Don Juan pipé

Jadis et naguère (1891) — Naguère

Don Juan qui fut grand Seigneur en ce mondeEst aux enfers ainsi qu’un pauvre immondePauvre, sans la barbe faite, et pouilleux,Et si n’étaient la lueur de ses yeuxEt la beauté de sa maigre figure,En le voyant ainsi quiconque jureQu’il est un gueux et non ce héros fierAux dames comme aux poètes si cherEt dont l’auteur de ces humbles chroniquesVous va parler sur des faits authentiques.

Il a son front dans ses mains et paraîtPenser beaucoup à quelque grand secret.

Il marche à pas douloureux sur la neige,Car c’est son châtiment que rien n’allègeD’habiter seul et vêtu de légerLoin de tout lieu où fleurit l’orangerEt de mener ses tristes promenadesSous un ciel veuf de toutes sérénadesEt qu’une lune morte éclaire assezPour expier tous ses soleils passés.Il songe. Dieu peut gagner, car le DiableS’est vu réduire à l’état pitoyableDe tourmenteur et de geôlier gagéPour être las trop tôt, et trop âgé.Du Révolté de jadis il ne restePlus qu’un bourreau qu’on paie et qu’on molesteSi bien qu’enfin la cause de l’EnferS’en va tombant comme un fleuve à la mer,Au sein de l’alliance primitive.Il ne faut pas que cette honte arrive.

Mais lui, don Juan, n’est pas mort, et se sentLe cœur vif comme un cœur d’adolescentEt dans sa tête une jeune penséeCouve et nourrit une force amassée ;S’il est damné c’est qu’il le voulut bien,Il avait tout pour être un bon chrétien,

La foi, l’ardeur au ciel, et le baptême,Et ce désir de volupté lui-même,Mais s’étant découvert meilleur que Dieu,Il résolut de se mettre en son lieu.À cet effet, pour’asservir les âmesIl rendit siens d’abord les cœurs des femmes.Toutes pour lui laissèrent là Jésus,Et son orgueil jaloux monta dessusComme un vainqueur foule un champ de bataille.Seule la mort pouvait être à sa tailleIl l’insulta, la défit. C’est alorsQu’il vint à Dieu sans peur et sans remordsIl vint à Dieu, lui parla face à faceSans qu’un instant hésitât son audace.

Le défiant, Lui, son Fils et ses saints !L’affreux combat ! Très calme et les reins ceintsD’impiété cynique et de blasphème.Ayant volé son verbe à Jésus même,Il voyagea, funeste pèlerin,Prêchant en chaire et chantant au lutrin,Et le torrent amer de sa doctrine,Parallèle à la parole divine.Troublait la paix des simples et noyaitToute croyance et, grossi, s’enfuyait.

Il enseignait : « Juste, prends patience.« Ton heure est proche. Et mets ta confiance« En ton bon cœur. Sois vigilant pourtant,« Et ton salut en sera sûr d’autant.« Femmes, aimez vos maris et les vôtres« Sans cependant abandonner les autres…« L’amour est un dans tous et tous dans un,« Afin qu’alors que tombe le soir brun« L’ange des nuits n’abrite sous ses ailes« Que cœurs mi-clos dans la paix fraternelle. »

Au mendiant errant dans la forêtIl ne donnait un sol que s’il jurait.Il ajoutait : « De ce que l’on invoque« Le nom de Dieu, celui-ci ne s’en choque,« Bien au contraire, et tout est pour le mieux.« Tiens, prends, et bois à ma santé, bon vieux. »Puis il disait : « Celui-là prévarique« Qui de sa chair faisant une bourrique« La subordonne au soin de son salut« Et lui désigne un trop servile but.

« La chair est sainte ! Il faut qu’on la vénère.« C’est notre fille, enfants, et notre mère,

« Et c’est la fleur du jardin d’ici-bas !« Malheur à ceux qui ne l’adorent pas !« Car, non contents de renier leur être.« Ils s’en vont reniant le divin maître,« Jésus fait chair qui mourut sur la croix,« Jésus fait chair qui de sa douce voix« Ouvrait le cœur de la Samaritaine,« Jésus fait chair qu’aima la Madeleine ! »

À ce blasphème effroyable, voilàQue le ciel de ténèbres se voila.Et que la mer entrechoqua les îles.On vit errer des formes dans les villes.Les mains des morts sortirent des cercueils.Ce ne fut plus que terreurs et que deuils,Et Dieu voulant venger l’injure affreusePris sa foudre en sa droite furieuseEt maudissant don Juan, lui jeta basSon corps mortel, mais son âme, non pas !

Non pas son âme, on l’allait voir ! Et pâleDe male joie et d’audace infernale,Le grand damné, royal sous ses haillons.Promène autour son œil plein de rayons,

Et crie : « À moi l’Enfer ! ô vous qui fûtes« Par moi guidés en vos sublimes chutes,« Disciples de don Juan, reconnaissez« Ici la voix qui vous a redressés.« Satan est mort. Dieu mourra dans la fête,« Aux armes pour la suprême conquête !

« Apprêtez-vous, vieillards et nouveau-nés,« C’est le grand jour pour le tour des damnés. »Il dit. L’écho frémit et va répandreL’appel altier, et don Juan croit entendreUn grand frémissement de tous côtés.Ses ordres sont à coup sûr écoutés :Le bruit s’accroît des clameurs de victoire,Disant son nom et racontant sa gloire.« À nous deux, Dieu stupide, maintenant ! »Et don Juan a foulé d’un pied tonnant

Le sol qui tremble et la neige glacéeQui semble fondre au feu de sa pensée…Mais le voilà qui devient glace aussiEt dans son cœur horriblement transiLe sang s’arrête, et son geste se fige.Il est statue, il est glace. Ô prodige

Vengeur du Commandeur assassiné !Tout bruit s’éteint et l’Enfer réfrénéRentre à jamais dans ses mornes cellules.« Ô les rodomontades ridicules, »Dit du dehors Quelqu’un qui ricanait,« Contes prévus ! farces que l’on connaît !« Morgue espagnole et fougue italienne !« Don Juan, faut-il afin qu’il t’en souvienne,« Que ce vieux Diable, encor que radoteur,« Ainsi te prenne en délit de candeur ?« Il est écrit de ne tenter… personne,« L’Enfer ni ne se prend ni ne se donne.« Mais avant tout, ami, retiens ce point :« On est le Diable, on ne le devient point. »

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