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Fleurs de rêve

« … Mais toi, lyre mélodieuse,Surnageant sur les flots amers,Des cygnes la troupe envieuseSuivra ta trace harmonieuseSur l’abîme roulant des mers. »

Sur les ondes du NilRiantes, azurées,Ils traînent, sans péril,Un vol d’ailes dorées.

Chères têtes d’oiseaux,Petits êtres fantasquesVous qui troublez les eauxAux environs des barques,

Apprenez-moi vos noms,Amants de la lumière,Et dites-moi, mignons,Le nom de votre père.

Toi belle aile d’argentPalpitante de vie,Ton nom, petit enfant ?— « Je me nomme Lilie,

Car près d’un beau Lilas(Moisson printanière)Dans le jardin là-basMe déposa ma mère. »

— « Lilie, eh bien ! Et toiGarçon à patte fine,À l’œil noir et vif ? » — « Moi ?Tu veux mon nom ? devine !

Il est joli mon nomMais je l’eus en cachette :Petit Père est PinsonEt ma maman Fauvette. »

— « Et vous, mes deux petits,Qui vous grisez de brise ? »« Nous sommes deux amis,Notre histoire est comprise. » —

« Et toi mon bel amiÀ l’enivrant sourire ? » —« L’on me nomme “Mimi”Aux heures de délire ;

Et l’on aime mon œilQu’un point du ciel azure,Et ma voix . . . . . accueil. . . . . . . . . pure,

Le printemps m’a donnéÀ Mai qui m’a vu naître,Puis j’étais ordonné,Maintenant, je suis prêtre.

Or, mon nom est. . . .Et mes ailes légèresM’emportent du CouventAux terres étrangères ;

J’aime à revoir ce NilRiant, chaste azuréEt j’y baigne mon cil,Mon cœur, mon front doré. »

. . . . . . . . . . .

Ô mon âme assoupieD’images nourris-toi…Douce mélancolie,Reviens planer sur moi !

Ô mes rêves dorés !

Ô mes rêves dorés ! Ô mes folles chimèresOù courez-vous ainsi jalouses et légères ?Pourquoi m’entraînez-vous dans ces hautes régionsOù l’amour est la vie, où vivent les passions,Où caresse mon cœur le souffle pur des anges,Où séjournent d’Eros les célestes phalangesOù tout cœur brisé porte une palme, en martyr,Où l’on aime si doux sans plaindre, sans souffrir… ?Au loin je vois des eaux, des sources frémissantesDont les sanglots mourants, en cascades tremblantesPassant dans les jardins envahis de fraîcheurOù se balance l’ombre et palpite la fleur ;

J’entends de longs accords unis sous le feuillage,Oh ! que d’expression dans ce divin langage !Oh ! l’ivresse céleste en ces tendres accents !

Mais, je reviens à moi et ne plus rien entends ;Un nom luit devant moi, mes doigts tiennent la plume ;Zéphyre passe sur ma lèvre qu’il parfume :Fiévreuse, endolorie, en un troublant frisson,Elle murmure “Eros” et se colle à ce nom…

Entre le double azur de la mer et des cieuxPas un cri, pas un son qui se fassent entendre,Rien ne semble passer ou monter ou descendreDans l’espace silencieux,

Rien, que ces être bleus qui s’échappent des vaguesPour danser des rondeaux invisibles dans l’air,Puis, s’unissant aux flots, mèlent à leur concertLeurs plaintes lasses et si vagues

Tout, tout songe là-bas dans l’espace sans fin :Le flot longe le flot, l’onde voit naître l’onde,Et la brise absorbe en l’écume vagabondeSon front rêveur…

Soudain, un soupir immenseSouffle aux bords de l’horizon,Sur mer un géant s’avanceRedoutable comme un lion.Tout s’élance à son approche,Tout se bouscule, tout fuit,L’onde à sa semblable nuitEt le flot au flot s’accroche.

Sur le pont du navire un vieillard regardaitDans l’horizon lointain une vue effacéMais qui dans son esprit semblait encor tracéeEt le navire s’éloignait…

Que regardes-tu donc dans ces lointains timidesDont les azurs blanchis n’existent presque plus ?…Je le devine, oh, oui ! ces regards résolusS’attachent sur les Pyramides !

La gloire et la grandeur ornent leur front altier :Les plus brillants héros abordèrent naguèreL’Égypte éblouissante où se livrait la guerre :Le fer étranger à leur pied

Se brisa, car toujours leur forme audacieuseS’élevait menaçant les hommes des combats ;Elle s’élève encor dans ces lointains là-basÉcrasante autant qu’orgueilleuse.

Homme, tu rêves heureuxD’y voir flâner l’Angleterre,C’est tes soins laborieuxQui gagnèrent cette terre.Et tu pars, tu pars, héros,Car l’œuvre est toute bâtie,Mais ta tête appesantieBaisse sous de lourds fardeaux.

Ô vieillard, ô son fils, l’Angleterre t’appelleDes plus tendres prénoms, en te tendant les bras ;Va rejoindre ta mère, ô son enfant fidèle,Va la rejoindre là-bas !

De fleurs et de drapeaux elle a couvert sa rive,Et sur son front pensif se fixent les regards ;Vieillard aux blancs cheveux, héros du jour arrive !L’on croisera sur toi des étendards…

Syrie, sur les bords du Nil,Où soupire la poésie,Mon cœur sent un cruel exilLoin de ta secrète magie…Et je songe à tes doux printemps,À ces heures pleines de charmesQui ne connurent point de larmesMais qui n’ont pas duré longtemps.

Et, dans ma mémoire confuse,Je revois de ton beau LibanLe tableau si cher à la MuseEt son azur chaste et charmant ;Les Cèdres dont les hautes cimesSe balançant frôlent le cielDu bout de leur bec vert de mielComme y voulant tracer des rimes…

Liban je rêve à tes étés,À tes jardins peuplés de roses,Aux appels de cœur, entêtés,Murmurés par tes fleurs écloses ;À ces besoins naïfs d’enfant,D’amour, d’abandon, d’espérance,De candeur et d’insouciance,De rencontrer le bien souvent.

J’étais en pension, je n’avais pas quinze ans,L’aspect seul d’un cours d’eau m’emportait dans les nues,Mon âme frémissait… Et depuis deux printemps,Grisant frisson, tu continues !

Ainsi que le soleil la pluie a ses attraits,Bien plus que le bonheur la peine a des délices :Les tremblements les plus doux et les plus secretsNous proviennent du sacrifice !

Autant que le printemps fleuriAutomne si rêveur, je t’aime !J’aime ton zéphir attendri,Tes soirs et tes tristesses même…J’aime ouïr les derniers accentsD’une antique lyre brisée,Vague écho, noire mélopéeQui n’a plus que des sons mourants…

Triomphez, ô mes ennemis !Mon âme la voilà meurtrie…De vos propos jadis émisReprenez la longue série ;Jouissez de me voir souffrirPendant que le bonheur vous gâteDe sa grasse et mœlleuse patte…Vos espoirs viennent de fleurir.

Jouissez de mon impuissance,Par des succès, à vous griser ;Mais sachez que mon grand silenceNe veut dire que mépriser.Un bonheur cueilli sur la routeNe m’inspire que du dégoût,Et si votre œuvre tient deboutLa base m’en laisse du doute.

À votre vulgaire bonheurJe préfère mes nobles peines,Aux lâches cris de votre cœurMes courtes prières sereines.Il ne saurait me contenterCe sort que vous trouvez suave ;Le mien je le veux bel et grave,D’autre ne me saurait flatter.

Peines, chagrins, envolez-vousPendant que le vieil an expire ;Venez, doux plaisirs, rêves doux,C’est le nouvel an qui respire.

