Seigneur, vous m’avez laissé vivre

Bonheur

XVI

Seigneur, vous m’avez laissé vivrePour m’éprouver jusqu’à la fin.Vous châtiez cette chair ivre,Par la douleur et par la faim !Et Vous permîtes que le diableTentât mon âme misérableComme l’âme forte de Job,Puis Vous m’avez envoyé l’angeQui gagea le combat étrangeAvec le grand aïeul JacobMon enfance, elle fut joyeuse :Or je naquis choyé, béniEt je crûs, chair insoucieuse,Jusqu’au temps du trouble infiniQui nous prend comme une tempête,

Nous poussant comme par la têteVers l’abîme et prêts à tomber ;Quant à moi, puisqu’il faut le dire.Mes sens affreux et leur délireAllaient me faire succomber,Quand Vous parûtes, Dieu de grâceQui savez tout bien arranger,Qui Vous mettez bien à la place,L’auteur et l’ôteur du danger,Vous me punîtes par moi-mêmeD’un supplice cru le suprême(Oui, ma pauvre âme le croyait)Mais qui n’était au fond rien qu’unePerche tendue, ô qu’opportune !À mon salut qui se noyait.Comprises les dures délices,J’ai marché dans le droit sentier,Y cueillant sous des cieux propicesPleine paix et bonheur entier,Paix de remplir enfin ma tâche,Bonheur de n’être plus un lâcheÉpris des seules voluptésDe l’orgueil et de la luxure,Et cette fleur, l’extase pureDes bons projets exécutés,

C’est alors que la mort commenceSon œuvre inexpiable ? Non,Mais qui me saisit de démenceBien qu’encor criant Votre nom.L’Ami me meurt, aussi la Mère,Une rancune plus qu’amèreMe piétine en ce dur momentEt me cantonne en la misère,Dans la littérale misère,Du froid, et du délaissement !Tout s’en mêle : la maladieVient en aide à l’autre fléau.Le guignon, comme un incendieDans un pays où manque l’eau,Ravage et dévaste ma vie,Traînant à sa suite l’envie,L’ordre, l’obsèque trahison,La sale pitié dérisoire,Jusqu’à cette rumeur de gloireComme une insulte à la raison !Ces mystères, je les pénètre ;Tous les mystères, je les connais,Oui, certes, Vous êtes le maîtreDont les rigueurs sont les bienfaits.Mais, ô Vous, donnez-moi la force,

Donnez, comme à l’arbre l’écorce.Comme l’instinct à l’animal,Donnez à ce cœur votre ouvrage,Seigneur, la force et le couragePour le bien et contre le mal.Mais, hélas ! je ratiocineSur mes fautes et mes douleurs,Espèce de mauvais RacineAnalysant jusqu’à mes pleurs.Dans ma raison mal assagie,Je fais de la psychologieAu lieu d’être un cœur pénitentTout simple et tout aimable en somme.Sans plus l’astuce du vieil hommeEt sans plus l’orgueil protestant…Je crois en l’Église romaine,Catholique, apostolique etLa seule humaine qui nous mèneAu but que Jésus indiquait,La seule divine qui porteNotre croix jusques à la porteDes libres cieux enfin ouverts.Qui la porte par vos bras même,Ô grand Crucifié suprêmeDonnant pour nous vos maux soufferts.

Je crois en la toute-présense,À la messe de Jésus-Christ,Je crois à la toute-puissanceDu Sang que pour nous il offritEt qu’il offre au seul Juge encorePar ce mystère que j’adoreQui fait qu’un homme vain, menteur,Pourvu qu’il porte le vrai signeQui le consacre entre tous digne,Puisse créer le Créateur.Je confesse la Vierge unique,Reine de la neuve Sion,Portant aux plis de sa tuniqueLa grâce et l’intercession.Elle protège l’innocence,Accueille la résipiscence,Et debout quand tous à genoux,Impêtre le pardon du PèrePour le pécheur qui désespère…Mère du fils, priez pour nous !

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