusement Fredi, lorsqu’il se trouvait seul au milieu du bois, ne s’occupait pas uniquement à lire. Il s’arrêtait souvent, et un rêve traversant son esprit, il s’abandonnait mollement au jeu habituel, évitant une solution qui aurait brisé les ailes à la songerie.
Cela durait souvent une heure, puis brusquement, il se remettait à la besogne, regagnant le temps perdu par une ardeur fiévreuse.
Les vacances s’achevèrent ainsi, dans la mélancolie et la sensation imprécise d’un désir irréalisable.
Fredi, devenu jeune homme, restait enfant et pourtant son cœur était déjà voilé d’une tristesse insurmontable.
L’ambition lui manquait parce que l’énergie faisait défaut et la cause de l’absence de celle-ci n’était autre que la débilité physique.
Quand il reparut sous le toit paternel, quelques jours avant la rentrée, sa mère eut une déception.
D’ordinaire, lorsque Fredi revenait de chez tante Jeannie, ses joues étaient rouges et pleines, son apparence générale plus robuste.
Cette fois, il était resté blême, maigre, comme à son départ. Avec inquiétude, elle le palpa, l’ausculta. Masseret mit un terme à cet examen :
— C’est la croissance, j’ai eu la même chose à son âge !
Il poitraillait en souriant avec une ironie supérieure :
— Ce qu’il me faut, c’est le bachot en juillet, sinon l’apprentissage…
Fredi se retrouva noyé dans l’indifférence ; le seul auquel il se serait attaché, son père, versait dans le ridicule. Les caresses maternelles l’agaçaient. Il devait donc fuir l’un et l’autre, s’enfonçant chaque jour un peu plus dans l’amertume de la solitude.
Il eut un soupir de joie lorsque le lycée rouvrit ses portes ; dès le premier jour de classe, il se sentit brusquement en possession de tous ses moyens.
Par une sorte d’orgueil puéril, il ne voulut point montrer immédiatement quelle avance il avait acquise et le professeur, suivant le dire du maître précédent, le classait déjà dans une honnête moyenne.
Mais la lumière jaillit très vite, au moment d’une version sur laquelle les meilleurs élèves bafouillèrent. Fredi, très calme, traduisit, à livre ouvert, s’étant adonné à ce travail pendant les vacances.
Dès la fin de la semaine, il se retrouva sur le piédestal d’admiration qu’il avait connu en troisième. On le considéra comme le sujet de concours général, l’envie des camarades l’enveloppa, tandis que professeurs, surveillants, l’entouraient de soins discrets.
De nouveau Masseret triompha, se moquant des angoisses continuelles au sujet de la santé :
— C’est la croissance.
Pour conserver cette situation, Fredi se livra à un surmenage forcené. Sa vigueur défaillait ; il luttait quand même, négligeant le sommeil qui appesantissait ses paupières durant l’après-midi, la lassitude de ses reins qui le poussait à se vautrer, en avant, sur la table pendant les études.
Il sentait bien qu’il y avait en lui une faiblesse, mais comme son père il se répétait :
— C’est la croissance !
Et supposait cet état transitoire.
Pourtant, au milieu de ce souci des études, s’il oubliait un peu sa solitude, il lui manquait toutefois une affection.
Instinctivement, il chercha autour de lui, mais qui pouvait-il trouver ?
Malgré son âge, il était rangé parmi les grands. Rhétoriciens et philosophes ne pensaient donc point à s’attaquer à lui, préférant se tourner vers les petits qui avaient un peu du charme de la femme.
Ce n’était point que Fredi manquât de ce charme, au contraire, il personnifiait parfaitement l’éphèbe, avec la blondeur de ses cheveux, la finesse de sa taille, ses traits réguliers et sa bouche charnue. Ses yeux bleus avaient parfois des langueurs étranges et son sourire gardait quelque chose de mièvre et de doux.
Son élégance ne se démentait point, le choix de ses cravates était vaste, sa mère veillait à la bonne coupe de ses vêtements.
Il soignait l’extérieur, tout ce qui se voyait, polissant ses ongles comme une midinette.
Malgré tout cela, il demeurait seul, méprisant les petits qui ne l’auraient point dominé ; intimidé en face des grands qui le traitaient en égal.
Pourtant, le soir, dans son lit, voluptueusement étendu sous les couvertures chaudes, il avait des minutes d’exaspération.
