Le Chant des Porteuses d’eau

L’Angelus des sentes

Le chant des Porteuses d’eau

À Armand Silvestre

Sur les chênes le soir s’assiedCouronné de roses lointaines,Et près de l’antique fontaine,Les vierges étoilent leurs piedsDe cyclamens et de verveines.

Puis elles chantent : « Déjà l’eauBouillonne à flots dans le grès rose.Les paupières des prés sont closesEt la source au pied des bouleaux,Incante l’herbe qu’elle arrose.La nuit lève ses sombres mains.Et, pour embraser les jasminsEt rendormir les hochequeues,Pavoise déjà nos cheminsD’un firmament de torches bleues.Car Phœbé s’avance nageantAu sein des vagues assoupies,Et, sous ses regards indulgentsLuisent les margelles d’argentComme des nymphes accroupies.

Et chaque feuillage qui trembleEnlace un ciel d’anges berceursTant l’heure est apaisante ! Il sembleQue sur les thyms et sur les tremblesIl pleuve des pleurs de douceur.Comme les muses de l’étéCeintes de violettes noires,Dans les soirs sacrés de clartéNous tendons la seule beautéQue les poètes devraient boire.La forêt, d’un geste étoileur,Pour qu’un rythme amoureux endormeLe dieu qui veille au cœur des ormes,Dans un vaste ouragan de fleurs,Défait sa chevelure énorme.

Et quand les colombes souffrantesS’en viennent prier près de l’eauChaque ramure murmurante,Qui voit en elles des parentes,Couvre de rêve leurs sanglots.Printemps ! l’harmonie que tu boisBerce éternellement nos chaumes.Nous sommes belles et les boisDont nous dérobons les flambois,Nous adorent mieux que les hommes.Les genêts et les houblons mûrsParfument de flammes nos robes,Le travail guide nos pas sûrs,Et le bruit des blés salue l’aubeQui lavera les fronts impurs

Lorsque, sous un amas luisantDe menthes bleues, nos paniers ploient,Ô nature, nos saines joiesÉclatent enflammées du sangDont ton éternité rougeoie !Pour rendre les maisons plus puresNos tabliers sont pleins de lysEt nos vases ont recueilliL’eau sainte qu’enfle le murmureQue fait le vent dans le gaulis.Soir de pardon ! ta manne d’angesTombe sur les champs et les grangesPour que nos mains ornent de fleursLe foyer du pauvre qui mangeLe pain amer de la douleur.

Ô vous, qu’un rêve noir oppresseDans le labeur béni des jours,Écoutez les chants qui caressent :Nous portons les lys de l’amourEt les rameaux de l’allégresse !Et toi terre aux yeux rayonneursNourris-toi de nos voix doréesPour que tu sois toujours paréeDu rire ardent des moissonneursEt des glaneuses enivrées. »Et vers l’Orient moins rebelle,Elles partent, graves et belles,Portant, dans le soir qui s’endort,Sur leur front qu’a fleuri Cybèle,D’étincelantes cruches d’or.

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