Au fond de ton palais fait d’azur et d’éther,Ô Lune languissante en ta pâle insomnie,À quoi donc rêves-tu, contemplatrice amieDont le large regard tombe mystique et clair ?

Quel est-il, dis-le moi, cet inlassable rêveQui sur ton front brillant jette un reflet blafard,Ce rêve qui te fait songer la nuit bien tard,Qui toujours recommence et ne jamais s’achève ?

Brille sans te lasser, bel Astre de la nuit,Brille pour consoler mes longues insomnies !J’aime tes clairs rayons et la brise qui fuitEt les pleurs langoureux des tristes harmonies…

Mais que deviens-tu donc douce amie aux yeux noirs ?Pourquoi ce long, trop long, cet écrasant silence ?Tant de jours sans couleur et tant de tristes soirsOnt-ils de ton cher cœur effacé ma présence ?Tu m’aimais, disais-tu, peux-tu ne plus m’aimer ?De ta voix je conserve encor le doux murmure,Souvent ton souvenir revient me ranimer,Je trouve un peu de toi dans toute la nature ;Ma mignonne, comment pourrais-tu m’oublier ?Ingrate ! tu devrais m’aimer, m’adorer même,Et dans mon souvenir jour et nuit te noyer.Car je n’oublie pas notre amitié… Je t’aime !Mais pourquoi te tracer ce mot capricieux,Viens et je le dirai tout bas à tes beaux yeux…

Je ne t’assomme point, araignée du soir,Non, tu ne mourras pas, je te laisse la vie.Et puisqu’œil pour œil et que dent pour dent, ma mie,Demande à Dieu pour moi la vie de l’espoir.

Je n’aime pas ton monde au gris squelette frêleSe cramponnant à l’aube à l’ombre des rideaux ;Je le hais. On le dit porteur d’affreux cadeaux :Et l’heure de la crainte est heure solennelle.

Car nous les ignorons, nous, les secrets destinsDe l’homme et de la vie, et notre âme alarméeRecherche les signaux de ceux qui l’ont aiméeJadis et fouille les replis des lendemains.

Et quand nous te voyons, fleur de silence et d’ombre,Immobile, le soir, rêver sur nos blancs murs,Nos pauvres cœurs souffrants trop mous pour être mûrsSentent frémir l’espoir dans leur être en décombre…

Mais dis-le moi, petite, à quoi peux-tu rêver ?Est-ce que tu te sens un esprit raisonnable,Ou bien entrevois-tu quelqu’ astre connaissableDu bout de tes noirs yeux que tu ne peux lever ?

Dans ton squelette affreux sans couleur et sans formeY a-t-il donc un cœur qui souffre, un cœur qui bat ?Éprouves-tu l’amour, ne l’éprouves-tu pas ?Quel est cet élément dont ton rêve se forme ?

Ah ! rêve sur nos murs, araignée du soir,Car tu ne mourras pas, je te laisse la vie ;Mais puisqu’œil pour œil et que dent pour dent, ma mie,Demande à Dieu pour moi la vie de l’espoir !

« Mais comment donc, elle poète ?Elle arrangea ces vers charmantsÀ la délicieuse épithète,Aux échos qui s’en vont mourants ;Ces vers de poésie pure,D’élan si doux, d’esprit si clair,De sons brillant comme l’éclair,D’un style à la noble tournure ?

« Elle est syrienne, dit-on,Et puisqu’elle n’est pas française,Où put-elle puiser ce tonOù l’âme s’épanche et s’apaise ?… Mais elle a dû les emprunterCes rimes vastes et sonoresQui, comme de jeunes aurores,Viennent sous sa plume éclater.

« Aurait-elle de LamartineImité les divins appas,Ou bien ouï la voix câlineQui dans son cœur parlait tout bas ?Ses chants sont enduits de tristesse,D’amour touchant, d’amour sans fiel ;Elle poète, Ô puissant ciel !D’où lui vient donc cette sagesse ?

« Et puis cette onduleuse rimeOù nagent sentiments exquisQui frôlent le beau, le sublime,Cela donc, où l’a-t-elle acquis ?Puisque nous aimons mieux le croire,Croyons qu’elle a dû consulter,Et sans jamais nous arrêterDisons : « Elle vole la gloire ».

Monsieur. . . . . parle ainsi,Vraiment, il me semble un brave hommeUn autre gentleman aussi,Avec lui répète qu’en sommeLa copie est faite assez bienD’un livre du grand Lamartine,Que la calligraphie est fine :Mais l’écriture là n’est rien.

Oh ! les doux tremblements sous l’impulsion secrèteCombien rares sont ceux qui peuvent les sentir !Or, frissonner, pleurer, plaindre, aimer et souffrirSont les qualités du poète.

Et plein de ses trésors divinsSon cœur qui contient tout le mondeSait esquisser les yeux éteints.De quelqu’ âme superbe et blonde.Son œil à tout vent prendre part,Sa lèvre veut baiser la rose,Sa main toucher à toute chose,Porter le sabre ou l’étendard.

Sans flatter la rime subtileIl la veut toujours asservir :Autant que son penser, agile,Il la trace avec un soupir ;Il écrit ses rêves rebelles,Tout ce qu’il voit, tout ce qu’il sent,Et répand ses larmes souventSur les feuilles blanches si belles.

Qu’a-t-il besoin des vains flatteurs ?Sa joie est toute personnelle :Qu’on veuille approuver mes labeursOu qu’on dise : ce n’est pas d’elle,J’élancerai les ailes d’orDe ma Muse jeune et timide :Dans le sein de l’azur limpideJe fixerai son doux essort.

Quand d’autres Muses lui sourientElle partage leur frisson,Les notes de son luth varientDevant le si vaste horizon :Tantôt c’est le printemps qui passeGrondant son hymne triomphal,Tantôt c’est un chant automnalTraînant d’échos que rien ne lasse…

Après avoir pendant deux heures travailléÀ ces traductions grecques très difficiles,Après avoir longtemps sur ces livres veilléMes yeux vont s’endormir reposés et tranquilles.

Pourtant la nuit est belle, à rêver elle invite,Et son Astre fécond prolonge ses rayonsDans l’azur assombri, sur le Nil qui palpiteSur la feuille assoupie au bord des verts gazons.

Un vent léger et doux caresse le visageEt jette au fond de l’âme un frisson de baiser,Frôle la fleur câline émue à son passageEt, paresseux, s’en va sur l’herbe s’apaiser.

Ombre immense, ô parfums de brise et toi, Zéphyre,Avant de m’effleurer qui avez-vous pressé ?Et toi, Lune d’amour, avant de me sourireQuel sommeil ton aspect suave a-t-il bercé ?

Mais non, ne rêvons pas ; allons, à la prière !Dérobons-nous à tout : à la lune, à la nuit ;Et disons l’oraison humble, ardente, sincèreAu Dieu de l’Univers et de l’astre qui luit !

Et quand le dieu Sommeil chargera mes paupièresDes bienfaits qu’il répand la nuit sur les mortels,Dans le rêve mon cœur retrouve ses chimères :Étude, Amour, Beaux-Arts, beaux yeux, tendres appels.

Lentement, penche-toi sur cette ombre câlineQui d’un bouquet muet remonte vers tes yeuxSi beaux ; tout comme un astre égaré dans les cieuxAux bords de l’horizon s’incline.

Penche ! et tu sentiras que la voix d’une sœur— Voix discrète et pourtant vibrante de tendresse —Doucement t’enveloppe, ainsi qu’une caresse,De vœux sincères de bonheur.

Ma petite Maman, dans sa course lointaine,Qui donc conduit ce grand, ce clair astre d’argentQui, blanchissant la nuit la rend belle et sereine ;Qui donc ? dis-le moi, ma maman !