Les odeurs le grisaient et cette griserie durait le jour entier, pour, au dortoir, le pousser à souhaiter un apaisement.
Il s’endormait tard, sans avoir acquis cet apaisement, retenu toujours par la crainte morbide, la répugnance invisible.
Le lendemain, naturellement, il se levait brisé, le cerveau vide. Aussitôt il réagissait contre cette mollesse qui l’anéantissait, au point de le laisser une bonne demi-heure endormi, pendant l’étude du matin.
Le déjeuner et la récréation remettaient la machine en mouvement, une surexcitation nerveuse pleine de périls, le soutenait durant la journée de travail.
Il y gagnait en vérité une lucidité spéciale qui lui permettait de se jouer des difficultés. En d’autres termes : il était tout en cerveau, le physique restait au second plan.
Ce fut ainsi qu’il arriva au bachot où il se vit reçu avec une mention. Le retour au lycée fut pour lui un triomphe, au logis, l’admiration familiale lui créa une auréole. On la montra aux amis, aux parents, comme un petit phénomène.
Tante Jeannie elle-même avait quitté sa ferme pour prendre sa part de ce succès.
Pendant quelques jours l’enivrement de la vanité satisfaite le soutint. Mais le premier emballement passé, il se retrouva faible, meurtri déjà par la vie trop lourde.
Il regarda autour de lui, cherchant une joie, un désir ; il ne découvrit rien. Le mens agitat molem, de Virgile, lui arracha un sourire de mépris.
Son âme était pleine d’excitation, son pauvre corps répondait mal à cet appel.
Il se sauva chez tante Jeannie pour échapper à la nullité ennuyeuse de Masseret, à la tendresse craintive de sa mère. Devinant vaguement ce qui lui manquait, il prétendit se fortifier, se refaire un peu de santé.
En vérité il était à bout de forces, un grand besoin de repos paralysait toutes ses initiatives.
Contrairement à l’année précédente, il retrouva la campagne avec joie. Il s’en fut errer par la plaine, à pas lents, rêvant, comme jadis, à un avenir plus doux.
Il se couchait dans l’herbe, se roulait voluptueusement, allongé sur le ventre, il se raidissait, cherchant, en lui, une sensation qui lui fut agréable.
Ce fut à cette époque qu’il se livra à de multiples exagérations, découvrant une volupté dans tout ce que les autres considéraient comme malpropre.
Par des procédés mixtes, il trompait son manque de besoin physique, que le désir mental remplaçait.
Il aspirait au plaisir et ne parvenait à le trouver.
Il se rappelait Vernelle et Arcine qui vibraient en certaines secondes, tandis que lui demeurait insensible. Il ne s’étonnait pas exactement de cette froideur, se croyant plutôt d’une essence supérieure au reste du genre humain.
Poussé par la curiosité surtout, il s’abandonnait plus souvent aux amusements mystérieux qu’il terminait d’ailleurs à plusieurs reprises chaque jour.
Pour cela, il aimait la solitude de la campagne, parmi les odeurs âcres de la terre et de la végétation.
Il recherchait d’ailleurs les odeurs, quel qu’elles fussent, elles le stimulaient toujours, lui procurant une sorte de griserie. Mais il fallait qu’elles se montrassent fortes, pénétrantes.
La tante Jeannie ne le voyait plus qu’aux heures des repas ; maintenant, elle le traitait avec une déférence craintive, l’appelant parfois : Monsieur le professeur.
Il souriait de ce respect ; au fond de lui-même, malgré les apparences, il y avait beaucoup de modestie. Sa vanité restait à fleur de peau, mais son caractère le poussait au doute, à l’inquiétude.
Intimement, il se disait : ils croient que je sais ; mais en fait je ne sais rien… ma tête est vide comme une outre.
Il en résultait un certain dédain teinté d’ironie pour ses admirateurs.
Au village, on avait remarqué son penchant à la solitude ; on l’attribuait généralement au sérieux de son caractère. Mais une commère prétendit le dégourdir et un matin se lança à sa recherche.
Adossé à un arbre, il rêvait lorsqu’elle le rejoignit.
Souriante, le corsage provocant, elle le salua. Gêné, il répondit à demi ; elle s’assit à son côté, sans embarras.
À cette époque, les femmes portaient encore des jupes longues, mais Amélie, les jambes allongées, ne craignit point de laisser voir ses genoux.
