Les Loups

Jadis et naguère (1902)

LES LOUPS

Parmi l’obscur champ de batailleRôdant sans bruit sous le ciel noir,Les loups obliques font ripailleEt c’est plaisir que de les voir,Agiles, les yeux verts, aux pattesSouples sur les cadavres mous,— Gueules vastes et têtes plates —Joyeux, hérisser leurs poils roux.Un rauquement rien moins que tendreAccompagne les dents mâchant,Et c’est plaisir que de l’entendre,Cet hosannah vil et méchant :— « Chair entaillée et sang qui coule,Les héros ont du bon vraiment.La faim repue et la soif soûleLeur doivent bien ce compliment.

« Mais aussi, soit dit sans reproche,Combien de peines et de pasNous a coûtés leur seule approche,On ne l’imaginerait pas.« Dès que, sans pitié ni relâches,Sonnèrent leurs pas fanfarons,Nos cœurs de fauves et de lâches,À la fois gourmands et poltrons,« Pressentant la guerre et la proiePour maintes nuits et pour maints joursBattirent de crainte et de joieÀ l’unisson de leurs tambours.« Quand ils apparurent ensuiteTout étincelants de métal,Oh ! quelle peur et quelle fuiteVers la femelle, au bois natal !« Ils allaient fiers, les jeunes hommes,Calmes sous leur drapeau flottant,Et plus forts que nous ne le sommesIls avaient l’air très doux pourtant.Le fer terrible de leurs glaivesLuisait moins encor que leurs yeux,Où la candeur d’augustes rêvesÉclatait en regards joyeux.

« Leurs cheveux que le vent fouetteSous leurs casques battaient, pareilsAux ailes de quelque mouette,Pâles avec des tons vermeils.« Ils chantaient des choses hautaines !Ça parlait de libres combats,D’amour, de brisements de chaînesEt de mauvais dieux mis à bas. —« Ils passèrent. Quand leur cohorteNe fut plus là-bas qu’un point bleu,Nous nous arrangeâmes en sorteDe les suivre en nous risquant peu.« Longtemps, longtemps rasant la terre,Discrets, loin derrière eux, tandisQu’ils allaient au pas militaire,Nous marchâmes par rang de dix.« Passant les fleuves à la nageQuand ils avaient rompu les ponts.Quelques herbes pour tout carnage.N’avançant que par faibles bonds,« Perdant à tout moment haleine…Enfin une nuit ces démonsCampèrent au fond d’une plaineEntre des forêts et des monts,

« Là nous les guettâmes à l’aise,Car ils dormaient pour la plupart.Nos yeux pareils à de la braise ;Brillaient autour de leur rempart,« Et le bruit sec de nos dents blanchesQu’attendaient des festins si beauxFaisait cliqueter dans les branchesLe bec avide des corbeaux.« L’aurore éclate. Une fanfareÉpouvantable met sur piedLa troupe entière qui s’effare.Chacun s’équipe comme il sied.« Derrière les hautes futaiesNous nous sommes dissimulésTandis que les prochaines haiesCachent les corbeaux affolés.« Le soleil qui monte commenceÀ brûler. La terre a frémi.Soudain une clameur immenseA retenti. C’est l’ennemi !« C’est lui, c’est lui ! Le sol résonneSous les pas durs des conquérants.Les polémarques en personneVont et viennent le long des rangs.

« Et les lances et les épéesParmi les plis des étendardsFlambent entre les échappéesDe lumières et de brouillards.« Sur ce, dans ses courroux épiques,La jeune bande s’avança,Gaie et sereine sous les piques,Et la bataille commença.« Ah ! ce fut une chaude affaire :Cris confus, choc d’armes, le toutPendant une journée entière,Sous l’ardeur rouge d’un ciel d’août.« Le soir. — Silence et calme. À peineUn vague moribond tardifCrachant sa douleur et sa haineDans un hoquet définitif ;« À peine, au lointain gris, le tristeAppel d’un clairon égaré.Le couchant d’or et d’améthysteS’éteint et brunit par degré.« La nuit tombe. Voici la lune !Elle cache et montre à moitiéSa face hypocrite comme uneComplice feignant la pitié.

« Nous autres qu’un tel souci laisseEt laissera toujours très cois,Nous n’avons pas cette faiblesse,Car la faim nous chasse du bois,« Et nous avons de quoi repaîtreCet impérial appétit,Le champ de bataille sans maîtreN’étant ni vide ni petit.« Or, sans plus perdre en phrases vainesDont quelque sot serait jalouxCette façon de grasses aubaines,Buvons et mangeons, nous, les Loups ! »

Comentarios

Cargando comentarios…