Derrière la montagne, oh ! vraiment chose étrange !Vois, lentement il monte à l’horizonEt s’avance, comme une grosse orange,Au sein de l’azur calme en un très doux frisson !

Point d’arrêt ; donc, il connaît bien sa route :Oh ! qu’il glisse léger dans cet immense champ !Où s’en va-t-il ainsi ? il connaît bien, sans doute,Son chemin, n’est-ce pas, ma petite maman ?

Tu ne me laisses pas, toi, marcher solitaire ;Ta main soutient ma main et partout me conduit :A-t-il aussi cet astre, ainsi que moi, sa mèreQui le mène là haut dans l’air — sa mère à lui ?

Mon petit, tu es jeune, oh oui ! bien jeune encoreMais quand tu grandiras et de corps et d’espritTu comprendras comment cette lune que doreL’éclat pris au soleil échange avec l’auroreSa place dans la sphère — Aime Dieu, mon chéri !

Réveille-toi, belle endormie,Écoute ma chanson du soir ;Point de lune, ô ma douce amie,Montre-toi, nul ne te peut voir.

Sous ta fenêtre ma guitareSoupire de tristes accords,Un refrain nostalgique et rare,Et mon cœur frémit de transports !

Oui là, dans l’ombre et le silenceÉcoute un chant funèbre et doux…Tu ne veux point de ma présence ? ?Ciel ! pourquoi ce soudain courroux ?

Oh ! par tes lourdes mèches blondes,Tes prunelles qui font mourir(Ma douce !) où scintillent des mondesD’amour ! par tes yeux, mon plaisir !

Par ta lèvre, je te conjure !Ta lèvre toute volupté,Et par ta voix sonore et pure,Réponds : n’ai-je pas bien chanté ?

Alors pourquoi cette colèreEt cette disparition ?Serais-tu gâtée, ô ma chère,Ou ne serait-ce qu’un frisson ?

Mimi, reviens à ta fenêtreEt tiens-toi sous les rideaux blancs ;Par tes grâces, daigne apparaîtreEt m’inspirer de doux accents !

L’ombre est si noire et tu m’écoutes,Blonde, mais quoi ! m’aimerais-tu ?Arrache de mon sein ces doutes :Belle, parle ! je me suis tu.

Plus que jamais mélancolique,Guitare, reprends ta chansonDans cette ombre noire et tragiqueQui remplit ce vaste horizon.

Souffre, gémis, pleure, guitare !La belle ne veut point aimer,Et ton refrain suave et rareNe la saura jamais charmer…

Que pouvez-vous bien dire à cette heure tardiveD’un sombre soir d’hiver peuplé de mes soupirs ?Que pouvez-vous bien dire, ô chastes souvenirsD’une âme amoureuse et plaintive ?

Tout doucement mes doigts caressent tour à tourLe velours parfumé de vos pâles corollesEt le ruban soyeux, aux sensations mollesQui ceint votre trop frêle entour…

… Puis, pauvres vieilles fleurs, ma lèvre vous attirePour surprendre en votre âme un peu d’âme vibrer :L’amour d’un jeune cœur qu’un jour a dû sevrerN’a que le parfum qu’il respire !…

Oh, que le ciel est doux dans son azur qui brille !Au loin le minaret dresse son bout pointu ;Le soleil vivifiant sur nos têtes scintille,Et toi, mon pauvre cœur, pourquoi soupires-tu ?

Que ne t’épanches-tu plein d’amour et de vie…Déjà ton front est lourd, ta lyre sans accents ;Sont-ce là les transports de l’âge qu’on envie,Sont-ce là les attraits, l’ivresse de tes chants… ?

Ainsi qu’un chaud soleil chasse un impur nuageAu bord de l’horizon, débarrassant l’azur,Écarte loin de toi, loin de ton si bel âgeLe doute, le chagrin, le désespoir obscur.

Jouis de ton printemps, mon cœur, cueille ses roses,Bois à flots son azur, respire sa fraîcheur,Laisse s’ouvrir en toi les fleurs encore closes,Ah, sois de ton âge et chante, ô mon jeune cœur !

Grandiose, imposant dans la voûte profonde,Le soleil saluait d’un coutumier adieuLe fleuve, les palmiers, les sables de ce lieuEt cheminait vers l’autre monde.

Alors tout l’horizon laisse monter un cri,Le firmament se teint de lilas et de rose(Frémissantes couleurs où l’azur doux repose),Et le zéphir souffle attendri.

Le Caire était caché sous une vague brume,Les arbres tournoyant sur les bords bruns du NilL’ombre tombait partout, sans trouver de péril,Et couvrait la plaine et l’écume.

Ô Pyramides ! c’est alorsQue, levant ma tête pensive,J’entends errer sur vos flancs fortsL’écho de quelque voix plaintive ;Mais quoi ! serait-ce en votre seinQu’un orphelin pleure sa mère ?Est-ce un hymne, est-ce une prière,Est-ce un gémissement divin ?

Mais déjà revient le silenceAutour du grand monument noir.Un temps — Mon cœur frémit, s’élance,Plane avec la brise du soir…Soudain les sons se font entendre,Ô dieux ! mais d’où viennent-ils donc ?Une douce harmonie y fond…Est-ce de la voix d’Alexandre

Un écho ? de NapoléonEst-ce le sabre qui miroite ?Est-ce ta statue, ô Memnon,Qui tombe en une vapeur moite ?Est-ce le soupir d’un soldatDéfunt ? un cheval qui se cabre ?Est-ce le craquement d’un marbreQui depuis des siècles gît là ?

Répondez, Monuments ! Pyramides altières,Des siècles révolus ô souvenir muet !Sont-ce des chants d’amour, des commandes guerrièresQue vos entrailles jettent net ?

Non, sur vos côtes délabréesCe n’est plus l’Aigle ImpérialQui marque vos terres sacréesDes pas de son fougueux cheval ;Oh ! baissez vos armes françaisesVos drapeaux sont à peine vus…Et Mohamed Ali n’est plus,Toutes choses sont anglaises.

Ces longs échos flottants et chatouillant mon âmeComme un souffle de brise, une haleine d’azur,Un baiser maternel, un regard triste et pur,L’éclair d’une subtile flamme,

Un doigt câlin d’enfant qui caresse mon front,Un gazouillis d’oiseau, d’un fleuve le murmure,Un sourire amical, un cri de la natureOu du soleil un rayon blond,

C’était la fanfare lointaineQui jouait Dieu sauve le RoiC’était la vibration certaineDes cœurs vaillants et pleins de foi ;De tes moelleux flots nostalgiquesHarmonie, ô nectar divin,Je laisse couler dans mon seinLes tiédeurs mélancoliques…

Muses, Beautés, Beaux-Arts aimés,Océans, rivières, verdures,Azur immense, astres dorésQui du ciel êtes la parureÀ vous, à vous mes jeunes ans,À vous ma jeune intelligence,Mon amour et ma confiance,À vous mes rêves bleus et blancs !

Mais trêve de transports. À bientôt, Pyramides,Et vous, Liban, Beyrouth, cher Antoura, salut !Ma Syrie, salut ! dès que je l’aurai puJ’irai revoir tes horizons limpides.

Baigne ton feston géantAu sein des eaux vaporeuses,Un sillon là-bas flottantSaigne des lueurs songeuses ;L’Astre monte lentementEt de sa clarté t’inonde,L’Astre-Roi du double MondeSe promène au firmament.

Une poussière doréeFolâtre sur tes flancs nus,Comme une main adoréeFrôlant des cheveux connus…Et sur ta cime aplatieUn ciel rose, éblouissant,De son satin ravissantSuspend la chaude partie.