Il loucha de ce côté, mais aussitôt détourna la tête. Ce spectacle n’excitait en lui aucun désir, précisant plutôt la sensation de sa faiblesse.Il loucha de ce côté… (page 192) Il ne ressentit donc que de la mauvaise humeur pour cette femme qui venait le troubler dans sa quiétude.
Elle attribua son embarras à la timidité et se montra plus hardie.
Tout autre que Fredi aurait été en feu ; il demeura de glace, un sanglot lui déchirant la gorge.
La femme s’éloigna en haussant les épaules, remettant à plus tard la fin de l’expérience.
À peine eut-elle disparu que Fredi roula à terre et pleura amèrement.
Il ne savait pourquoi il éprouvait un tel chagrin, mais cet incident avait ranimé en lui son insurmontable tristesse.
Les bavardages de l’école, les précisions fournies par Arcines l’avaient suffisamment renseigné sur les choses de l’amour. Théoriquement, il connaissait l’anatomie féminine.
Il n’ignorait donc point quel service la belle Amélie réclamait de sa bonne volonté.
Mais comment aurait-il pu la satisfaire ? rien n’avait vibré en lui ; au contraire tout son être semblait s’être contracté ; devenu minuscule, insignifiant.
De nouveau seul cependant, il se grisa d’un espoir qui traversa son rêve. En cette songerie, une femme idéale jouait le premier rôle.
Il rentra à la ferme assez songeur, regrettant de ne s’être montré plus hardi à l’égard de la paysanne.
L’après-midi, inlassablement, il la chercha par la plaine, sachant bien pourtant qu’elle se trouvait au village. C’était après un espoir qu’il courait.
Le lendemain, il traîna dans la rue avant de gagner la campagne et sa joliesse d’éphèbe enflamma derechef Amélie.
Habile, elle se lança à sa poursuite et le rejoignit en un endroit solitaire.
Il y avait en elle une telle exaltation qu’elle se livra aux pires extrémités.
Mais elle rit brusquement, d’un rire nerveux, tandis que Fredi rougissait piteusement.
— T’es monsieur y en a pas ! hoqueta-t-elle entre deux éclats.
Elle essaya cependant de le tirer de son apathie ; ses efforts restèrent inutiles. Fredi se voyait terrorisé, une idée soudain lui traversait l’esprit, le poussant à la plus triste humiliation. Il était le Monsieur y en a pas. Ces mots lui sonnaient aux oreilles tandis que la femme s’évertuait à allumer chez lui la moindre étincelle.
Finalement, elle se sauva avec, aux lèvres, une moquerie cruelle.
De cette moquerie, il fut attristé et non blessé. Pour la première fois, il eut l’impression qu’il se différenciait des autres hommes.
Il n’en conçut point de honte, plutôt une inquiétude vague pour l’avenir.
Cependant, il courut bientôt des bruits malveillants sur son compte ; il nota que les jeunes gens de l’endroit avaient pour lui des rires ironiques.
Naturellement ces bruits parvinrent aux oreilles de tante Jeannie qui en fut outrée. Elle ne pouvait pas admettre que son neveu, en même temps qu’un grand savant, ne fut un coq valeureux.
Avec son bon sens cru, elle cria à Fredi :
— Engrosse leur donc une de leurs filles, après ils riront.
Il se cacha pour rougir ; cette brutalité d’expression le gêna ; d’ailleurs, il n’aimait point que l’on parlât de ces choses.
Comme il ne répondait pas, elle répéta son conseil et il promit, le cœur serré par une véritable angoisse. Mais les vacances se terminèrent sans qu’il eut satisfait aux vœux de la bonne tante. XII
Le retour de Fredi en ville fut maussade ; ce n’était point qu’il regrettât absolument la campagne ; il ne regrettait rien en vérité, mais ne désirait rien non plus. Il se disait seulement qu’il avait une nouvelle année d’école devant lui et cette perspective le décourageait presque.
Durant les vacances, il n’avait rien fait et par conséquent ne se trouvait pas préparé comme en la précédente session. Il ne sentait pas la fatigue, mais n’avait pas envie d’apprendre. Tout lui semblait subitement illusoire, inutile, ne conduisant à aucune solution heureuse.
Parfois dans les rues, il s’arrêtait devant les petits apprentis qui travaillaient gaiement. Il aurait voulu leur ressembler, posséder la même liberté, gagner de l’argent, ce qui lui eut permis d’échapper à la tutelle paternelle.
