Crimen amoris
Jadis et naguère (1902)
CRIMEN AMORIS
À Villiers de l’Isle-Adam.
Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane,De beaux démons, des satans adolescents,Au son d’une musique mahométaneFont litière aux Sept Péchés de leurs cinq sens.C’est la fête aux Sept Péchés : ô qu’elle est belle !Tous les Désirs rayonnaient en feux brutaux ;Les Appétits, pages prompts que l’on harcèle,Promenaient des vins roses dans des cristaux.Des danses sur des rythmes d’épithalamesBien doucement se pâmaient en longs sanglotsEt de beaux chœurs de voix d’hommes et de femmesSe déroulaient, palpitaient comme des flots,Et la bonté qui s’en allait de ces chosesÉtait puissante et charmante tellementQue la campagne autour se fleurit de rosesEt que la nuit paraissait en diamant.
Or le plus beau d’entre tous ces mauvais angesAvait seize ans sous sa couronne de fleurs.Les bras croisés sur les colliers et les franges,Il rêve, l’œil plein de flammes et de pleurs.En vain la fête autour se faisait plus folle,En vain les satans, ses frères et ses sœurs,Pour l’arracher au souci qui le désole,L’encourageaient d’appels de bras caresseurs.Il résistait à toutes câlineries,Et le chagrin mettait un papillon noirÀ son cher front tout brûlant d’orfèvreries :Ô l’immortel et terrible désespoir !Il leur disait : « Ô vous, laissez-moi tranquille !Puis, les ayant baisés tous bien tendrement,Il s’évada d’avec eux d’un geste agile,Leur laissant aux mains des pans de vêtement.Le voyez-vous sur la tour la plus célesteDu haut palais avec une torche au poing ?Il la brandit comme un héros fait d’un ceste :D’en bas on croit que c’est une aube qui point.Qu’est-ce qu’il dit de sa voix profonde et tendreQui se marie au claquement clair du feuEt que la lune est extatique d’entendre ?« Oh ! je serai celui-là qui créera Dieu !
« Nous avons tous trop souffert, anges et hommes,« De ce conflit entre le Pire et le Mieux.« Humilions, misérables que nous sommes,« Tous nos élans dans le plus simple des vœux,« Ô vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes,« Ô les gais Saints ! Pourquoi ce schisme têtu ?« Que n’avons-nous fait, en habiles artistes,« De nos travaux la seule et même vertu !« Assez et trop de ces luttes trop égales !« Il va falloir qu’enfin se rejoignent les« Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales !« Assez et trop de ces combats durs et laids !« Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire« En maintenant l’équilibre de ce duel,« Par moi l’enfer dont c’est ici le repaire« Se sacrifie à l’Amour universel ! »La torche tombe de sa main éployée,Et l’incendie alors hurla s’élevant,Querelle énorme d’aigles rouges noyéeAu remous noir de la fumée et du vent.L’or fond et coule à flots et le marbre éclate ;C’est un brasier tout splendeur et tout ardeur ;La soie en courts frissons comme de l’ouateVole à flocons tout ardeur et tout splendeur.
Et les satans mourants chantaient dans les flammesAyant compris, comme s’ils étaient résignés !Et de beaux chœurs de voix d’hommes et de femmesMontaient parmi l’ouragan des bruits ignés.Et lui, les bras croisés d’une sorte fière,Les yeux au ciel où le feu monte en léchant,Il fit tout bas une espèce de prièreQui va mourir dans l’allégresse du chant.Il dit tout bas une espèce de prière,Les yeux au ciel où le feu monte en léchant…Quand retentit un affreux coup de tonnerre,Et c’est la fin de l’allégresse et du chant.On n’avait pas agréé le sacrifice :Quelqu’un de fort et de juste assurémentSans peine avait su démêler la maliceEt l’artifice en un orgueil qui se ment.Et du palais aux cent tours aucun vestige,Rien ne resta dans ce désastre inouï,Afin que par le plus effrayant prodigeCeci ne fût qu’un vain rêve évanoui…Et c’est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles ;Une campagne évangélique s’étendSévère et douce, et, vagues comme des voiles,Les branches d’arbres ont l’air d’ailes s’agitant.
De froids ruisseaux courent sur un lit de pierre ;Les doux hiboux nagent vaguement dans l’airTout embaumé de mystère et de prière ;Parfois un flot qui saute lance un éclair.La forme molle au loin monte des collinesComme un amour encore mal défini,Et le brouillard qui s’essore des ravinesSemble un effort vers quelque but réuni.Et tout cela comme un cœur et comme une âme,Et comme un verbe, et d’un amour virginalAdore, s’ouvre en une extase et réclameLe Dieu clément qui nous gardera du mal.
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