Ah, si pareil aux oiseaux,Je pouvais raser ta crêteDe mon aile. . . . .. . . . . . . . .Si je pouvais, à cheval,Là sur ta côte lointaineCapricieuse et hautaineErrer, oubliant mon mal.

Mon Dieu, je crois en Toi car j’ai besoin de croireFortifie ma foi ;Éloigne de mon cœur l’inquiétude noire,Mon Dieu, je crois en Toi !

À tout ce qui n’est pas Toi je ferme mon âmeEt la nuit et le jourDans mon cœur brûlera l’unique ardente flammeDe ton sublime Amour.

Imitant la voixDu flot qui soupire,Soupire, ô ma lyre !Aimable, transpire,Sur la ligne en croix !Ingénue avideAu bel œil limpide,Rêveur, vague, humide,Timide,Languide,Sommeillant parfois ;

Ah, remue tes si fins doigtsAvec les dentelles de l’onde !Ô ma Muse jeune et féconde,Retouche ta corde profonde,Et chante une seconde fois,Douce Vierge que j’entrevois !

L’automne a rougi le feuillageAvec son langoureux baiser,Sa brise molle a son langageEt sa tristesse d’apaiser.

Le ciel pleure sur la campagneEt l’oiseau songe au bord de l’eau,L’herbe frémit sur la montagneD’un long frémissement de flot.

Saison des plaques mortuairesEt des rubans de fleurs mouillés ;Et des longs cyprès funéraires,Et de cœurs de regret souillés !

Ô saison de l’Inoubliable,Des genoux frôlant les tombeaux,Des doigts tâtonnant l’ImpalpableEt des espoirs tout en lambeaux…!

… Saison de plainte monotoneEt de rire à jamais fini…De sanglot profond qui chantonneSur les bribes de l’Infini…

Ton âme en parcelles frisonneSur les souvenirs alarmés…Tu n’es en somme Automne ! Automne !Que la Saison des Yeux Fermés…

Vos yeux sont si beaux, chère belle,Que leur regard est torturant ;Votre nom je l’aime et l’épelleVotre nom de flot murmurant.

Je suis brune et vous êtes blonde,Ce contraste est délicieux,Un peu des profondeurs de l’ondeSe mêle à l’azuré des cieux.

Car je suis la nuit, vous le jour,Un jour rose et bleu qui scintille ;Moi, le lac ; vous, l’astre qui brille ;Vous, le rêve et moi… moi l’amour.

Ah ! qu’ils murmurent doux ces flots mélancoliques,Pauvres flots inconnus glissant sur le rocher !…Secouant lentement leurs harpes poétiquesIls s’amusent à fuir, tourner, se rapprocher,Se heurter mollement en baisers nostalgiques…

Au dehors de la grotte où se perdent mes pasLe vaniteux Printemps parsème ses appas :Partout l’on sent son âme et sur tout son sourireImprime un songe aimant, un semblant de délire ;De longs accords dans l’air prolongent leur frissonEt s’en vont, frémissants, mourir sur le gazon ;À des appels brûlants des vibrations répondent,Les choses en s’aimant se mêlent, se confondent ;L’azur brille plus pur, plus proche et plus sereinEt la terre amoureuse expose dans son sein

Les tons les plus changeants, les plus chaudes nuances,De ses eaux et ses fleurs les belles transparences,Ses arbres, ses trésors, ses produits enchanteurs ;Les rayons du soleil parlent tout bas aux fleurs.… Des arômes de thym, de citron et rose…Le zéphir voyageur nonchalamment déposeSes baisers tout chargés d’ardeur et de parfumSur les jeunes bourgeons des plantes ; un à unIl fouille les longs cils du gazon qui s’inclineSous le frôlement de sa caresse câline ;Tout vit dans le transport et danse en folâtrant,Tout semble dans son être avoir un cœur vibrant ;Mai coquet, jeune et bel entre’ouvre sa paupièreEt des fleuves d’amour rejaillissent sur terre ;Oui, tout chante dehors un tendre et gai refrainMais au dedans le flot, pauvre exilé, se plaint…

Ah ! qu’ils murmurent doux ces flots mélancoliques,Pauvres flots inconnus glissant sur le rocher !…Secouant lentement leurs harpes poétiquesIls s’amusent à fuir, tourner, se rapprocher,Se heurter mollement en baisers nostalgiques…

… Et rêveuse près d’eux, près de ces pauvres flots,Je voyais dans leur sein s’étouffer leurs sanglots ;Mais d’où venez-vous donc, flots amis, leur disais-je,Flots amis qui baignez ces trop lestes poissons ?

N’est-il pas trop petit votre cours qui s’abrège ?Ne préférez-vous pas courir les gazons,Courir capricieux, emportant vos mystèresPar vos départs lointains, vos élancements vifs,Dans l’espace infini des vaporeuses sphères ?Oui, et quelle est la main qui vous retient captifs ?Ô flots, flots qui pleurez ! vos plaintives romancesQu’un destin secret rythme en sonores cadencesTraversent mon ouïe et tombent dans mon cœur ;Toute note, tout son de votre triste chœurY trouve un écho frère… et l’entente fécondeNaît d’une sympathie avenante et profondeDe notes, en mineur, se rencontrant parfois :Et deux notes alors composent une voix.Or, vos plaintes coulant au fond de mon intimeY retouchent la corde au seul frisson sublime ;Et sous cette caresse et ce doux frôlementJe sens frémir mon cœur d’un ivre tremblement ;Dans mon âme s’ouvrant mon âme de poète,Ma main de mes pensers se fait l’humble interprète ;Mais je ne sais, ne puis dire ce que je sens…

Ô larme de douleur, tu montes et descends !Ne reste pas à ma prunelle suspendue,Tombe, goutte adoré en mon fondue !Tombe et mêle ta perle aux perles de ses flots !Tombe dans cette grotte où meurent les échos !

Mais les flots sont gardés, abrités par le verre,Ô perle de mon cœur, tu t’écoules sur terre !…Nul ne prendra jamais le soin de t’essuyer ;Aquarium, non, non ! je ne puis l’oublier ;Adieu ! Je laisse en toi de mon âme fidèleUne larme, un soupir, chaudes, nobles parcelles ;Au moins, toi, garde-les secrètes en ce lieu…Adieu, trop tristes flots ! Aquarium, adieu !

Répandez le frisson de vos notes plaintives,Ranimez vos accords, ô flots, et que vos chœursGémissent sur l’azur de vos cités natives ;Et par le cœur humez ses lointaines douceurs ;Puis, quand vous vous sentez à l’étroit sur nos rivesBaignez tous nos rochers des perles de vos pleurs !

Balance-toi, petite plante,Ta feuille est tendre et verdoyante,L’air est suave de fraîcheur ;Balance-toi ! l’heure est passéeOù par le soleil oppresséeTu pâlissais sous sa chaleur.

Balance-toi ! le crépusculeDéjà sur les balcons onduleSes fantômes mystérieux ;Et sur la nature assoupieCoule cette paix alanguieQui ne peut venir que des cieux.

Oh ! les douceurs de l’heure brune !De deviner au ciel la luneQuand l’azur est encor serein !Oh ! la brise qui vous caresse !Oh ! la chère ombre qui vous presseContre son chaste et moelleux sein !

Oh ! les mille voix soupirentLorsque les longs stratus expirentQuand le jour finit de mourir !Oh ! l’or des paupières lointainesDes étoiles qui dans les plainesD’azur commencent à s’ouvrir !