Mais il était trop veule pour réagir et acceptait ce qu’on lui ordonnait.
Sa mère l’admirait toujours, lui affirmait qu’il était un homme maintenant quoique nulle ombre de moustache n’ombrât sa lèvre.
En revanche, il se vit au lycée entouré de camarades barbus, poilus jusqu’aux yeux. Cela lui fut pénible, ce simple détail l’obligeait à se reconnaître une infériorité vis-à-vis de ceux-là, fiers de leurs attributs virils.
Il était, il est vrai, le plus jeune de sa classe et le personnel de l’école fondait encore sur lui de grands espoirs.
Mais dès le début, il se sentit perdu, les spéciosités de la philosophie éberluaient et comme il ne manquait point de tranquille logique, il se demanda pourquoi il y avait, en ces cours, tant de mots ronflants pour exprimer de simples choses.
Il traita cet enseignement avec un parfait mépris, se refusant à un effort pour si maigre résultat.
Cependant, comme il ne pouvait rester inoccupé, il se livra, en cachette, à la poésie.
Aristote et Pythagore s’accordaient mal avec les muses et si ses vers n’étaient guère beaux, ses notes de fins de semaines furent pitoyables dès le début.
Un camarade lui chipa son cahier de poésie. Ce fut un scandale, une explosion d’hilarité. Fredi demeuré enfant, chantait les petits oiseaux, la frêle marguerite et la modeste violette.
Cette moquerie lui fit abandonner cette voie et ne découvrant plus rien, il retomba dans ses songeries creuses.
On l’épiait toutefois, les gaillards les plus mûrs prétendaient le pousser à la débauche.
Le plus grand nombre de ces philosophes connaissaient les beautés de l’acte bref, l’ayant pratiqué sans attrait, surtout par bravade.
On se cotisa et en grande pompe, un dimanche après-midi, une délégation de trois polissons barbus s’en fut chercher Fredi au logis.
— Vas-y ! ordonna le père ironique.
Il aurait bien voulu échapper à cette nécessité quoiqu’il ignorât ce qu’on lui préparait.
Docile comme toujours, il suivit les trois camarades qui le conduisirent à trois autres qui attendaient non loin.
La bande s’en fut, menant grand bruit ; les deux plus solides avaient saisi Fredi chacun par un bras afin qu’il ne s’échappât point.
On pénétra soudainement dans une rue solitaire. On frappa à une porte qui s’ouvrit mystérieusement.
Fredi, épouvanté, se vit brusquement dans un salon rouge dont les banquettes étaient ornées de dames en simple accoutrement.
Il rougit, une véritable souffrance lui déchira le cœur.
Mais un camarade l’avait présenté à haute voix et aussitôt il fut entouré, happé, tiraillé par des mains nerveuses et des bras nus.
Ces dames en riant, hurlaient :
— Viens avec moi, petit !… Ça porte bonheur, je le veux, moi, na !
Il se trouva subitement assis sur les genoux d’une dame qui lui révélait les mystères de son corps.
Il n’eut point d’étonnement, ayant assisté au même spectacle lors de sa rencontre avec Amélie.
La dame poussa l’audace plus loin, une compagne prétendit l’aider. Bref, Fredi fut immédiatement l’objet d’une popularité qu’il n’avait point prévu.
La patronne bienveillante intervint :
— Vous l’intimidez ce petit, voyons…
Elle s’adressa à lui :
— Qui choisis-tu ?… C’est le seul moyen qu’on te laisse tranquille.
Ses oreilles bourdonnaient, un brouillard flottait devant ses yeux, son esprit semblait se vider.
Il comprit cependant que pour avoir la paix, il lui fallait fixer un choix. Il était sur les genoux d’une femme, il s’arrêta là.
Une ovation frénétique salua la victorieuse :
— Vive Olga !
Éberlué, il se sentit entraîné vers un escalier tortueux. La femme, maternelle, le tenait par la main, le dirigeant parmi les méandres des marches.
La chambre où il arriva lui parut misérable, il eut presque pitié de la malheureuse qui l’habitait.
Celle-ci néanmoins n’avait pas de temps à perdre, habituée à mener les choses rondement.
Olga possédant plus de dextérité que la paysanne Amélie, obtint un résultat relatif. Fredi put approfondir, auprès d’elle, le grand secret de l’amour.
Il eut une sorte d’étonnement puéril :
— Ce n’est que cela !
