Le Soldat laboureur
Jadis et naguère (1891) — Jadis
Or ce vieillard était horrible : un de ses yeux,Crevé, saignait, tandis que l’autre, chassieux.Brutalement luisait sous son sourcil en brosse ;Les cheveux se dressaient d’une façon féroce.Blancs, et paraissaient moins des cheveux que des crins ;Le vieux torse solide encore sur les reins,Comme au ressouvenir des balles affrontées.Cambré, contrariait les épaules voûtées ;La main gauche avait l’air de chercher le pommeauD’un sabre habituel et dont le long fourreauSemblait, s’embarrassant avec la sabretache.Gêner la marche et vers la tombante moustacheLa main droite parfois montait, la retroussant.
Il était grand et maigre et jurait en toussant.
Fils d’un garçon de ferme et d’une lavandière.Le service à seize ans le prit. Il fit entière,
La campagne d’Égypte. Austerlitz, Iéna,Le virent. En Espagne un moine l’éborgna :— Il tua le bon père, et lui vola sa bourse, —Par trois fois traversa la Prusse au pas de course,En Hesse eut une entaille épouvantable au cou,Passa brigadier lors de l’entrée à Moscou,Obtint la croix et fut de toutes les défaitesD’Allemagne et de France, et gagna dans ces fêtesTrois blessures, plus un brevet de lieutenantQu’il résigna bientôt, les Bourbons revenant,À Mont-Saint-Jean, bravant la mort qui l’environne,Dit un mot analogue à celui de Cambronne ;Puis, quand pour un second exil et le tombeau,La Redingote grise et le petit ChapeauQuittèrent à jamais leur France tant aiméeEt que l’on eût, hélas ! dissout la grande armée,Il revint au village, étonné du clocher.
Presque forcé pendant un an de se cacher,Il braconna pour vivre, et quand des temps moins rudesL’eurent, sans le réduire à trop de platitudes,Mis à même d’écrire en hauts lieux à l’effetD’obtenir un secours d’argent qui lui fut fait,Logea moyennant deux cents francs par an chez uneParente qu’il avait, dont toute la fortune
Consistait en un champ cultivé par ses fieux,L’un marié depuis longtemps et l’autre vieuxGarçon encore, et là notre foudre de guerreVivait et bien qu’il fût tout le jour sans rien faireEt qu’il eût la charrue et la terre en horreur,C’était ce qu’on appelle un soldat laboureur.Toujours levé dès l’aube et la pipe à la boucheIl allait et venait, engloutissait, farouche,Des verres d’eau-de-vie et parfois s’enivrait.Les dimanches tirait à l’arc au cabaret,Après dîner faisait un quart d’heure sans fauteSauter sur ses genoux les garçons de son hôteOu bien leur apprenait l’exercice et commentUn bon soldat ne doit songer qu’au fourniment.Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles,Habitude un peu trop commune aux vieux soudrilles,Tantôt, geste ample et voix forte qui dominaitLe grillon incessant derrière le chenêt.Assis auprès d’un feu de sarments qu’on entoureConfusément disait l’Elster, l’EstramadoureSmolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeoisDevant quatre ou cinq gars attentifs et narquoisS’exclamant et riant très fort aux endroits farces.
Canonnade compacte et fusillade éparse,
Chevaux éventrés, coups de sabre, prisonniersMis à mal entre deux batailles, les derniersMoments d’un officier ajusté par derrière,Qui se souvient et qu’on insulte, la barrièreClichy, les alliés jetés au fond des puits,La fuite sur la Loire et la maraude, et puisLes femmes que l’on force après les villes prises.Sans choix souvent, si bien qu’on a des mèches grisesAux mains et des dégoûts au cœur après l’ébatQuand passe le marchef ou que le rappel bat,Puis encore, les camps levés et les déroutes.
Toutes ces gaîtés, tous ces faits d’armes et toutesCes gloires défilaient en de longs entretiens,Entremêlés de gros jurons très peu chrétiensEt de grands coups de poing sur les cuisses voisines.
Les femmes cependant, sœurs, mères et cousines,Pleuraient et frémissaient un peu, conformémentÀ l’usage, tout en se disant : « Le vieux ment. »
Et les hommes fumaient et crachaient dans la cendre.
Et lui qui quelquefois voulait bien condescendreÀ parler discipline avec ces bons lourdaudsSe levait, à grands pas marchait, les mains au dos,
Et racontait alors quelque fait politiqueDont il se proclamait le témoin authentique,La distribution des Aigles, les Adieux,Le Sacre et ce Dix-huit Brumaire radieux,Beau jour où le soldat qu’un bavard importuneBrisa du même coup orateurs et tribune,Où le dieu Mars mis par la Chambre hors la LoiMit la Loi hors la Chambre et, sans dire pourquoi,Balaya du pouvoir tous ces ergoteurs glabres,Tous ces législateurs qui n’avaient pas de sabres !
Tel parlait et faisait le grognard précitéQui mourut centenaire à peu près l’autre été.Le maire conduisit le deuil au cimetière.Un feu de peloton fut tiré sur la bièrePar le garde champêtre et quatorze pompiersDont sept revinrent plus ou moins estropiésÀ cause des mauvais fusils de la campagne.Un tertre qu’une pierre assez grande accompagneEt qu’orne un saule en pleurs est l’humble monumentOù notre héros dort perpétuellement.De plus, suivant le vœu dernier du camarade,On grava sur la pierre, après ses nom et grade.Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant :« Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant. »
Comentarios
Cargando comentarios…