Oh ! les rêves du crépusculeQuand l’ombre de la nuit circuleQue les oiseaux ne chantent plus !Ô tendresse ! quand la penséeEn rythmes divins cadencéeMurmure de ces mots voulus…

Quand le toit des maisons s’efface,Que l’œil, inquiet, perd la traceDu Moukattam dans le lointain ;Quand a l’entour tout, calmé, rêve,Du cœur un cantique s’élèveAu Dieu du soir et du matin :

Salut, honneur, amour, louangeÀ Toi qui fis et l’homme et l’ange,À Toi qui suspendis le ciel ;Qui dans le temps et dans l’espaceAu jour, la nuit, marquas leur place,Salut à Toi, Père Éternel !

Plante, balance-toi, palpite,Balance-toi, danse, petite !L’air est suave de fraîcheur ;Balance-toi ! l’heure est passéeOù par le soleil oppresséeTu pâlissais sous sa chaleur…

Ce n’est pas le récit du navire noviceQui n’avait de sa vie encore navigué ;À la lire on y trouve un… un presque délice,C’est un délassement pour l’esprit fatigué.Aussi n’est-elle ni longue, ni languissante,N’a rien d’impénétrable ou de mystérieux ;Elle est très, très courte et, peut-être, intéressante !Prêtez-moi pour l’entendre un intérêt sérieux.

Avis :

Mon histoire est un peu géographique.

J’étais en pension.J’étais en pension. La ville nostalgiqueQue baigne l’Océan vous tous la connaissez ;Ses sables sont toujours par les flots caressés…

Et c’est Beyrouth… Beyrouth la porte de Syrie,Dont l’azur est riant et la rive fleurie.

Et c’était l’examen qu’on dit semestriel.Notre examinateur, un excellent mortel,Avait mis de côté tout intérêt de scienceEt n’agissait qu’avec une extrême indulgence ;Devant lui l’élève à l’autre se succédait,Écoutait tous ses mots, pensait, y répondait.

Arrivait le beau tour d’une enfant. Fort à l’aiseEn face d’un dessin de la terre Française,Elle attendait un geste, un mot, une question.« Où sont les Alpes ? » dit-il d’un aimable ton.Le doigt fier, esquissant un fort immense geste,D’une voix qui voudrait être toute célesteElle répondit . . . . . . . . . . . .« Les Alpes sont dans la mer Méditerranée ! »

Chopin a murmuré son cœurDans ses valses lentes et tristes,Et sur les gammes pessimistesIl a déversé sa douleur.

Aux accents doux et nostalgiquesDe sa Marche, ami du cercueil,J’ai vu frissonner un linceulSous les bouquets mélancoliques.

C’était un rêve, un pâle rêveNon exempt de suavité,Où, dans ton sépulcre habitéJ’ai vu ta forme qui se lève…

À tâtons, tes doigts desséchés(Tes doigts fins jadis, doigts de femme,Remplis de vie et de douce âme…)Ont caressé les nœuds cherchés…

Et tu croyais toucher la cordeDe ton adorable instrument,Mais tu tombas éperdûmentAprès ton pitoyable exorde…

Fantôme, à ton cercueil ! couche-toi, couche-toi !Abrite ton squelette, ô fantôme, il fait froid !Rêve les yeux fermés dans leur cave hideuse,Songe à tes jours passés, à ta nuit ténébreuse ;La terre n’a plus de lieu pour te recevoir,Et l’œil humain, craintif, ne veut plus t’entrevoir.Ta place n’est donc pas dans nos riantes villes,Ni dans les verts bosquets où, toi, tu te faufiles :Tes os n’ont plus leur chair, ton œil n’a plus de larmes,Ton âme plus d’élans, ton esprit plus d’alarmes ;Or, il faut tout cela pour se compter vivant,Il faut rire et pleurer, craindre la nuit, le vent.La lumière est trop claire à tes yeux tout pleins d’ombre ;Retourne à ta tombe, à ton séjour vide et sombre,Et quelque indifférent que tu sois, crains le froidEt la lumière humaine où je vis loin de toi !

Couche-toi ! le sommeil est bon pour les squelettes,Leur passage a fané les petites fleurettes…Dors, douce ombre de paix, et ne cherche à venir…La vie a pour les morts un coin de souvenir…

Le spectre a murmuré sa plainteDans les gémissements du vent,Voilà pourquoi, la nuit, souventL’on tremble d’horreur et de crainte…

Tu t’assoupis, Printemps, dans un tendre sommeil ;Sur ta lèvre entr’ ouverte un sourire vermeilSe meurt en sa dernière extase ;Et ta belle paupière alanguit lentementDe ses cils languissants le dernier battementEt tu t’endors… l’été t’écrase !

Bientôt de ton départ sera sonné l’adieuEt ton âme en partant retrouvera son DieuAux hautes sphères azurées ;Nous ne goûterons plus tes exquises fraîcheurs,Plus d’azur amoureux, plus de câlines fleurs,Plus de romances murmurées…

Doucement par la brise ou son amant zéphirEn rythme harmonieux qu’on ne peut définir,Et qui vous troublent la pensée,Comme si dans le cœur vibrait un chant d’amour,Ou qu’on sentait frémir, vers le déclin du jour,Une aile invisible élancée…

Tu partiras bientôt, sans plaintes, sans regrets,Indifférent aux pleurs comme aux soupirs secretsQue ton azur a vu répandre.Oh ! ne pars pas si tôt, caresse encor nos fronts !Qui sait, Ami Printemps, si nous nous reverronsEt si Dieu ne va pas me prendre ?

Toi parti s’en iront aussi nos rêves blancsQui s’esquissent en l’air timides et tremblantsEn leur forme fine et gazeuse ;Ah ! reste nous, Printemps, reste, vis dans nos cœurs,Vis avec tes parfums, tes rêves et tes fleursEt ta brise silencieuse !

Votre long doux regard sur la plage odoranteSonde-t-il quelquefois la vague murmuranteQui lentement vient expirer ?Remarquez-vous son pas, sa marche vagabonde ?Entendez-vous la voix discrète, au sein de l’onde,Monter, parler et soupirer ?

Qui parle là ? c’est moi ! Ce que je dis ? mystère !Ne pouvant plus user des moyens de la terreMon âme voltige là-bas ;Et caressant les flots de ma virginale aile,J’étreins longtemps la vague et lui dis qu’elle est belle,Et je m’absorbe dans ses bras.

Et ma voix imitant les sons plaintifs de l’ondeSur les sables dorés flotte douce et profondeAvec des échos frémissants…Amie, écoutez bien, puis laissez un sourireÀ l’eau qui tour à tout chante, parle, soupireEn ses mystérieux accents.

Ne me dérobez pas longtemps la forme blancheQui, passant par ici, parfois relève et pencheSon front tout inondé d’orgueil…Ah ! revenez bientôt revoir la capitale !Il faut bien que pendant la saison estivaleVous abordiez encore son seuil.

Ô Mer, Azur lointain, riante Alexandrie !En la voyant rêver en son âme attendrieRappelez-lui très doucement !Alors qu’en murmurant, instable et vagabonde,La vague parlant tout bas à la plage blondeViendra la baiser mollement…

C’est l’été ; nous partons pour la rose SyrieBercés sur les flots bleus ;Que l’hélice se presse et que l’azur nous rieDes lointains fabuleux !

Nos cœurs sont tout heureux d’espérances promisesEt gonflés de plaisir,Devant nos yeux pensifs des visions exquisesPassent, fleurs de loisir.

Mon Caire est déjà loin, pays multicolore,Comme un rêve passé ;J’emporte son amour, comme une douce aurore,Dans mon cœur délaissé.

Le train, un tourbillon qui trébuche et qui danseSur le bien-aimé sol,Qui se disperse vague en la lumière denseEt se perd comme un vol !