Puis un dégoût lui souleva le cœur ; autour de lui flottait une odeur de remugle ; le parfum de la femme elle-même lui causa une gêne douloureuse.
Cynique, elle fouilla dans ses poches, extirpant la monnaie qui lui restait.
Rieuse, elle l’entraîna en bas, et sa voix aigre annonça :
— Voilà… il a reçu le baptême du feu !
Les autres philosophes firent chorus, félicitant Fredi de son succès auprès des dames. Eux, moins en fonds, étaient demeurés en bas, buvant de la bière aigre qu’ils payaient au prix du champagne. En échange, ils pouvaient se permettre quelques caresses de ci, de là.
Fredi aurait voulu fuir ; cette atmosphère lui donnait des nausées ; ces chairs flasques, honteusement étalées, lui paraissaient ridicules.
Il parvint à s’échapper :
— J’ai un rendez-vous pour dix heures !
Comme il n’avait plus d’argent, on le laissa partir et il s’enfuit, la tête lourde, la gorge serrée.
Il ne rentra pas chez lui, immédiatement, il se réfugia au bout du Mail, en un coin solitaire et glacé qui était presque la campagne.
Le soir approchait, une fraîcheur tombait des arbres. Fredi grelotta, mais n’en resta pas moins là, immobile, hagard. Et soudain, il éclata en sanglots. Un chagrin inexplicable le terrassait. Il avait conscience d’être ridicule, mais n’en continuait pas moins à pleurer.
Ce qui s’était produit une heure plus tôt lui apparaissait maintenant comme quelque chose de monstrueux, d’anormal. Il se reprochait amèrement d’avoir cédé et se jurait de ne jamais retomber dans la même ornière.
Il ignorait encore ce qu’il ferait dans l’avenir, il n’osait pas penser au mariage, considérant cet événement comme trop lointain.
Un peu calmé, il rentra au logis qui l’enveloppa aussitôt de sa quiétude. Il se remit ainsi et dîna, hâtivement, en face de sa mère, avant de rentrer au lycée.
Au dortoir, les camarades lui firent fête, le jugeant heureux d’avoir tenu une femme dans ses bras.
Il ne répondit à aucun et se coucha de fort mauvaise humeur.
La répugnance première subsista ; la semaine entière, il vécut avec le souvenir qui le hantait.
En réfléchissant, il éprouvait comme un dédain pour les camarades qui vantaient ces plaisirs. Il se demandait naïvement quelle satisfaction ils pouvaient y trouver, tandis que lui-même n’avait absolument rien ressenti.
L’opération lui avait été plutôt pénible, traînant en longueur.
Il connaissait des jeux qui certes valaient bien celui-là et ne coûtaient pas aussi chers. Il calculait que ces quelques minutes l’avaient privé de pécune pour toute la semaine ; ce n’était pas le moindre inconvénient.
Le jeudi, en promenade, on tenta de lui reparler de cet incident ; il s’esquiva, ne sachant trop que dire. Il craignait d’avouer son insensibilité, mais en même temps, il lui répugnait d’inciter les compagnons à l’imiter.
Il se reprochait de manquer de courage pour leur crier qu’ils se leurraient, que la femme ne procurait aucune joie véritable et que chacun possédait la même chose à portée de sa main.
Les semaines coulèrent lentement, sans lui apporter d’espoirs nouveaux. L’impression ressentie subsistait, profonde, en lui. Il identifiait toutes les femmes, toutes les jeunes filles à Olga. Quand elles approchaient de lui, il croyait flairer cette même odeur aigre et pénétrante.
Son père se moquait de lui, sa mère l’encourageait, répétant qu’un jeune homme avait toujours le temps de faire des bêtises.
Il fut satisfait que Madame Masseret taxât l’acte bref de bêtise. Ainsi son instinct ne le trompait donc point en l’éloignant de cette distraction. XIII
Les derniers mois de cette année furent pour Fredi une période de torpeur. Il se sentait harassé, le travail lui devenait de plus en plus pénible. Il aspirait ardemment à la fin de ces études qui lui causait une telle fatigue. Il enviait les ouvriers qui travaillaient dehors, au soleil, tandis qu’il était enfermé en ces murs sombres, se bourrant l’esprit de futilités.
Il lui semblait qu’il serait doux de ne plus rien faire, de traîner des heures sur l’herbe à ne penser à rien.
Pourtant il ne désirait pas retourner chez tante Jeannie ; cette campagne, toujours la même, commençait à le lasser.
En résumé, il ne savait pas bien exactement ce qu’il souhaitait. Il y avait, tout au fond de lui-même, un besoin latent qui le torturait et que jamais il ne parvenait à formuler d’une façon explicite.
De temps à autres, après quelques jours d’une exaltation intime, il s’autorisait une solution qui lui procurait l’apaisement, mais seulement pour quelques heures. Ensuite revenait le désir sourd, indécis, tandis que la chair demeurait inerte.
Il essayait de détourner son esprit de cette hantise, mais tous ses efforts dans ce but étaient inutiles. En un mot, il se trouvait continuellement sous le joug d’un besoin latent qui ne se précisait jamais parce que le physique manquait de vigueur pour répondre à l’appel de la nature.
Même à ce moment peut-être, il aurait pu être sauvé par un régime tonique approprié, une existence au grand air. Seulement la routine, la bêtise humaine le retenaient dans cette prison où se fanait rapidement la fleur de sa jeunesse. Au lieu de tonique, il absorbait de la philosophie, ce qui achevait de lui détraquer la logique et le bon sens. Il était trop jeune, manquait encore d’équilibre pour attaquer une science qui réclamait une finesse de raisonnement que l’on ne peut acquérir que plus tard.
Assurément cette formation précoce en ferait un didactique, incapable de choisir lui-même le bon et le mauvais et qui plus tard, enseignerait aux autres ce qu’il avait appris, comme un moule reproduit à l’infini des formes une fois adoptées.
Cependant il ne brillait pas comme jadis, la mémoire peu à peu défaillait et il n’était plus question de le présenter au concours général.
Les professeurs indifférents le laissaient ruminer dans un coin, tout en espérant qu’il passerait quand même le bachot.
Lui ne s’en inquiétait point, se remettant au hasard à ce propos. D’ailleurs tout lui devenait indifférent, sur lui pesait un insurmontable ennui. Jamais il ne savait où il se trouvait bien ; assis il voulait être debout ; debout, il aspirait à s’asseoir. Il en était ainsi pour tous les événements de la vie courante.
Les dimanches, il se cachait au logis, fuyant les camarades. Il s’asseyait auprès de sa mère et bavardait de futilités.
Le présence de son père le troublait ; quand Masseret était là, Fredi tremblait inconsciemment ; il avait peur de quelque chose d’indéterminé.
Sa réussite au baccalauréat fut obtenue de justesse, pour quelques points il aurait été blackboulé.
Il rentra aussitôt chez lui, en poussant un soupir de soulagement. Enfin cette existence monotone allait cesser, il connaîtrait bientôt d’autres horizons.
Sa mère qui appréhendait de l’envoyer à Paris l’année suivante, résolut de le garder auprès d’elle durant ces vacances. Elle craignit cependant qu’il ne s’ennuyât et décida d’ouvrir sa maison un peu plus largement à ces relations.
Fredi n’était pas là depuis une semaine qu’une réunion eut lieu. Trois femmes de fonctionnaires, quatre jeunes filles et deux lycéens qu’il avait connu se réunirent dans le petit salon.
Les jeunes filles papillonnèrent autour de lui, jouant les grandes coquettes. Il les jugea insipides et fut intimidé.
Les deux garçons, plus jeunes que lui, le considéraient avec une admiration silencieuse. Ils lui parurent idiots.
Une des dames l’invita à son thé du jeudi suivant, sa mère accepta pour lui.
La semaine entière, il fut plongé dans l’inquiétude par la perspective de cette corvée qui, du reste, se passa sans accroc.
Cependant la dame qui se prénommait Gilberte et gardait quelques vestiges de beautés, avait tenté de le captiver. Il ne remarqua rien naturellement et un matin, comme il errait dans les alentours de la ville, à la recherche d’une occupation, il se buta à cette beauté.
Ils s’assirent au bord du sentier et Gilberte rejoua la comédie d’Amélie, jadis.
La docilité de Fredi l’obligea à céder, mais ce ne fut point sans de multiples difficultés.
Auprès de la femme dans tout le feu d’une ardeur près de s’éteindre, il demeurait inerte, frigide. Elle dut opérer, à l’instar de Bertrand, pour obtenir de lui au moins une faible marque d’amour.
Il rentra chez lui absolument écœuré, le parfum de la femme le poursuivait, semblait accroché à ses narines.