Je ne garde de toi, changeante Alexandrie,Que l’odeur du départ :Celle des paquebots amassés en série,Des marins étendards,

Des barques, du goudron, d’amer et de coquillesEt de large salé ;Mais toi, Guide Nocturne, ô son Phare, tu brillesDans mon rêve étoilé !

Partons, partons toujours, les voiles déployées,Nous sommes attendus !L’homme est partout chez lui : aux terres éloignées,Aux coins les plus perdus.

Mon cœur ne songera qu’à ses kiefs uniques,Oh ! les jours de reposOù l’on ignorera les crimes politiques,Les dires des journaux,

Les sentences de mort… oh ! les horreurs humaines !Pensant au meurtrierJe sens mon cœur tordu de spasmes et de haines,D’horreur et de pitié !

N’est-ce pas leur destin (mystère pour tout hommeDe toute éternité)De mourir tous deux, l’un innocent, l’autre commeSa fin piteuse était… ?

Hélas ! la vie est courte, à quoi bon la bataille,Le crime et la prison ?Le temps est abrégé pour jeter la semailleEt faucher la moisson !

Hommes, le savez-vous, le savez-vous que naîtreEst mourir à moitié,Et que chaque naissance apporte un pâle spectreVers le gouffre plié… ?

Aimez, faites le bien, utilisez votre âmeAu service du Beau ;Votre vie en sera la sainte et douce flammeÉclairant le tombeau.

… Partons, oublions tout, vivons dans le vertigeEt dans l’illusion…Flots, exercez sur moi votre aimable prestige,Portez-moi vers Sion !

Flots, reconnaissez-moi ! c’est votre jeune amanteQui penche sur vos frontsSon front mat, rêveur où la Chimère dormanteA placé ses rayons…

Flots, reconnaissez-moi ! je baise vos épaules,(Attouchement moelleux !)Qui portent mes rêves, pleureurs comme les saules,Vers les horizons bleus !

Un pleur intérieur qui jamais ne s’achèveGlisse sur mon émoi,« Une aile de jeunesse et d’amour me soulève »Et me porte vers Toi !

À travers les forêts de sapins, à traversLes guirlandes en fleurs, les rochers, les grands chênes,Je suis venue à toi, doux village qui traînesTon manteau velouté aux environs tout verts.

Tu le traînes partout ton manteau de verdure ;Il a de longs sillons de soleil souriant,Il a de larges plis profonds et ondoyantDans l’obscure vallée où des échos murmurent…

Sous ses bords élargis s’abritent les rondeursDes alentours craintifs, de timides collinesNe cessent de frôler à sa douceur câlineLeurs flancs tout pleins de lui, tout pailletés de fleurs !

Salut, séjour d’été, verdoyantes hauteurs,Montagne sillonnée en routes blanchissantes !L’air s’y promène sain et les douces senteursDu thym et des pins verts y sont rafraîchissantes.

À droite c’est Sannin majestueux et blancEt pur comme la neige à sa cime amassée ;Des pas de promeneurs parfois blessent son flancEt leurs voix sonnent faux sur sa côte lassée…

Des montagnes, des montagnes aux alentours ;Un immense ondoiement de bleuâtres collinesEt de verdure aux tons changeants de clair veloursGlissent jusqu’à la mer, géantes serpentines.

Que me réservez-vous, été, séjour d’été ?J’ai l’esprit indécis, j’ai l’âme vacillante ;Et mon cœur fatigué d’avoir longtemps étéSevré, ne veut plus que la mort inconsciente !

La douce roséeEn molle fuséeInonde mes yeux ;La brise moduleEt sa plainte onduleDans le fond des cieux.

Son frisson caresseLa branche qui tresseÀ mes pieds ses nœuds ;La feuille frissonneEt l’oiseau chantonneEn rythmant ses vœux.

Quelque chose glisseSous l’herbe que plisseUn grand galon vert.Des voix amoureusesPleurent, langoureuses,D’avoir trop souffert…

La plage lointaineSourit, incertaine,Parmi ses vapeurs ;Et mon âme souffre,Comme dans un gouffre,Et pleure des cœurs !

Vous, d’habitude si câlineEnfant vers qui s’en va mon cœur,Votre lèvre fraîche s’inclineTordue en un pli de douleur ;À vous voir si pâle et lointaine,Les yeux fixés sur la fontainePour tromper les indifférents,Je sens que le soir vous apporteUn souvenir de feuille morteParmi les échos murmurants…

Votre bel œil de velours sombreRempli de lueurs d’infiniQu’estompe un peu de rêve et d’ombreEt de chagrin en vain banni ;Votre œil noir où des éclairs brillent,Où vos sentiments s’éparpillentPoursuivant leur cher idéalSe pose avec des langueurs mollesDe jeunes mourantes corolles,Sur cette plaine de cristal…

L’Océan est calme et tranquille,Loin de ressembler à ton cœur :Le premier est ingrat, hostile ;Ton cœur qui se nourrit d’un pleurAppelle toujours la souffranceEt hume de la souvenanceLe parfum persistant, charmeur ;Et dans ta pauvre âme enfantine,Ô chaste et rêveuse Faustine,Le souvenir vivra, berceur…

Lasse du pâle ennui, j’erre sur la montagne ;Et les heures s’en vont sans dessein, sans pourquoi ;L’esprit vide et le cœur très lourd ; et la campagne,Les bois, le lac, les fleurs me taisent leur émoi.

Tout se tait au dehors, tout se tait dans mon être.Et pour tromper l’ennui je me lève… en chantantDes romances d’amour, quand je sens, sur ma lèvre,Passer un rire amer, peut-être insignifiant…

Très lentement mon pas rêveurMarque le sol de vos allées ;Et je marche, étreignant mon cœur,Sous vos branches échevelées ;S’enlaçant amoureusement,Dans les festons de leur feuillageÀ moi sourit comme une imageD’ami lointain tendre et charmant.

… Et c’est le soir… et le silenceAvec ses échos assoupisCoule dans mon âme en partanceVers un ciel de rêves amis.Ah ! c’est l’heure crépusculaireQui faisait frissonner Rousseau,Où songeait aux morts Edgar Poe,L’heure où méditait Baudelaire…

Sous le linceul du flot lointainDisparaît l’ardente prunelleDu soleil, si gaie au matin,Mais à cette heure bien plus belle !Et la prunelle de la nuitSe lève haut sur la montagne,Éclairant la vaste campagne ;C’est la douce lune qui luit !

Et mon cœur si jeune se serreSous la splendeur de ce beau soir…L’ombre lui pèse et le mystèreDu monde lui semble trop noir…Et des larmes, sans juste cause,Larmes d’une incomprise peur,Larmes d’enfant sans frère ou sœur,Glissent sur ma paupière close…

Adieu, montagnes libanaises !Je vais bien loinDe vos festons mauves et fraisesDe clair satin.

L’Égypte où j’habite m’appelle,Timbre profond ;Et déjà vogue ma nacelle,Rythme fécond !

Ô mer, murmure tes berceusesCar j’ai bien mal !Plaignez-vous, vagues langoureusesDu sol natal !

Ah ! ne t’éloigne pas si vite,Liban chéri !Ce soir d’adieu mon cœur s’agiteTout attendri…

Tes nuits ont mis dans ma prunelleLa sombre nuitEt dans mon âme une parcelleD’éclair qui luit ;

Les dentelles de tes cascadesOnt fait mon cœurTissé de fleurs, de sérénades,D’amour berceur ;

Aux caprices de ta natureJ’ai pris les miens,De tes bois où l’Esprit murmure ;Mes entretiens ;

Et mon âme est parfois sauvageComme un oiseauQui rêve lors de son passageAu bord de l’eau.

Et parfois je me sens si douce,Douce à pleurer,Rien qu’à toucher la tendre mousse,Où l’effleurer…

Ce soir je te vois, c’est un rêveEt qui finit !Tu disparais, au chagrin trêveAdieu, mon nid !!

Je t’aime, ô Liban, je t’adore !Liban, adieu !Dans ce mot mon cœur s’évapore…

Adieu ! Adieu !

Laissez-moi, laissez-moi dans ce charmant asile ;Laissez-moi vivre ainsi, vivre seule et tranquilleLoin du bruit des cités ;Laissez à mes regardes ces visions chéries,Laissez à mes pensées des molles rêveriesLes sommeils enchantés !

Laissez-moi quelques jours ; car je ne veux entendreQue le souffle léger, harmonieux et tendreQui parle sur ces monts ;Éloignez, pour un temps, de moi les voix humainesQu’enflent la jalousie et les haines mondaines :Ici nous nous aimons !

Oh, oui ! nous nous aimons : ces arbres solitaires,Ces ruines de jadis, ces restes séculairesEt ce triste rocher ;Tout m’aime dans ces lieux, tout m’attire et m’enchanteLes feuilles je les sens palpiter, l’oiseau chanteÀ me voir approcher !

J’ai caressé ma lyre avec mes mains lasséesEt j’ai gravi la côte où j’ai souvent marché,Et j’ai baisé les fleurs des branches enlacées,Et j’ai suivi mon rêve, allant au but cherché.

Le cœur battant à coups précipités, dans l’ombre ;Un seul désir dans l’âme, une larme à mon cil,Voyant le ciel trop noir et la cité trop sombre,Je t’ai suivi, mon rêve angoissant et subtil !

… Suivre son élan, aller quand le sort vous appelle,Au crépuscule tendre errer seul et pensif,Et regarder le ciel quand le chagrin rebelleA meurtri le cœur pur qui sanglote, passif…

… Le ciel est noir, mais quelque chose,Un point à reflets chatouillants,Un semblant de prunelle rose,Un astre aux feux doux, ondoyants…Ainsi que l’étoile, naguère,Bethléem aux Mages montrant,L’astre qui me guide m’attendÀ la porte du cimetière.

Enfant depuis longtemps parti,Ô frère devenu bel ange,Pardonne à ma voix, mon petit,Ma triste voix qui te dérange !Que ta forme, sans s’attarder,Reprenne la robe éphémèreDe son enfance et de sa terreEt vienne un peu me regarder !

Te souvient-il de notre enfance ?Toi vieux de quelques mois, Mimi ;Moi, fière de mon importance,J’avais bien deux ans et demi ;Nous dormions souvent côte à côteAmusés de nos entretiensComposés de rire et de riens,À voir une mouche qui saute ;

Parfois nous nous battions bien fort,Et tu mordais ma main oséeQui touchait ta ceinture d’orSur ton cher berceau déposée ;Et moi je mordais à mon tourTon doigt, ta main, ton bras, ta joue,Et tu te sentais bien, avoue !Essoufflé de ma rude cour.

Alors, conciliant comme un homme,Ton bras s’étendait, appelant ;Et tu saisissais mon corps, commeUne mère apaise un enfant ;Tu suçais ma lèvre sévère,Et moi sur le bout de ton nezJe posais mes doigts consternésD’avoir ainsi blessé mon frère.

Puis vint un bout jour de printempsMais son rayon semblait livide,Et depuis déjà bien longtempsJe pleurais sur le berceau videQuand, craintive, j’ai vu s’ouvrirUn étrange écrin blanc et roseOù l’on a couché quelque chose…Et les échos semblaient gémir !

Depuis ont passé des années ;J’ai grandi, souffert, embelli,Et de mes amours raffinéesLe plus chez dort enseveli !Souvent le doux appel de frèreA brûlé ma lèvre et mon cœur…Ah ! trop cruelle est la douleurQui remplit nos jours sur la terre !

Ô mon frère, ô mon frère mort,Rien ne frissonne dans ta cendre !Ne sens-tu rien de doux et fortSur tout ce qui fut toi descendre… ?Car ta sœur vient pour te chanterDe nos berceuses orientales,Nocturnes lentes, automnales…Ne pourrais-tu les répéter… ?

Les morts oublient-ils les romancesQu’ils ont appris à bégayer,Et leurs compagnons de souffrances,Et tous leurs efforts d’essayer… ?Et de leur langue maternelleOublient-ils les si chers accents,Et les visions d’attraits puissantsDu pays, des campagnes belles… ?

Ah ! dans mes bras, forme d’amourQui doucement sur moi te penches,Viens ! reçois et donne en retourLe baiser d’un cœur qui s’épanche !Il est las, aigri, chagrinéDe voir le vie un long mensonge ;Frère, viens le baiser en songe !

… Des pleurs sur mon front incliné…

Allons, je suis venue un moment sous le saulePrès de la source tendre où sommeille le soir ;Les rameaux inclinés caressent mon épaule,Le flot baise mon pied en murmurant : Espoir !

Espoir ! mot que le cœur sans cesse nous répète ;Espoir ! fleur imprimée à nos fronts de vingt ans ;Hymne d’amour sacré, parfum de violette,Idéal gracieux que nous cherchons longtemps !

Espoir ! tu es la vie et toute la nature ;Sans toi rien ne pourrait alléger notre ennui ;Toi rêve du présent et toi chanson future ;Espoir qui montres Dieu pour nous tourner vers Lui !

Voisines du Thabor ! sept cents ans de silencePèsent sur vos sommets, ô Cornes de Hettin !Mais il me semble ouïr, dans leur vague impuissance,Les échos murmurer le nom de Saladin !

Jésus et Saladin, deux noms d’antique gloire,Tout dans ces lieux déserts parle de vos exploits ;Saladin et Jésus, le sabre et le ciboire,La haine et le pardon, le Croissant et la Croix !

Ces régions, aujourd’hui d’apparence si calme,Ont jadis retenti de sauvages clameurs,Clameurs de guerre et de massacres et d’alarme,Réveillant les échos dans les lointains dormeurs.

C’est là, haletante, alarmée,Suivant le pas hâtif de Guy de Lusignan,Que l’héroïque et folle arméeTomba dans le cercle sanglant !

Saladin les reçut, épuisés, sous sa tente,Sa magnifique tente aux glands chamarrés d’or ;Puis, ayant étanché leur soif brûlante,Ils moururent, les yeux fixés sur le Thabor !

Ils ont bu les braves soldats de France !Cela consolera leurs mères désolées ;Mais une âme parmi ces âmes isoléesPortera dans son cœur une éternelle lance !

Qu’as-tu donc fait, Renaud, Renaud de Châtillon,Pour qu’au moment de boire, à tes lèvres la coupe,Saladin t’ait tranché le souffle, avant ta troupe,Sans te permettre de goûter à l’eau d’Hermon ?

Le sol couvert de fleurs aux couleurs printanièresFut arrosé du sang des beaux guerriers Français,Et ce pur sang coula jusqu’aux heures dernièresDu jour, liquide ardent, généreux à l’excès !

Et moi, rêvant un soir, je viens rêver d’histoireEt célébrer tout bas la gloire des héros ;À leur chère et douce mémoireSincères et tristes bravos !

Silence, un funèbre silenceRègne en ces horizons limités de flots bleus ;Ce fut pourtant là-bas, sur ces bords fabuleux,Que s’éveilla la chrétienne conscience.