Il crut retrouver les mêmes senteurs, au salon où se tenait sa mère.
Affolé, il se sauva dans sa chambre, maudissant l’humanité et ce qu’il appelait ses vices.
Cette opinion toutefois manquait de sincérité ; il essayait de se persuader qu’il méprisait tout ce qui avait trait à la chair, mais il n’y réussissait point.
Il était pourtant absolument ignorant de tout ce qui touchait aux habitudes contre-nature. Il ne connaissait en vérité, de la volupté, que ce qu’il avait appris au cours de ses années d’école.
Pas plus Vernelle qu’Arcine ne lui avaient parlé de ces choses ; quant à l’incident de Luigi, il n’osait trop s’y appesantir, retenu par une pudeur secrète.
Cette rencontre avec la belle Gilberte acheva de lui faire détester sa ville natale ; il ne sut plus où se réfugier pour échapper aux attaques des femmes en mal d’aimer.
À toutes celles qui le regardaient, il croyait lire un désir dans leurs yeux et cela suffisait à l’inquiéter.
La femme ne lui répugnait pas, il en avait peur, parce que son instinct l’avertissait qu’il manquait de la vigueur nécessaire et de la sensibilité voulue pour les satisfaire.
Le jeu à deux ne lui procurant aucun plaisir, il l’accomplissait donc sans ardeur et devait par conséquent mécontenter la compagne.
Mais quoi qu’il pût s’imaginer, il ne parvenait à percevoir une sensation agréable. La sensibilité, chez lui, était demeurée cachée, arrêtée au cours de son évolution par la débilité générale.
Ces dernières vacances furent, pour lui, un perpétuel tourment. Il fuyait son père dont il craignait l’ironie mesquine ; il fuyait les femmes dont la vue seule ranimait des souvenirs désagréables ; il fuyait même sa mère dont la tendresse finissait par l’exaspérer.
Pour échapper à tout cela, il se tenait dans le bureau de son père la matinée entière, feignant de travailler, en réalité toujours allongé sur le sopha.
L’après-midi, il prenait un livre et se sauvait dans les champs. Mais pas plus le matin que le soir, il ne lisait ; son temps s’écoulait à ressasser ses ennuis et à chercher des espérances d’avenir.
Cette attitude donna une idée flatteuse de son intelligence ; toutes les relations de Masseret le considèrent comme un être hors-ligne, appelé aux plus hautes destinées.
On se trompait ; il traînait seulement, derrière lui, une insurmontable mélancolie qui semblait sans objet.
Il avait de l’argent et ne dépensait rien, accumulant sans avarice, avec la même indifférence qu’il faisait toute chose.
Naturellement, à ce régime, le physique achevait de se débiliter, le cerveau, seul, toujours assoupli par la perpétuelle rêverie, tenait toute la place.
Lentement, sans même bien s’en apercevoir, il se dégageait des formules d’école, se créant, peu à peu, une individualité que, nul d’ailleurs ne connaîtrait, à cause de son caractère renfermé, conséquence de la crainte instinctive qui le tourmentait.
Quant vint l’heure du départ, à Paris, son cœur bondit de joie et d’espérance. Son père qui gardait d’agréables souvenirs du quartier latin, prétendit le conduire dans la capitale et l’y installer.
Ils partirent un matin brumeux, laissant madame Masseret en larmes sur le quai. Fredi n’eut pas une tristesse, pas un regret pour tout ce qui avait été son enfance. Il n’avait pas encore de passé, il ignorait tout de l’avenir, comme ses yeux son cœur était sec.
Paris, à première vue, l’effraya ; il eut peur du tumulte de ses rues, de son manque de lumière, de la fièvre qui semblait baigner dans l’atmosphère.
Masseret lui découvrit une chambre bon marché rue Linnée ; il le mena à un petit restaurant en lui conseillant d’y prendre régulièrement ses repas.
Le séjour du père dura même une semaine ; chaque nuit, il disparaissait, laissant Fredi se morfondre dans sa chambre.
Enfin, il s’éloigna, avec quelques dernières recommandations à son fils. Celui-ci le conduisit à la gare, puis revint chez lui dans sa chambre sombre.
Il eut un court instant d’étonnement, puis sans force, il s’abattit sur son lit, en éclatant en sanglots. Et il hoqueta, comme un tout petit enfant :
— Maman ! Maman !
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