Dans cet espace large un immense tapisDe velours ondoyant en changeante verdureEst jeté par la main mère de la natureJusques aux lointains assoupis…

Et moi, sur ce tapis de doux vert séculaire,Le cœur tout palpitant d’un spasme indéfini,Je tombe à deux genoux et baise ce suaireQui couvre cet autre Calvaire,Suaire tout de fleurs garni…

Tout le déroulement des collines bleuâtresEt le glissement sec des élévations,Et les riches moissons des herbages folâtresEt les terrains penchés en ondulations ;

Tout le panorama magique et grandiose,Les restes éloquents des temps qui ne sont plus,Et ce profond silence où plane et se reposeL’éternel Souvenir des grands jours révolus ;

Tout s’en va vers l’abîme imprégné de mystère,Tout s’en va vers la paix des lointains recueillis,Tout semble fictions souriant à la terre,Fuyant rythmiquement vers un plus doux pays…

Depuis longtemps déjà, dès ma plus tendre enfance,Mes rêves te voyaient méditatif et tel,Avec ton calme aspect d’amour et de souffrance,D’amour et de pardon et d’espoir immortel.

Et mon cœur de ce soir te contemple et t’aborde,Et comme la nature il glisse vers tes bords,Lac de Génésareth ! et la vibrante cordeDe la lyre a frémi sous les tristes accords…

Combien de fois j’ai désiréSur le mirage de ton ondePencher de mon cœur ulcéréL’âtre où la vie surabonde ;Et blottir sur tes sables finsMon jeune front plein de nocturnes,Et tirer des sols taciturnesÀ son contact, des chants divins !

Ô pâle lac de Tibériade !Œil immense, sur l’horizonOuvrant ta prunelle blafardePleine de résignation !À peine quelques blanches voilesSillonnent ton large azuréAu balancement modéré,Comme de lointaines étoiles…

Mais je ne trouve pas l’esquifPortant qui dont la voix est celleOù frissonnait un air plaintif,Pénétrant comme une étincelles ;La voix qui prêchait, enseignait,S’élevait forte et menaçante,Puis retombait, conciliante,… Elle encourageait, elle aimait…

Où sont les foules empresséesD’ouïr les étranges accents,Et les mères, en vain chassées,Qui faisaient bénir leurs enfants ?Où sont les apôtres soumis ?…Finit le passé mémorable !…Un écho très doux sur le sableEst tout l’encor de ce jadis !

Vous tous qui m’écoutez, ô mes foules aimées,Bénissez vos ennuis, vos chagrins douloureux,Bercez les espoirs en vos âmes affaméesEt songez qu’il est dit : « Malheur aux bienheureux ! »

Je vous donne ma paix, ma paix vous est donnée,Prenez-la : pardonnez, aimez qui vous trahit,Secourez la misère, ouvrez la maisonnée,Nourrissez l’affamé, recevez le banni !

Ô Christ ! ta parole suaveApaise les plus cruels maux,Mon cœur est moins triste et plus graveLorsqu’il se répète tes mots ;Mais l’âme jeune est torturéeEt se dit toujours : y a-t-il ?Et son raffinement subtilLa rend faible et décolorée.

Il faut bien ton regard divinPour rassurer le cœur moderne,Il faut ta main de médecinPour panser la blessure interne ;… Il faut, quand tout se tait, le soir,Porter ses rêves en parcelles,Ses troubles, ses doutes rebelles,Et venir près du lac s’asseoir !

Ayant au fond des yeux tout le vingtième siècle,Je regarde ces flots et leur cours emporté ;Dans les iris croisés formant un large cercleSombra toute l’antiquité !

Que de soleils levants ont doré ces montagnesDepuis que Bet-Saïda s’effondra tout à coup !Et qu’y a-t-il encor dans ces vastes campagnes,Qu’y a-t-il encore debout ?

Capharnaüm là-bas, au pied d’une colline !Ruines au bord du lac comme dans un album !L’eau près d’elle a perdu sa couleur cristalline,La brûlante Capharnaüm !

Ah ! que de fruits mûris sur ces branches penchées !Que de fumée au fond de ce dehors rieur !Et ces rocs désolés, ces pierres détachéesLeur attouchement brûle et triste est leur noirceur !

C’est le sol désolé, c’est la ville maudite,Tout en elle ressent la défaite et la mort…Et l’on entend, la nuit, la voix du vieux prophèteGémir et pleurer près du bord…

Il faut bien que l’hymne s’achèveEt qu’on déserte le festin ;Au ciel l’étoile du matinSe lève !

Parmi les parfums somnolentsOù la nuit a mis son haleinePleurent les chants de la fontaine,Troublants…

Tous les champs de la GaliléeDorment, oubliant le passéQue la souvenance a tracé,Ailée…

Pourquoi donc retourner nos frontsVers le lac où plus rien ne brille ?L’avenir devant nous scintille,Tout blond !

Plus de places aux jérémiadesDans nos blanches âmes d’enfant ;Le lac est sombre ; allons-nous-en !Il faut chanter des sérénades…

Amie aux grands yeux doux mon âme vous appelle !Le vent souffle ce soir, capricieux et lourd ;Le vent souffle, et sa voix gémissante et rebelleRéveille dans mon cœur l’écho plaintif et sourd…Amis aux grands yeux doux, mon âme vous appelle !

Je rêve tristement, assise entre mes fleurs.L’aile de l’ouragan fouette ma fenêtre,Le ciel pleure… ah ! ces pleurs, ces lamentables pleursQu’ils font mal aux pensers, aux profondeurs de l’être !… Je rêve tristement, assise entre mes fleurs.

Vous souvient-il d’un jour, le premier de l’année,Où le divin sourire illumina vos yeux,Où mon âme en votre âme adora son aînée,Où votre cœur m’aima, doux et silencieux… ?Vous souvient-il d’un jour, le premier de l’année ?

Un mois s’est écoulé, nous touchons à sa fin…Deux fois, pendant deux soirs, je vous revis encore ;Maintenant que la joie est à son lendemainJ’entends encor l’écho de votre voix sonore.… Un mois s’est écoulé, nous touchons à sa fin…

Et ce soir est un soir d’acier pluvieux et sombre,ET mon âme est si triste, une angoisse m’étreint,Mon cœur tout attendri d’un vilain doute s’ombre :Si votre cœur n’était que menteur, fourbe et vain… ?… Et ce soir est un soir d’acier pluvieux et sombre…

Souvenirs d’autrefois, faut-il vous évoquerMaintenant que mon cœur n’est ni joyeux ni triste ?Noms amis de jadis, faut-il vous invoquerAvec le doux attrait qui dans votre âme existe ?

Il fut un temps, amis, où vous m’étiez tout, tout !Il fut un jour sombre où tu pleuras, jeune fille !Il fut une heure où j’ai vu les saules deboutPencher leurs cheveux verts sur l’eau qui dort et brille ;

Un temps où moi joyeuse où moi câline, enfant,J’ai laissé mes cheveux flotter comme la brise,Et trempé mes pieds nus dans le flot murmurantCausant, riant très haut et sur un roc assise ;

Un temps quand, écolière, aux jours de grand congé,J’ai voulu m’éloigner des autres jeunes filles,Et sur les sables fins j’ai dormi, j’ai songéÀ vos mystères flots, atomes et coquilles !

Temps rose, mauve, roux comme les papillons,Temps qui pleurait, riait, souvenances jolies,Verdure des matins et des soirs, doux sillons,Rêve qui sur mon cœur blotti tu te replies !

Antoura ! c’est bien toi le souvenir aimé,Toi le temps de jadis, fleurettes immortelles,Toi la verdure tendre et le bois parfumé,Toi le rire charmant et les heures trop belles…

… Tes nuits, tes nuits surtout m’ont éveillé le cœur,Antoura, village humble et nid inoubliable ;Tes soirs furent mon bien, l’obscurité ma sœur,Fière et profonde sœur de mon âme insondable…

“Eyes too expressive to be blue,Too lovely to be grey.”

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